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Full text of "Oeuvres complètes. É. critique, avec introd. et commentaire par Paul Laumonier"

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PIERRE   DE   RONSARD 

ŒUVRES    COMPLÈTES 

IX 


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SOCIÉTÉ    DES    TEXTES    FRANÇAIS    MODERNES 


PIERRE   DE   RONSARD 


ŒUVRES  COMPLÈTES 

IX 

OPUSCULES  D£  1558-1559 


ÉDITION    CRITiaUE 
AVEC    INTRODUCTION    ET   COMMENTAIRE 

PAR 

PAUL    LAUMONIER 


PARIS 
LIBRAIRIE    E.    DROZ 

25,    RUE    DE    TOURSON,    2$ 
1937 


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INTRODUCTION 


Après  la  publication  du  Second  livre  des  Hymnes,  que  j'ai  datée 
de  la  deuxième  moitié  de  1556  ',  Ronsard  resta  deux  ans  sans 
rien  publier.  Il  se  contenta  de  donner  une  réédition  de  la  Con- 
tinuation des  Amours  de  1555  et  Je  la  Nouvelle  Continuation  des 
Amours  de  1556,  qu'il  remania  et  réunit  par  juxtaposition  sous 
le  titre  unique  de  Continuation  des  Amours,  m-%°  paginé,  paru 
chez  Vincent  Sertenas  en  1557  '.  Les  distiques  latins  de  Dorât 
qui  suivaient  en  1556  la  dédicace  de  la  Nouvelle  Continuation 
sont  placés  cette  fois  en  tête  du  volume,  au  verso  du  titre  géné- 
ral. Deux  sonnets  et  l'avant-dernier  des  quatrains  «  sur  la 
jenisse  de  Myron  »,  du  recueil  de  1555,  sont  supprimés,  ainsi 
que  les  pièces  de  Belleau  et  de  Mallot  qui  formaient  l'appendice 
du  recueil  en  1556'.  En  revanche,  trois  «  gayetez  »  de  1553 
sont  ajoutées  à  la  suite  des  pièces  qui  composaient  le  premier  de 
ces  recueils-».  Le  texte  primitif  subit  déjà  de  nombreuses  et  fortes 
variantes,  notamment  celui  de  l'ode  Belleau  s'il  est  loisible..., 
qui  perd  sa  5*  strophe,  et  celui  de  la  chanson  //  m\uivint  hier  de 
jurer,  dont  les  premiers  vers  sont  tout  transformés  s. 

Cette  abstention  de  Ronsard  peut  s'expliquer  de  plusieurs 
façons,  et  autrement  que  par  un  besoin  de  repos. 

1.  Voir  le  tome  VIII,  Introduction,  p.  vu. 

2.  La  Bibliothèque  Nationale  en  possède  un  exemplaire,  acquis,  sur 
ma  demande,  en  mai  1905  (Rès.,  pVe  570).  Un  autre  fait  partie  de  la 
f.-imeuse  collection  ronsardienne  des  libraires  londoniens  Maggs,  cata- 
loguée par  Seymour  de  Ricci  en  1926-27  (n"  17  ^is  du  Supplément). 

3.  Voir  le  tome  VII,  pp.  I5^,  179,  526  et  suiv. 

4.  Voir  au  tome  V  les  folastries  (nommées  «  gayetez  »  dans  les 
recueils  postérieurs)  i,  ni  et  iv. 

5.  Voir  le  tome  VII,  pp.  196  et  265.  A  ce  propos,  qu'on  me  permette 
de  signaler  un  erratum  de  la  page  197  de  ce  tome;  dans  l'app.  crit., 
pour  les  vers  11-15,  il  faut  lire  :  îy-Sj  suppriment  cette  strophe,  au  lieu 
de  :  6o-8y... 


VI  INTRODUCTION 

D'abord,  entraîné  par  la  composition  des  Hymnes  «  en  vers 
héroïques  »,  qui  étahent  comme  de  petites  épopées,  surtout  ceux 
du  second  livre,  il  voulut  vraisemblablement  consacrer  ses  loi- 
sirs à  l'élaboration  de  sa  FranciaJe,  qui  restait  encore  à  l'état 
d'ébauche,  faute  d'un  encouragement  suffisant  venu  du  roi  ou 
de  son  entourage.  Le  poète,  nous  l'avons  vu,  se  plaignait  forte- 
ment en  1556,  de  ce  que  les  promesses  royales  ne  fussent  pas 
suivies  d'exécution,  et  menaçait  d'abandonner  son  projet,  s'il  ne 
recevait  pas,  sous  la  forme  d'une  riche  prébende,  la  récompense 
anticipée  de  ce  «  long  poème  »  '.  Mais  il  ne  laissait  pas  d'y  tra- 
vailler, ne  fût-ce  que  pour  donner  patience  aux  amis  qui  le  har- 
celaient ;  nous  en  avons  la  preuve,  non  seulement  dans  les  allu- 
sions que  contiennent  ses  recueils  antérieurs,  mais  aussi  dans  un 
fragment  eu  alexandrins,  qu'il  communiqua  dés  lors  à  Henri 
Estienne  et  que  celui-ci  inséra  dans  sa  Pre^elUnce  du  langage 
françoii  vingt  ans  plus  tard,  après  la  parution  de  la  Fraruiiuie 
en  décasyllabes'. 

Ensuite,  les  circonstances  n'étaient  pas  alors  favorables  â  Ro;i- 
sard  pour  la  publication  de  nouvelles  œuvres.  La  mort  de  son 
frère  aîné  Claude,  arrivée  en  septembre  ISS^,  lui  avait  valu, 
ainsi  qu'à  son  autre  frère  Charles,  la  charge  de  tuteur  de  ses 
neveux  et  nièces  mineurs,  et  cette  charge  n'était  pas  des  plus 
faciles,  vu  que  la  succession  se  trouvait  grevée  d'hypothèques  et 
de  dettes,  sans  parler  des  aliénations  de  biens  of>érées  les  années 
précédentes».  Outre  ces  affaires  de  famille,  il  est  à  présumer 
que  les  événements  militaires  le  retinrent  dans  sa  province,  ainsi 
que  bon  nombre  de  Parisiens,  surtout  après  la  défaite  de  nos 
armes  à  Saint-Quentin,  qui  faisait  fortement  craindre  l'investis- 
sement de  la  capitale  (août  1557). 

Enfin,  nous  savons  par  une  élégie  adressée  à  «  son  Mécène  », 
le  cardinal   Odet   de   Coligny,  vers  l'automne  de    1557,  qu'il 

1.  Voir  le  tome  VIII,  pp.  34;  et  suiv. 

2.  On  trouver.»  ce  fr.igiucnt  d.ins  l'édition  Je  U  Preullrnee  (Piris, 
Garnier,  collection  Select.i),  p.  208,  et  dans  mon  édition  i«-8°  de 
Rons.ird  (Paris,  Lenierre),  tome  VII,  p.  311. 

}.  Cf.  L.  Froger,  Sonv.  reibtr,bfs  sur  la  famille  de  Ronsard,  Revue 
hist.  et  .ircli.  du  M.iine,  1884,  i"  semestre,  pp.   115,  227  et  suiv. 


INTRODUCTION  VII 

déserta  la  Cour  cette  année-là  par  dépit  et  par  dégoût  de  ses 
vaines  sollicitations  auprès  des  puissants  ;  il  y  condamne  en  effet 
avec  éloquence  la  vie  des  courtisans, 

Misérables  valets,  vendant  leur  liberté 
Pour  un  petit  d'honneur  servement  acheté, 

et  lui  oppose  la  vie  simple  et  calme  des  champs,  où  l'on  peut 
jouir  sans  remords  de  la  nature, 

Et  composer  des  vers  près  d'une  eau  qui  murmure. 

Dans  une  autre  élégie,  adressée  peu  après  au  même  personnage, 
Ronsard  se  plaint  de  la  Fortune,  qui  s'est  tournée  contre  lui  de- 
puis que,  séduit  par  l'accueil  bienveillant  du  cardinal  au  Louvre, 
il  a  eu  la  sottise  d'ambitionner  «  les  faveurs  trompeuses  de  la 
court  »,  et  s'est  vu  par  suite  abandonné  d'Apollon  et  des 
Muses  '. 

Telles  sont  les  raisons  qui  peuvent  expliquer  le  silence  relatif 
de  Ronsard  pendant  deux  années  et  ses  retraites  dans  le  Vendô- 
mois  en  attendant  des  jours  meilleurs. 

Ces  jours  vinrent  en  IS58,  après  le  redressement  de  notre 
situation  militaire  par  François  de  Guise,  qui  compensa  notre 
défaite  de  Saint-Quentin  en  reprenant  aux  Anglais  le  territoire 
de  Calais,  qu'ils  occupaient  depuis  plus  de  deux  cents  ans,  et  en 
délogeant  les  Impériaux  de  plusieurs  places  qu'ils  tenaient  au  Nord 
et  au  Nord-Est  de  la  France.  Vers  le  milieu  de  l'année  les  forces 
des  adversaires  commençaient  à  s'épuiser,  et  les  deux  seules 
armées  qui  restaient  cherchaient  à  s'atteindre  pour  une  bataille 
décisive,  qui  mettrait  fin  aux  hostilités.  C'est  à  ce  moment  précis 
que  Ronsard  reparaît  sur  la  scène  publique,  mû  d'un  nouvel 
enthousiasme.  Peu  après,  sans  doute  à  la  mort  de  Mellin  de 
Saint-Gelais  (14  octobre),  il  est  nommé  «  conseiller  et  aumônier 
ordinaire  du  Roi  »  ^  Outre  la  pension  de  1200  livres  attachée  à 
cette  fonction,  plus  fictive  que  réelle,  il  jouit  de  quelques  béné- 

1.  On  trouver.i  ces  deux  pièces  au  tome  X  de  la  présente  édition, 
qui  reproduira  le  Second  li ire  des  Meslanges  de  IS59. 

2.  Ronsard  est  qualifié  ainsi  pour  la  première  fois  dans  un  privilège 
royal  daté  du  28  février  1558  (15S9,  n.  st.)  ;  v.  ci-après,  p.  154.  —  Sur  la 


VIII  INTRODUCTION 

fices  sur  Jes  cures  du  Maine  ;  il  n'a  pas  encore  le  prieuré  ou 
l'abbaye  que  lui  promettent  ses  patrons,  Madame  Marguerite, 
sœur  de  Henri  II,  et  les  cardinaux  de  Lorraine  et  de  Chastillon  ; 
mais  enfin,  il  espère  toujours,  et  cet  espoir  l'encourage  à  reprendre 
le  rôle  de  poète  courtisan  qu'il  avait  joué  sans  interruption  de  1 548 
à  1556.  Disons  mieux,  il  justifie  vraiment  alors  le  titre  de  «  poète 
du  Roi  »  qu'il  portait  depuis  le  jour  de  janvier  1554  où  Henri  II 
avait  approuvé  son  projet  de  la  Franciadt,  et  en  avait,  au  dire 
de  Ronsard  lui-même,  «  commandé  »  l'exécution'. 

En  effet,  en  l'espace  d'un  an,  du  mois  d'août  1558  au  mois 
d'août  1559,  il  publie,  non  plus  un  recueil  comme  précédem- 
ment, mais  une  série  de  huit  plaquettes  d'un  caractère  officiel, 
ou  semi-otîiciel,  interprétant  les  volontés  du  Roi,  glorifiant  ses 
actes  et  ceux  de  ses  grands  collaborateurs,  traduisant  l'allégresse 
de  la  Cour,  de  la  Ville  et  de  la  Nation,  inspirée  parla  libération 
du  Coimètable  et  par  les  autres  événements  précurseurs  de  la 
paix,  se  faisant  le  héraut  du  traité  signé  au  Cateau-Cambrésis, 
qui,  si  peu  reluisant  qu'il  fût  pour  nous,  mettait  fin  tout  de  même 
à  la  rivalité  presque  séculaire  entre  la  maison  de  France  et  celle 
d'Espagne,  célébrant  enfin  les  mariages  princiers,  qui  étaient 
comme  le  sceau  familial  de  ce  traité.  —  11  faut  remonter  aux 
débuts  de  notre  poète  pour  retrouver  une  série  de  pièces  ana- 
logues, publiées  isolément  :  l'Epithalame  d'Antoine  de  Bourbon 
(1548),  l'Avantentrée  du  roi  Henry  II  (1549),  l'Hymne  de 
France  (1549)  et  l'Ode  de  la  Paix  (1550)  ».  La  seule  différence 
importante  entre  les  deux  séries,  c'est  que  la  première  émanait 
d'un  jeune  homme,  qui  cherchait  à  devenir  le  poète  attitré  de  la 

mon  de  Saini-GcLiis,  v.  H.  Molinier,  thcsc  de  Toulouse,  1910,  pp.  30J 
et  suiv. 

1.  V.  l'Elcgic  à  Cassandre,  au  tome  VI,  p.  58.  et  l'Ode  i  M'  d'Angou- 
lesme,  au  tome  VII,  p.  66.  —  Ronsard  est  qualifie  «  poète  du  Koi  • 
P'iur  la  première  fois  dans  le  registre  des  délibcrations  du  Collège  de 
Khciorique  de  Toulouse  en  mai  15^4.  puis  sur  celui  des  comptes  du 
Conseil  de  cette  ville  en  i$$5  (v.  mon  cd.  crit.  de  la  Vitd*  F.  dr  Hcnsard. 
"illèse  de  Paris,  1910,  p.  147  et  i4h).  De  son  côte,  Charles  Fontaine,  un 
poète  nurotique  rallié  à  la  nouvelle  école,  adresse  un  quatrain  •  i  Pierre 
Rons.ird,  poète  du  roy  »,  publié  en  15^7  dans  son  recueil  des  Odrs, 
eiiigtnfs  et  epigmmwei,  p,  67. 

2.  Voir  les  tomes  I.  pp.  9  et  suiv.  ;  III,  p.  ). 


INTRODUCTION  IX 

Cour,  tandis  que  la  deuxième  émane  d'un  homme  qui  l'est 
devenu.  Une  autre  différence,  mais  moindre,  c'est  que  deux  des 
pièces  de  la  première  série  étaient  strophiques,  tandis  que  toutes 
celles  de  la  seconde  sont  en  longs  vers  à  rimes  suivies,  où  les 
alexandrins  d'allure  épique  dominent  de  beaucoup. 


C'est  cette  deuxième  série  que  nous  reproduisons  dans  le  pré- 
sent volume.  Ces  huit  plaquettes  in-4°  n'ont  pas  d'achevé  d'im- 
primer. Leur  titre  porte  seulement  un  millésime  :  1558  pour  les 
deux  premières,  1559  pour  les  autres.  Il  s'agissait  de  les  ranger 
dans  l'ordre  de  leur  parution  et  pour  cela  de  préciser  la  date  de 
leur  composition.  Ce  nous  fut  aisé  pour  quelques-unes,  grâce  à 
leur  titre  et  aux  allusions  qu'elles  contiennent  à  des  faits  histo- 
riques connus.  Pour  trois  d'entre  elles,  des  extraits  de  privilège, 
un  avertissement  au  lecteur  et  un  sonnet  liminaire  nous  ont 
encore  servi  de  points  de  repère.  Et  cependant  nous  avons  dû  par- 
fois recourir  à  de  simples  hypothèses  et  dater  leur  composition 
approximativement. 

La  première  pièce,  VExfioi  talion  au  aitiip  du  Roy  ■,  a  été  com- 
posée dans  la  dernière  semaine  d'août  1558.  L'armée  espagnole 
et  l'armée  française  s'étaient  campées  du  22  au  25  août  à  quelques 
lieues  l'une  de  l'autre  :  la  première,  commandée  par  le  duc  de 
Savoie  Emmanuel-Philibert,  sur  les  bords  de  l'Authie,  la 
seconde,  commandée  par  François  de  Guise,  sous  les  murs 
d'Amiens.  Henri  II  rejoignit  son  armée  le  26  août,  venant  du 
château  de  Marchais,  propriété  du  cardinal  de  Lorraine,  et  Ton 
s'attendait  à  une  grande  bataille,  qui,  nous  l'avons  dit,  devait 
être  décisive».  Selon  toute  vraisemblance,  Ronsard  suivait  alors 
la  Cour,  comme  «  poète  du  Roi  »,  et  c'est  au  camp  même 
d'Amiens  que,   nouveau  Tyrtée,  il  composa  son  Exhortation, 


1.  Paris,  A.  Wechel,  1558,  ia-4''  de  4  ff.  non  chiffrés.  —  Bibl.  Nat., 
Rés.  Ye  495. 

2.  Cf.   Monluc,   Comm.,   éd.   P.  Courteault,   t.  II,  p.  }6i  et  suiv.  ; 
Rabutin,  Comm.  (coll.  Petitot,  t.  XXXII,  pp.  211  et  suiv.). 


X  INTRODUCTION 

étant  données  les  précisions  que  contiennent  les  dix-huit  pre- 
miers vers  et  les  vers  115  à  122.  En  même  temps,  elle  était 
transposée  en  vers  latins  par  Jean  Dorât,  poète  du  roi  lui  aussi, 
afin,  sans  doute,  qu'elle  fût  comprise  des  étrangers  qui  étaient 
au  service  de  la  France,  mais  ne  comprenaient  pas  ou  compre- 
naient mal  notre  langue  '. 

Mais  la  bataille  n'eut  pas  lieu,  les  premiers  bruits  de  négocia- 
tions pour  la  paix  étant  parvenus  dans  les  camps  dès  le  début  de 
septembre,  et  une  sorte  de  trêve  s'étant  alors  établie  tacitement 
de  part  et  d'autre.  La  composition  de  la  seconde  pièce,  VExhor- 
tiUion  pour  la  paix  ',  date  donc  ou  du  mois  de  septembre  ou  du 
début  d'octobre  1558.  Dominé  par  le  désir  de  délivrer  son  Con- 
nétable captif,  qui  prêchait  la  paix  à  tout  prix,  et  obsédé  par 
l'idée  du  péril  protestant  que  lui  dénonçait  le  roi  d'Espagne,  et 
qui  de  fait  semblait  menaçant  depuis  les  manifestations  pari- 
siennes du  mois  de  mai,  Henri  II  se  décide  alors  à  rétrocéder 
une  partie  de  ses  conquêtes  pour  obtenir  la  fin  des  hostilités  '. 
Des  deux  côtés,  des  plénipotentiaires  sont  choisis  pour  trai- 
ter de  la  paix,  le  lieu  de  leur  rencontre  est  fixé  à  l'abbaye  de 
Cercamp  et  les  négociations)'  sont  officiellement  ouvertes  le  1} 
octobre  ;  ce  qui  explique  historiquement  qu'à  une  «  Exhortation 
pour  bien  combattre  »,  Ronsard  ait  fait  succéder  une  «  Exhorta- 
tion pour  la  paix  »  ;  ce  ne  fut  pas  de  sa  part  simple  jeu  littéraire  ; 
il  s'y  faisait  l'interprète  de  la  volonté  royale  ;  et,  comme  la  pièce 
précédente  et  pour  la  même  raison,  celle-ci  était  transposée  en 
vers  latins,  cette  fois  par  un  certain  Franciscus  Thorius,  que  nous 
avons  réussi  à  identifier  <. 


1.  P.  Ronsardi  exhort.itio  ad  milites  Gallos,  latinis  versibus  de  gallicis 
expressa  a  lo.  Aurato  Lcinovice  (Paris,  A.  Wechcl,  1558,  in-4°  de  4ff.). 
Bibl.  Kat.,  Rcs.  Ye  494. 

2.  Paris,  A.  Wechel,  1558,  in-4''  de  8  ff.  non  chiffres.  —  Bibl.  Nat., 
Rés.,Ye  491. 

5.  Cf.  L.  Romier,  Origines  poHtiqius  dfs  gturrts  d*  religion,  Paris, 
Perrin,  J914.  t.  II,  p.  272  et  suiv. 

4.  P.  Roiis.irdi  ad  pacem  exhortatio  latiiiis  versibus  de  gallicis 
expressa  a  Fr.uicisco  Thorio  Bellione  (Paris,  .K.  Wechel,  iSS^i  in-4''  ^^ 
8  ff.).  Bibl.  Nat.,  Rés.  Ye  492.  —  Le  mot  BoUione  indique  le  lieu  d'ori- 
gine de  l'auteur;  il  s'agit  de  François  de  Thoor,  ne  à  Bailleul  en  Flandre; 


INTRODUCTION  XI 

La  troisième  pièce,  V Hymne  de  Charles  cardinal  de  Lorraine^, 
étant  données  les  allusions  des  vers  223  à  232  à  deux  missions 
de  ce  personnage  pour  la  paix,  fut  composée  après  les  confé- 
rences de  Péronne  (mai  1558)  et  de  Cercamp  (octobre- 
novembre  1558),  où  le  roi,  en  effet,  le  délégua.  En  outre, 
comme  la  plaquette  a  pour  millésime  1559,  il  est  naturel  de  pen- 
ser que  Ronsard  profita  pour  l'écrire  du  loisir  qu'il  eut  avec  Du 
Bellay  au  château  de  Meudon,  où  le  cardinal  semble  avoir 
hébergé  les  deux  poètes  pendant  les  préparatifs  du  mariage  du 
duc  de  Lorraine  et  de  Claude  de  France,  qui  devait  avoir  lieu  en 
décembre,  mais  fut  ajourné  à  la  prière  de  Christine  de  Dane- 
mark, mère  du  fiancé  ».  Si  l'on  rapproche  ces  faits  entre  eux, 
et  si  l'on  rapproche  aussi  cet  hymne  de  la  pièce  suivante,  tout 
porte  à  croire  que  Ronsard  l'a  composé  en  décembre  et  adressé 
au  cardinal  pour  ses  élrennes.  —  Michel  de  l'Hospital,  qui  était 
encore  chancelier  de  Madame  Marguerite,  donna  en  la  circon- 
stance un  nouveau  témoignage  d'amitié  à  Ronsard  en  adressant 
audit  cardinal  une  épitre  de  recommandation  en  vers  latins,  qui 
accompagnait  le  manuscrit,  mais  ne  fut  publiée  qu'à  partir  de 
1560,  dans  les  éditions  collectives  de  notre  poète  '. 

La  quatrième  pièce,  le  Chant  pastoral  sur  les  nopus  du  duc  de 
Lorraine^,  a  été  composée  très  peu  de  temps  après  V Hymne  du 
cardinal  de  Lorraine,  puisque  le  mariage  qu'il  célèbre  eut  lieu  le 

mcdecin  et  poète,  il  fut  en  relations  avec  la  Pléiade  et  les  humanistes, 
comme  en  témoignent  les  vers  conservés  en  manuscrit  au  Brit.  Mus. 
(Ms.  Sloane  1768)  et  plusieurs  recueils  de  notre  Bibl.  Nat.,  contenant 
des  lettres  et  poèmes  de  lui.  Voir  la  Biogra(>hie  nationale  de  Belgique, 
t.  XXV  (1950-1932),  col.  121.  Je  dois  cette  identification  à  M.  Jacques 
Lavaud,  que  j'en  remercie   cordialement. 

1.  Paris,  A.  Wechel,  1559,  in-4°  de  16  ff.  chiffrés.  —  Bibl.  Nat., 
Rés.,  Ye  497. 

2.  Cf.  L.  Romier,  op.  cit.,  II,  225  et  529.  Pour  le  séjour  de  Ronsard 
et  Du  Bellay  à  Meudon,  v.  ci-après  les  pages  S 2,  68  à  70,  76  et  suiv. 

5.  On  en  trouvera  le  texte  non  seulement  dans  ces  anciennes  éditions, 
mais  dans  celle  de  Blanchemain,  tome  V,  p.  81,  et  la  traduction  dans 
Bandy  de  Nalèche,  Poésies  complètes  de  M.  de  l'Hospital  (Bichette,  1857), 
p.  130.  C'est  à  tort  que  cette  épître  latine  figurait  de  1560  à  1584  en 
tète  de  V Hymne  de  la  Justice,  avec  lequel  elle  n'a  aucun  rapport;  c'est  à 
partir  de  1587  qu  elle  fut  mise  à  sa  vraie  place,  en  tête  de  l'Hymne  du 
Cardinal  de  Lorraine. 

4.  Paris,  A.  Wechel,  in-4°de  20  pp.  chiffrées.  — Bibl. Nat.,  Rés.  Ye  502. 


XII  INTRODUCTION 

dimanche  22  janvier  I5  59(n.  st.)'.  L'ordre  serait  inverse, si  l'on 
en  croyait  la  requête,  publiée  quelques  années  plus  tard,  où 
Ronsard  énumère  les  œuvres  que  lui  ont  inspirées  le  cardinal  de 
Lorraine  et  sa  famille  >.  Mais  comme  V Hymne  ne  contient  aucune 
allusion  au  mariage  qui  est  le  sujet  du  Chant  pastoral,  et  que, 
par  contre,  le  Chint  pastoral,  contient  une  allusion  certaine 
à  l'épître  de  l'Hospital  qui  recommandait  l'Hymne,  j'en  ai  conclu 
que  le  Chant  pastoral  est  postérieur.  Au  surplus,  l'ordre  présenté 
par  Ronsard  dans  la  susdite  requête  peut  s'expliquer  par  ce  fait 
que  VHymne  eut  une  Suite,  qui  fut  publiée  quatre  mois  après, 
comme  nous  le  verrons  plus  loin. 

Le  poème  de  La  Paix,  adressé  au  Roi  ',  fut  composé  soit  en 
février  1559  ("•  st.),  si  on  le  considère  comme  une  exhortation 
à  conclure  enfin  par  un  traite  des  négociations  qui,  commencées 
dès  le  mois  de  septembre  précédent,  suspendues  le  26  novembre, 
ne  reprirent  que  le  6  février,  soit  aux  environs  du  lef  avril, 
entre  le  27  mars,  jour  de  la  conclusion  de  la  paix,  et  le  3  avril, 
jour  de  la  signature,  si  l'on  prend  à  la  lettre  les  vers  43  à  49  . 

La  première  de  ces  dates  peut  se  soutenir,  d'abord  parce  que 
les  négociations  avant  repris  au  Cateau-Cambrésis  après  une 
interruption  de  plus  de  deux  mois,  le  moment  semble  avoir  été 
opportun  pour  exhorter  le  roi  à  faire  de  nouvelles  concessions, 
d'autant  plus  que  le  23  février  le  Connétable,  craignant  une  rup- 
ture à  propos  de  Calais,  dont  le  retour  à  la  France  était  une  con- 
dition sine  qna  non  de  la  paix,  accourut  .1  Villers-Cotterets  près 
de  Henri  II,  pour  lui  proposer  des  combinaisons  de  formules  ; 
ensuite,  parce  que  la  pièce  est  accompagnée  du  privilège  de 
juin  1557,  et  non  de  celui  du  23  février  1558  (=  1559,  n.  st.). 

1.  Cf.  Godefroy,  Cérémonial  francois,  tome  II,  p.  12  à  15. 

2.  Cf.  l'édition  des  Œuvres  par  Blancheniain,  tome  111,  p.  552  ;  par 
Marty-L.! veaux  et  par  Laumonier,  tome  III,  p.  271. 

5.  Paris.  \  Wechel.  in-4''  de  12  fF.  non  chiffrés.  —  Bibl.  Nat.,  Rés. 
Ye  495  et  Ye  1048.  On  conn.-iit  doux  tirages  du  poème  de  la  Paix,  l'un 
avec  le  privilège  au  verso  du  titre,  l'autre  avec  le  privilège  au  verso  du 
dernier  feuillet  (cf.  le  Catalogue  de  l.i  coll.  des  Ronsard  des  libraires 
Maggs,  dressé  par  Seyniour  de  Ricci,  p.  51).  Mais  les  deux  exemplaires 
de  la  Bibl.  Nat.  sont  identiques,  avec  le  privilège  à  la  lin  de  la  plaquette. 


INTRODUCTION  XIII 

On  peut,  toutefois,  préférer  l'autre  date,  d'abord  parce  que  les 
vers  178  et  suiv.  semblent  bien  indiquer  que  la  pièce  fut  écrite  au 
printemps;  ensuite,  parce  que  dès  le  soir  du  27  mars  le  Conné- 
table écrivait  à  ses  neveux  que  la  paix  était  faite  ;  Henri  II  et  sa 
Cour  se  trouvaient  encore  à  Viliers-Cotterets,  et  Ronsard,  qui 
s'y  trouvait  aussi  très  probablement,  sut  la  nouvelle  tout  de 
suite;  cependant  une  rupture  était  encore  à  craindre  jusqu'au 
moment  de  la  signature  du  traité,  car  elle  avait  failli  encore  se 
produire  le  26  mars  ;  et  cela  suffirait  à  expliquer  l'instance  de 
l'exhortation  adressée  par  le  poète  à  son  roi  '. 

La  plaquette  de  La  Paix  contenait  en  outre  deux  pièces  :  la 
Bienvenue  de  Afg""  Je  Conneslable  et  VEnvoy  des  chevaliers  aux  dames, 
dont  la  date  de  composition  est  aussi  conjecturale. 

Le  Connétable  A.  de  Montmorency,  prisonnier  en  Belgique  (à 
Gand,  puisa  Enghien  et  Aiidenarde)  depuis  la  défaite  de  Saint- 
Quentin,  avait  été  envoyé  sur  parole  en  octobre  1558  au  camp 
d'Amiens  auprès  de  Henri  II,  et  celui-ci  lui  avait  donné  pleins 
pouvoirs  pour  négocier  la  paix  à  Cercamp.  La  mort  de  Marie 
Tudor,  survenue  le  17  novembre,  interrompit  les  conférences  à 
la  fin  de  ce  mois.  Toutefois,  avant  de  se  séparer  les  plénipoten- 
tiaires convinrent  que,  dès  ce  moment-là,  le  Connétable  pouvait  II 
obtenir  sa  liberté  contre  rançon.  Mais  il  dut  rester  encore  deux 
semaines  en  Flandre,  à  Lille,  pour  en  négocier  le  prix.  Libéré 
sur  parole  après  un  premier  versement,  il  partit  pour  la  France 
le  16  décembre.  Sur  toute  sa  route  il  fut  fêté,  et  le  21  il  arrivait 
au  château  de  Saint-Germain,  accueilli  avec  joie  comme  un  sau- 
veur par  la  Cour,  à  l'exception  de  ses  rivaux  les  Guises  ^  —  On 
pourrait  croire  que  Ronsard  composa  la  Bienvenue  à  ce  moment" 
là,  d'autant  plus  que,  pendant  les  semaines  qui  suivirent  son 
retour,  le  Connétable  redevint  tout  puissant.  Mais  la  seconde 
partie  de  la  pièce  ne  permet  guère  de  s'arrêter  à  cette  hypothèse, 
car  elle  contient  des  preuves  en  faveur  d'une  date  plus  récente, 

1.  Cf.  A.  Je  Ruble,  Traité  du  Cdteau-Cambrésis,  p.  26;  Delaborde, 
Vie  de  Coligny,  t.  I,  p.  562  ;  Décrue,  Anne  de  Montmorency,  t.  II,  p.  226  ; 
Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p.  345. 

2.  Cf.  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  pp.  300  et  suiv.,  320  et  suiv. 


XIV  INTRODUCTION 

celle  du  retour  définitif  de  Montmorency  après  la  signature  du 
traité  du  Cateau  :  c'est  ainsi  que  les  vers  120  et  121  rappellent 
une  décision  d'ordre  matrimonial,  qui  ne  fut  prise  par  les  pléni- 
potentiaires qu'  in  extremis,  aux  environs  du  i"  avril.  Un 
moyen  de  tout  concilier,  ce  serait  d'admettre  que  Ronsard  com- 
posa la  première  partie  (jusqu'au  vers  70)  en  décembre  1558, 
et  qu'il  ajouta  le  reste  en  avril  1359.  Rien  de  plus  vraisem- 
blable, si  l'on  remarque,  après  une  conclusion,  cette  reprise 
du  vers  71   : 

Renibrasse  de  rtibef  ce  vieillard  vénérable  '. 

Quant  à  VEnvoy  des  chevaliers  aux  dames,  il  fut  écrit  très  pro- 
bablement, comme  son  titre  complet  semble  l'indiquer,  pour  un 
tournoi  qui  s'ouvrit  à  l'occasion  du  mariage  de  Charles  duc  de 
Lorraine,  lequel  fut  célèbre,  nous  l'avons  dit  ci-dessus,  le  22  jan- 
vier 1 5  59  (n.  st.).  Ce  qui  confirme  cette  hypothèse,  c'est  le  début, 
où  il  est  dit  que  les  vingt-quatre  chevaliers  engagés  dans  le 
tournoi  sont  des  officiers  qui  ont  pour  ce  jour-là  quitté  leur  ser- 
vice de  guerre.  C'était  donc  à  un  moment  où  l'armée  de  Fran- 
çois de  Guise,  la  seule  qui  nous  restât,  tout  en  profitant  de  l'ar- 
mistice observe  depuis  l'automne  précèdent,  se  tenait  prête  i 
toute  alerte  aux  environs  d'Amiens,  et  l'on  sait  qu'elle  ne  fut 
entièrement  congédiée  qu'au  début  d'avril,  après  la  signature  du 
traité  de  paix  '. 

La  sixième  plaquette  contient  seulement  le  Chant  de  liesse,  dédié 
au  Roi  '.  Cette  pièce  dut  suivre  de  peu  la  signature  du  traité.  Deux 
passages  permettent  de  préciser  la  date  de  sa  composition  et  en 
même  temps  de  sa  publication  :  le  vers  56,  indiquant  le  «  retour 
de  Tan  »,  et  le  vers  108,  disant  que  Henri  II  n'a  pas  encore 
40  ans. 

1.  V.  ci-après,  pp.  121  et  12?,  texte  et  notes. 

2.  Au  surplus,  un  mcmorialiste  du  temps,  décrivant  les  fêtes  de  ce 
m.iri.\gc  princier,  .ijoute  :  o  Mcsmcment  devant  le  palais  de  .M.  de  Guise 
fut  fait  un  tournov  ouvert  i  tou^  chevjlicrs,  pour  s'esprouver  en  lice  à 
la  lance  et  au  combat  de  toutes  sortes  d'armes  •  (Kabutin,  Comm,, 
t.  XXXII  de  la  coll.  Petitot.  p.  226). 

5.  Paris,  A.  Wechel,  1559,  10-4"  de  4  ff.  non  chiffrés.  —  Bibl.  Nat., 
Rés.  Yc  496. 


INTRODUCTION  XV 

\o  Suivant  l'ancienne  manière  de  compter  l'année,  le  «retour 
de  l'an  »  ne  peut  désigner  que  les  premières  semaines  qui  sui- 
vaient le  jour  de  Pâques.  Or,  le  jour  de  Pâques  tombait  en 
1559  le  26  mars.  La  paix,  conclue  le  27  au  soir,  connue  à  la 
Cour  le  28,  fut  signée,  nous  l'avons  vu,  le  5  avril.  Henri  II 
revint  aussitôt  de  Viilers-Cotterets  à  Paris,  au  palais  des  Tour- 
nelles,  et  fît  proclamer  cette  pai.K  à  son  de  trompe  par  le  héraut 
d'armes  dans  les  rues  de  la  capitale.  Le  8  avril,  on  célébra  en 
présence  du  roi  une  procession  d'actions  de  grâces  '. 

2°  Henri  II,  étant  né  le  ji  mars  15 19  (n.  st.),  eut  40  ans  le 
même  jour  de  1559.  En  disant  au  roi  que  sa  quarantième  année 
n'est  pas  encore  sonnée,  Ronsard  dit  la  vérité,  s'il  a  composé 
sa  pièce  dès  la  nouvelle  delà  conclusion  de  la  paix,  connue  de  la 
Cour  le  28.  Mais  il  a  pu  écrire  la  chose  par  ignorance  ou  courti- 
sanerie  quelques  jours  après,  au  moment  des  réjouissances 
publiques,  auquel  cas  il  ne  se  serait  pas  trompé  de  beaucoup. 

Tout  cela  nous  permet  de  dater  la  composition  de  ce  Chant  de 
liesse  du  29  mars  au  8  avril  1559. 

La  septième  plaquette  contient  la  Suyte  de  VHymne  du  Cardi- 
nal de  Lorraine  ',  qui  fut  composée  très  probablement  en  avril 
1559,  une  fois  la  paix  signée,  trois  ou  quatre  mois  après 
r//vw«^,  qui  remonte,  nous  l'avons  vu,  à  décembre  1558.  Les 
nouveaux  mérites  que  chante  Ronsard  sont  ceux  que  montra  ledit 
cardinal  aux  conférences  du  Cateàu-Cambrésis  en  février  et  mars 
1559,  où  il  joua  publiquement  un  rôle  de  premier  plan,  très 
différent  de  celui  de  Montmorency,  qui,  dépourvu  de  talent 
oratoire,  travaillait  surtout  dans  les  entretiens  particuliers  des 
coulisses,  et  qui,  pour  obtenir  la  paix,  se  montrait  bien  plus 
conciliant  que  son  partenaire.  —  On  pourrait  objecter  que  cette 
«  suite  »  ne  fut  publiée  qu'après  la  mort  de  Henri  II  (10  juillet), 
comme  en  témoigne  le  sonnet  «  à  la  royne  mère  »  imprimé  en 
tête  de  la  plaquette.  A  quoi  je  réponds  que  cet  hymne  supplé- 
mentaire aurait  perdu   son  opportunité  et  même  son  intérêt,  si 

1.  Cf.  Cérémonial  de  rHôlel  de  ville,  Mss.  f.  fr.  vol.  18.528,  {"  8. 

2.  Paris,  R.  Estienne,  1559,  111-4°  ^^  5  ^-  °o°  chiffrés.  —  Bibl.  Nat., 
Rés.  Ye  498  et  499. 

Ronsard,  IX.  n 


XVI  INTRODUCTION 

Ronsard  avait  attendu  si  longtemps  pour  le  composer,  alors  sur- 
tout qu'il  consacrait  d'autre  part  un  poème  de  «  bienvenue  »  au 
Connétable,  auteur  principal  de  la  paix.  Je  pense  qu'il  se  con- 
tenta en  avril  d'offrir  au  Cardinal  ses  vers  en  manuscrit  et  ne  les 
publia  qu'en  août  ou  septembre,  parce  que  la  deuxième  partie 
(du  vers  173  à  la  fin)  n'est  qu'une  supplique  instante  pour  obte- 
tenir  une  riche  pension  ou  prébende  et  des  honneurs,  sans  les- 
quels 

Les  Muses  sont  muettes  par  les  bois. 

Notons  encore  que  le  Cardinal  fut  absent  de  la  Cour  durant 
tout  le  mois  de  mai,  chargé  d'aller  à  Bruxelles  recevoir  de  la 
bouche  du  toi  d'Espagne  le  serment  de  la  paix  '. 

La  huitième  et  dernière  plaquette  contient  trois  pièces  :  le 
Discours  à  Mgr  le  duc  Je  Siivoye,  le  Chant  pastoral  à  Madame  Mar- 
guerite duchesse  de  Savoye,  inspirés  par  le  mariage  du  duc  Emma- 
nuel-Philibert, le  héros  du  jour,  avec  la  soeur  du  roi  Henri  II,  et 
une  série  d'Inscriptions  qui  devaient  servir  pour  les  fêtes  prés-ues 
au  programme  du  mariage  d'Elisabeth  de  France  et  de  Philippe  II 
roi  d'Espagne  '. 

Un  «  avertissement  au  lecteur  »  nous  prévient  que  «  tout  ce 
petit  recueil  »  fut  composé  avant  la  mort  de  Henri  II,  et  différé 
d'imprimer  «  à  cause  de  la  tristesse  où  toute  la  France  estoit, 
pour  le  regard  d'un  si  piteux  accident  ». 

Les  vers  251  et  suivants  de  la  première  pièce  prouvent  qu'elle 
fut  écrite  après  la  signature  du  traité  du  Cateau.  D'autre  part  les 
panégyriques  des  futurs  mariés  qui  la  constituent  portent  à  croire 
qu'elle  fut  offerte  en  manuscrit  au  duc  de  Savoie  lors  de  son 
arrivée  à  Paris  le  21  juin,  ou  l'un  des  jours  suivants  au  Louvre, 
où  il  était  logé  '. 

1.  Cf.  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p.  5$!  à  3^3.  Peut-être  enfin  convient-il 
de  remarquer  que  la  plaquette  en  question  fut  imprimée,  ainsi  que  la 
suivante,  en  vertu  d'un  privilège  nouveau,  daté  du  2}  février  1558 
(^  1559  n.  st.),  et  que  l'imprimeur-éditeur  choisi  par  Ronsard  n'était 
plus  André  Wechel,  mais  Robert  Estienne. 

2.  Paris,  R.  Estienne,  1559,  in-4''  de  iS  fF.  non  chiffrés  — Bibl.  Nat., 
Rés.  Ye  500  et  501. 

3.  Cf.  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p.  377. 


INTRODUCTION  XVII 

La  deuxième  pièce  pourrait  passer  pour  avoir  été  composée 
après  le  mariage  de  la  princesse  Marguerite,  si  l'on  s'en  tenait 
à  son  titre  et  aux  allusions  de  son  texte.  Ce  serait  une  grave 
erreur.  Toute  la  Cour  savait  dés  la  fin  de  l'année  précédente 
que  l'une  des  clauses  du  traité  en  préparation  serait  l'union  de 
cette  princesse  et  du  duc  de  Savoie.  Un  privilège  daté  du 
23  février  1558  (=  1559  n.  st.)  qualifiait  déjà  Ronsard  «  aumô- 
nier ordinaire  de  Madame  de  Savoye  »  '  ;  Michel  de  l'Hospital 
était  allé  au  Cateau  le  18  mars  pour  établir  le  contrat.  «  Le 
sieur  de  Savoie  aura  à  femme  Madame  Marguerite  de  France  », 
ces  simples  mots  constituaient  l'artic'e  peut-être  le  plus  important 
du  traité  du  Cateau  ^  On  savait  en  outre  que  la  cérémonie  officielle 
devait  avoir  lieu  aux  environs  du  i"  juillet.  On  pouvait  donc  en 
parler  comme  d'un  fait  accompli  bien  avant  le  jour  de  cette 
cérémonie.  Si,  d'autre  part,  on  tient  compte  du  premier  alinéa, 
qui  montre  que  Ronsard  s'était  éloigné  de  la  Cour  une  fois  de 
plus  par  dépit,  des  vers  15  et  248,  qui  placent  la  scène  cham- 
pêtre au  mois  de  mai  et  dans  le  Vendomois,  enfin  des  vers  287 
et  suivants,  qui  font  allusion  à  Y Epithalame  écrit  par  Du  Bellay 
en  collaboration  avec  la  famille  Morel,  on  peut  dater  la  compo- 
sition de  cette  pièce  de  la  première  quinzaine  de  juin.  Le  con- 
trat fut  signé  le  27  juin  au  palais  des  Tournelles  ;  le  mercredi  28 
on  célébra  officiellement  les  fiançailles  et  le  mariage  fut  fixé 
définitivement  au  4  juillet.  Les  préparatifs  commencèrent  à 
Notre-Dame,  à  l'Evêché  et  au  Palais  de  la  Cité.  Mais  tout  fut 
arrêté  par  l'accident  mortel  de  Henri  II  au  tournoi  du  30  juin. 
Pourtant,  à  la  prière  du  roi  moribond,  le  mariage  eut  lieu,  mais 
ce  fut  sans  aucune  pompe,  la  nuit  du  9  au  10  juillet,  aux  Tour- 
nelles, dans  la  chambre  d'Elisabeth,  nièce  de  Madame  Margue- 
rite et  reine  d'Espagne  par  son  propre  mariage  tout  récent'.  Le 
lendemain  le  roi  de  France  mourait. 

1.  V.  ci-après  pp.  154  et  202. 

2.  Cf.  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p.  322,  338  et  372.  On  trouve  ce  traité 
tout  au  long  dans  Léonard,  Recueil  des  traités  de  paix,  II,  p.  527  à  553, 
et  Dumont,  Corps  diplomatique,  V,  p.  28  à  46. 

3.  Je  m'en  remets  sur  ce  dernier  point  à  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p.  388. 
D'autres  historiens  ont  raconté  sans  preuves  que  ce  mariage  eut  lieu  à 


XVIII  INTRODUCTIOK 

Quant  aux  vingt-quatre  Inscriptions  qui  terminent  notre  volume, 
elles  ont  été  écrites  également  à  l'occasion  d'un  mariage  prin- 
cier. Comme  le  prouvent  les  quatre  premières  et  la  dernière, 
la  «  comédie  »  mentionnée  au  titre  devait  être  représentée  au 
cours  des  fêtes  qui  étaient  prévues  pour  celui  d'Elisabeth  de 
France,  la  fille  aînée  de  Henri  II.  Elles  furent  donc  composées 
dans  la  deuxième  quinzaine  de  juin.  Le  duc  d'Albe,  représen- 
tant le  roi  d'Espagne,  et  les  seigneurs  de  sa  suite  arrivèrent  à 
Paris  le  15  juin;  ils  accompagnèrent  le  18  Henri  II  à  Notre- 
Dame,  où  ils  jurèrent  avec  lui  l'observation  de  la  paix.  Le  con- 
trat fut  signé  le  20,  les  fiausailles  furent  célébrées  le  21  et  le 
mariage  le  22  à  Notre-Dame,  avec  festin  et  bal  somptueux  au 
Palais  de  la  Cité  '.  Le  28,  après  la  cérémonie  des  fiançailles  de- 
Madame  Marguerite,  les  tournois  commencèrent,  pour  se  termi- 
ner le  30  au  soir  par  l'accident  qui  coùu  la  vie  au  roi  de  France 
et  fit  décommander,  nous  venons  de  le  voir,  toutes  les  autres 
réjouissances.  Il  est  probable  que  la  susdite  «  comédie  »  devait 
être  jouée  «  en  la  maison  de  Guise  »  dans  les  premiers  jours 
de  juillet. 


On  voit  tout  l'intérêt  historique  de  ces  huit  plaquettes,  que 
j'ai  tenu  à  grouper,  parce  que,  composées  et  publiées  successive- 
ment en  l'espace  d'un  an,  elles  présentent  ce  caractère  commun 
de  concerner  les  événements  militaires  et  les  négoci.Ttions  qui 
ont  précédé  le  traité  du  Cateau-Cambrésis,  puis  ce  traité  lui- 
même  et  ses  suites  immédiates,  notamment  les  mariages  prin- 
ciers, qui,  avec  la  récupération  du  territoire  Calaisien,  en  furent 
les  principaux  et  plus  clairs  résultats  pour  la  France  et  ses  rela- 
tions avec  les  pavs  voisins.  C'est  un  des  traités  les  plus  impor- 
tants de  notre  histoire  nationale,  en  ce  sens  qu'il  mettait  fin,  au 


la  chapelle  Saint-Paul,  qui  touchait  au  palais  des  Toarnelles,  par  ex. 
Winifred  Stephens,  Morgartt  of  France,  ducbfss  of  Savoy  (London,  Laoe, 
1911),  p.  205. 

I.  Cf.  Dumont,  Corps  diplomatiqut,  IX,  p.  48;  Godefroy,  Cérémonial 
français.  II,  p.  15  et  suiv. 


INTRODUCTION  XIX 

moins  pour  cinquante  ans,  à  la  rivalité  presque  séculaire  entre  la 
maison  de  France  et  la  maison  d'Espagne-Autriche,  et  du  même 
coup  aux  guerres  d'Italie. 

Dans  ces  opuscules  Ronsard  exprime  les  sentiments  de 
crainte  et  d'espoir  d'une  Cour  et  d'un  peuple  à  bout  de  res- 
sources et  de  souffle,  finalement  l'enthousiasme  que  ce  traité 
suscita  en  France,  malgré  l'abandon  de  presque  toutes  les  con- 
quêtes territoriales  des  régnes  de  François  I^r  et  de  Henri  II. 
Seuls  eurent  à  s'en  plaindre  les  chefs  de  nos  armées,  qui  virent 
avec  douleur  anéantir  à  peu  prés  le  fruit  de  tant  de  labeurs; 
mais  l'ensemble  de  la  nation  put  enfin  respirer.  Au  reste,  à  tort 
ou  à  raison,  la  dynastie  des  Valois  avait  désormais  un  autre 
souci,  celui  d'extirper  l'hérésie  calviniste,  et  d'arrêter  la  guerre 
civile  qui  grondait  et  qui  devait  se  déchaîner  jusqu'à  l'avène- 
ment des  Bourbons  au  pouvoir  suprême. 

Un  autre  intérêt  de  ces  opuscules  concerne  plus  particulière- 
ment la  personne  de  Ronsard,  qu'ils  montrent  en  plein  office 
de  poète  de  Cour,  glorifiant  le  roi,  les  chefs  d'armée  et  les 
ministres,  tout  en  déplorant  leur  indifférence  ou  leur  ingratitude 
à  son  égard.  Son  patriotisme  y  éclate  déjà,  autant  que  le  soin 
de  son  avenir,  et  le  rôle  qu'il  jouera  durant  la  guerre  civile  se 
devine  aisément  à  cette  seule  lecture.  Notamment  1'  «  hymne  » 
et  sa  «  suite  »  qu'il  consacre  au  cardinal  de  Lorraine  sont  tout  à 
fait  caractéristiques  à  la  fois  de  son  sentiment  national  et  de  son 
ambition  personnelle.  On  le  voit  en  outre,  dans  les  pièces  que 
réunit  la  dernière  plaquette,  partagé  entre  deux  sentiments  con- 
traires, celui  de  la  joie  que  lui  inspire  le  mariage  tant  désiré  de 
sa  protectrice  la  princesse  Marguerite,  sœur  de  Henri  II,  avec  le 
valeureux  duc  de  Savoie,  et  la  tristesse  qu'il  éprouve  à  la  voir 
s'éloigner  de  lui,  elle  en  qui  résidait  son  plus  ferme  espoir.  Le 
«  chant  pastoral  »  qu'il  lui  consacre,  tout  en  imitant  certaines 
églogues  funèbres  de  VArcadia  de  Sannazar,  exhale  des  plaintes 
d'une  indéniable  sincérité,  et  je  ne  connais  pas  de  plus  poignante 
élégie. 

Enfin  les  «  inscriptions  »  en  quatrains  indépendants  pour 
comédie-ballet,    que    Ronsard   a   composées   à   l'occasion    du 


XX  INTRODUCTION 

mariage  de  la  fille  aînée  de  Henri  II,  sont  très  révélatrices, 
autant  que  les  «  exhortations  »  de  1558,  de  sa  fonction  de  poète 
royal.  Leur  auteur  était-il  bien  le  même  qui,  dix  ans  plut  tôt, 
condamnait  hautement  les  petites  pièces  monostrophiques  si 
chères  aux  écoles  précédentes  ?  Oui,  c'était  le  même  homme, 
qui,  après  avoir  essayé  d'imposer  à  la  Cour  ses  goûts  de  poète 
érudit,  s'était  vu  forcé  de  subir  ceux  de  la  Cour,  et  par  consé- 
quent de  suivre,  dans  une  certaine  mesure,  les  traces  de  Clé' 
ment  Marot  et  de  Mellin  de  Saint-Gelais.  Telle  était  la  condition 
des  gens  de  lettres  au  xvie  siècle  :  leur  succès,  leur  existence 
même  restaient  subordonnés  au  bon  plaisir  des  princes,  et  leur 
œuvre  devait  se  plier  à  l'esthétique,  superficielle  en  somme,  des 
gentilshommes  courtisans.  Aussi  peut-on  dire  hardiment  qu'à 
partir  de  1558,  et  même  avant,  non  seulement  Ronsard,  mais  les 
meilleurs  de  ses  émules  et  de  ses  disciples,  sont  devenus,  sous 
l'empire  de  la  nécessité,  des  poètes  de  Cour,  tout  comme  Marot 
et  Saint-Gelais,  écrivant  comme  eux,  dans  un  style  plus  relevé, 
il  est  vrai,  des  épîtres,  des  églogues,  des  poèmes  officiels,  des 
étrennes  et  jusqu'à  des  devises  «  pour  les  grands  seigneurs  ».  La 
plupart  des  membres  de  la  Pléiade  auraient  pu  s'appliquer  cette 
fin  deVEglogue  à  Du  Thier,  qui  date  de  15  58  ou  1559  : 

&  des  ceste  heure  là 

Perrot  laissa  les  bois  &  aux  Rois  s'en  alla  «. 

Au  demeurant,  il  n'y  eut  que  demi-mal  pour  Ronsard  à 
accepter  cette  part  de  l'héritage  marotique,  ou  plutôt  ce  fut  un 
mal  pour  un  bien  ;  car,  si  la  fantaisie  des  grands  l'abaissait  par- 
fois à  la  mode  des  improvisations  de  courte  haleine,  si  encore 
l'espoir  et  la  reconnaissance  des  bienfaits  le  condamnaient  à  de 
perpétuelles  flatteries,  il  n'eu  est  pas  moins  vrai  qu'en  passant 
du  Collège  à  la  Cour  notre  poète  quitta  sa  raideur  première,  et 
que  son  stvle  gagna  du  naturel,  de  l'aisance,  de  la  clarté,  sans 
perdre  rien  des  fortes  qualités  qu'il  devait  à  l'enseignement  de 

I.  V.  mon  édition  in-S"  (Paris,  Lemerre),  t.  III,  pp.  427  à  438.  Cette 
pièce  reparaîtra  au  tome  X  de  la  présente  édition,  qui  contiendra  le 
Second  livre  des  Meslanges  de  1559. 


INTRODUCTION  XXI 

Dorât  et  à  la  culture  gréco-latine.  Comme,  d'autre  part,  il  a  su 
mêler  de  nobles  conseils  aux  louanges  hyperboliques,  dire  par- 
fois leurs  vérités  aux  grands  et  garder  en  face  d'eux  une  liberté 
relative,  j'estime,  tout  compte  fait,  que  Ronsard  a  tiré  le  meil- 
leur parti  possible  de  l'inévitable  situation,  et  qu'il  en  est  résulté 
pour  son  œuvre  beaucoup  moins  de  dommage  que  de  profit. 
Nous  verrons  que  dans  son  rôle  de  poète  de  tradition,  comme 
dans  celui  de  poète  de  révolution  qu'il  avait  d'abord  soutenu,  il 
brilla  d'un  singulier  éclat  et  resta  le  chef  du  chœur. 

Bordeaux,  octobre  1936. 


EXHORTATION 

au  Camp  du  Roy  pour  bien 

COMBATRE    LE   lOVR 

DE      LA     BATAILLE. 


A      PARIS. 

De  l'imprimerie  d'André "V^echel. 
AVEC  PRIVILEGE  DV   ROY. 

Fac-similé  du  titre  de  la  première  édition. 


EXHORTATION 

AU  CAMP  DU  Roy 

POUR    BIEN    COMBATTRE    LE   JOUR    DE    LA    BATAILLE 


L'heure  que  vous  avez  si  longtemps  attendue, 
Maintenant  (ô  Soldas)  en  vos  mains  s'est  rendue  ', 
Il  ne  faut  plus  courir  pour  voir  les  ennemis, 

4    Auprès  de  vostre  camp  leurs  tentes  ilz  ont  mis, 
Si  bien  qu'on  voit  ensemble  en  la  mesme  campagne 
Et  les  forces  de  France,  &  les  forces  d'Espagne 
S'appellerau  combat,  &  attendre  des  cieux 

8    Lequel  d'un  si  beau  camp  sera  victorieux  2. 

Éditions  :  Exhoi'.alion  an  camp  du  Roy...  plaquette,  1558.  —  Œuvres 
(Poëmes,  j'  livre)  1560  ;  (id.,  2'  livre)  1567  a  1573;  (id.,  i"  livre) 
1578  ;  (id.,  2'  livre)  1584  et  1587. 

Titre.  -jS...  du  Roy  Henri  II...  ]  S4-Sj  Exhortation  au  camp  du  roy 
Henrj'  II  {sans plus) 


1.  Comme  une  place  qui  capitule  devant  les  efforts  des  assaillants. 

2.  Depuis  la  reprise  de  Thionville  (22  juin  1558)  et  la  prise  d'Arlon 
(5  juillet),  notre  armée,  commandée  par  François  de  Guise,  cherchait  à 
atteindre  pour  une  bataille  rangée  l'armée  espagnole,  qui  se  dérobait 
sous  les  ordres  du  duc  de  Savoie,  Emmanuel-Philibert.  Enfin,  après  la 
grande  revue  passée  à  Pierrepont  par  le  roi  en  personne  le  8  août,  et 
une  pointe  poussée  à  deux  lieues  de  Corbie,  le  21  août.  Guise  établit 
son  camp  sous  Amiens,  tandis  que  le  duc  de  Savoie  établissait  le  sien 
sur  l'Authie,  avec  une  armée  égale  à  la  nôtre.  Les  deux  rois  (Henri  II  et 
Philippe  II)  arrivèrent  en  personne  dans  les  deux  camps  et  les  soldats 
s'attendirent  à  quelque  grande  journée  (cf.  Monluc,  Comm.,  éd.  P.Cour- 
teault,  tome  II,  p.  361  à  376). 

Mais  cette  attente  fut  trompée  et  les  deux  armées  demeurèrent  long- 


4  EXHORTATION 

Dieu,  qui  tient  maintenant  le  pariy  de  la  France, 
Punira  l'Espagnol  de  son  outrecuydance, 
Et  renvoyra  sur  luy  le  malheureux  destin, 

12    Qui  défit  nostre  armée  aux  murs  de  Sainct  Q.uentin'. 
Ne  lui  suffisoit-il  d'avoir  perdu  la  ville 
De  Guines,  de  Calais,  Hanimes  &  Thionville^, 
Sans  vouloir  de  rechef  retomber  dans  vos  mains, 

16    Pour  estre  à  la  mercy  de  nos  Princes  Lorrains  5, 
Ainçoys  de  nostre  Roy,  qui  luymcsme  en  personne, 


10.  èf-Sj  Du  soldat  Espaignol  {jS-S-j  ennemy)  punira  l'arrogance 

13.  è-j-S"]  Assez  luy  suffisoit  d'avoir 

15.  ji-jS  en  noz  mains  |  S4-SJ  en  voz  mains 


temps  à  quelques  lieues  l'une  de  l'autre  sans  engager  d'action  sérieuse, 
les  premiers  bruits  de  négociations  pour  la  paix  étant  parvenus  dans  les 
deux  camps  dès  le  mois  de  septembre,  et  les  plénipotentiaires  ayant  été 
désignés  de  part  et  d'autre  officiellement  au  début  d'octobre  (Décrue, 
Aiitie  de  MoiiiworencY  sous  le  roi  Henri  II...,  p.  215  et  suiv.  ;  Romier,  Ori- 
gines polit,  lies  guerres  de  religion,  t.  II,  p.  287  et  suiv.). 

1.  La  défaite  des  Français  sous  les  murs  de  Saint-Quentin  avait  eu 
lieu  le  10  août  1557.  Le  connétable  A.  de  Montmorency  y  avait  été  fait 
prisonnier  avec  le  maréchal  de  Saint-André  et  des  milliers  de  chefs  et 
de  soldats  de  toutes  armes.  L'amiral  Coligny  et  son  frère  Fr.  d'Andelot;, 
colonel  de  l'infanterie,  qui,  avant  cette  bataille,  s'étaient  jetés  avec 
quelques  centaines  d'hommes  dans  la  ville  fortifiée,  soutinrent  le  siège 
jusqu'au  27  août,  puis  furent  faits  à  leur  tour  prisonniers.  Depuis  lors, 
ils  étaient  tous  tenus  captifs  en  Flandre,  sauf  d'Andelot,  qui  avait  réussi 
à  s'échapper  des  la  première  nuit  de  sa  captivité. 

2.  Après  avoir  repris  en  janvier  1^)8  les  villes  de  Calais,  Guines  et 
Hames,  dernières  possessions  anglaises  en  France,  Fr.  de  Guise  s'était 
emparé  de  Thionville  (22  juin)  et  d'Arlon  (3  juillet). 

Ce  dernier  exploit  avait  été  suivi  malheureusement  de  la  défaite  du 
maréchal  de  Termes  à  Gravelines  (13  juillet),  dont  Ronsard,  à  dessein, 
ne  parle  pas  ici,  mais  dont  il  parlera  dans  V Hymne  du  Cardinal  de  Lorraine 
(ci-aprés,  p.  58).  Cf.  Forneron,  Les  ducs  de  Guise  et  leur  époque,  tome  I, 
chapitre  vu. 

3.  Le  capitaine  François  de  Guise  et  son  frère  cadet  Charles  cardinal 
de  Lorraine,  premier  ministre  de  Henri  II.  Ronsard  emploie  le  pluriel, 
considérant  la  solidarité  de  ces  deux  personnages,  dont  la  double  et  dif- 
férente activité  n'avait  qu'un  même  but,  dominer  la  situation  en  l'ab- 
sence du  connétable.  Ils  étaient  d'ailleurs  tous  deux  au  camp  d'Amiens; 
mais  en  réalité  l'armée  espagnole  n'avait  directement  affaire  qu'avec  le 
capitaine(cf.  Romier,  op.  c«/.,ll,  p.  298). 


I 


AU   CAMP    DU    ROY  5 

Veut  les  armes  au  poing  deffendre  sa  couronne  ?  ' 

Vous,  les  plus  grans  Seigneurs,  montrez  vous  diligens 

20    A  reno-er  bien  en  ordre  &  vous  &  tous  vos  sens, 
Q.ue  la  noble  vertu  de  vostre  race  antique 
Ne  soit  point  demantie  en  cest  honneur  bellique^, 
Mais  comme  grans  Seigneurs  &  les  premiers  du  sang  5, 

24    En  défiant  la  mort,  tenez  le  premier  rang, 

Et  par  vostre  vertu  (qu'on  ne  sçauroit  abattre) 
Montrez  à  vos  soldas  le  chemin  de  combattre. 

Vous,  Gendarmes,  serrez  la  cuisse  en  vos  arsons4, 

28    Brisez  moy  vostre  lance  en  cent  mille  tronsons. 
Prenez  le  coutelas,  &  la  pesante  mace  >, 
Et  de  vos  ennemis  pavez  toute  la  place. 
Le  pied  de  vos  roussins  ^  marche  sur  les  monceaux 

52    Des  Bourguignons  occis  7,  la  pro3'e  des  corbeaux, 
Et  qui,  sans  recevoir  l'honneur  de  sépulture, 
Aux  mastins  &  aux  loups  serviront  de  pasture. 
Sus  donc  poussez  dedans,  &  de  vos  gros  plastrons 

36    De  vos  chevaux  bardez,  forcez  les  escadrons 


ig.  8j  Vous,  Princes  &  Seigneurs 

23.  8j  Mais  comme  deray-dieux 

32.  yS-S^Des  ennemis  occis 

31-54.  <?7  L'ongle  de  vos  roussins  marche  sur  les  monceaux  Des  enne- 
mis occis,  dont  les  larges  ruisseaux  De  saug  puisse  engresser  la  plaine 
fromenteuse  Pour  u'esire  au  laboureur  stérile  ny  menteuse 

35.  8j  Sus  donc  poussez,  pressez 

36.  6j-S/  Bardes,  cuirasse,  armetz,  forcez  les  escadrons 


1.  Henri  II  arriva  au  camp  d'Amiens  le  26  août  (cf.  Monluc,  Comm., 
éd.  P.  Courteault,  tome  II,  p.  374  et  376).  11  est  donc  très  probable  que 
Ronsard  a  composé  son  poème  à  ce  moment-l.\. 

2.  Mot  calqué  sur  le  latin  bellicum  :  déjà  vu  au  tome  III,  p.  130. 

3.  Ce  sont  les  princes  du  sang  royal. 

4.  Ce  terme  de  gendarmes  désignait  particulièrement  les  cavaliers. 

5.  La  masse  d'armes;  déjà  vu  au  tome  I,  p.  84  et  86. 

6.  On  appelait  ainsi  les  chevaux  de  charge. 

7.  Voir  le  tome  VIII,  p.  42,  note   3. 


6  EXHORTATION 

Des  Flamens  ennemis,  qui  vous  faisant  outrage, 

De  vos  premiers  ayeux  occupent  l'héritage, 

Car  Flandres,  &  Bourgongne,  &  Brabant,  &  Artoy 

40    Jadis  obeyssoient  aux  sceptres  de  noz  Roys  '. 

Et  vous,  jeunes  soldas,  à  qui  la  barbe  encore 
D'un  petit  poil  doré  tout  le  menton  honore. 
Serrez  vous  en  bon  ordre  &  chacun  en  son  cueur 

44    S'enflamme  de  combattre  &.  de  mourir  vaincueur. 
Mourez  donc  en  la  guerre,  ou  bien  si  de  fortune 
Vous  eschapez  la  mort  à  tous  hommes  commune, 
Au  moins  dans  l'estomac  aux  logis  raportez 

48    Une  playe  honorable  :  ainsi  reconfortez 

Vos  Pères  qui  seront  plains  de  resjouissance, 

37.  jS-Sy  Des  soldats  opposez 

39.  7S-S7  Car  Flandres  &  Holande 

42.  6y-Sj  tout  le  menton  décore 

46.  7S-SJ  à  tout  homme  commune 

47.  84-Sj  au  logis 

49-50.  Sj  sautellans  d'allégresse...  vostre  prouesse 


I.  Ces  différentes  provinces,  qui  avaient  appartenu  au  xv«  siècle  à  la 
deuxième  maison  de  Bourgogne,  relevaient  autrefois  de  la  couronne  de 
France.  L'Artois  avait  été  annexé  par  Philippe  Auguste;  le  Brabant  ne 
le  fut  qu'au  temps  de  Charlemagne  ;  au  xV  siècle  il  avait  seulement 
échu  par  héritage  à  Philippe  le  Bon,  qui  était  duc  de  Bourgogne  et  non 
pas  roi  de  France,  mais  que  le  traité  d'Arras  de  1455  avait  affranchi  de 
toute  vassalité  à  l'égard  du  roi  de  France.  Quant  .i  la  Bourgogne,  on 
peut  se  demander  ce  que  Ronsard  désigne  ici  sous  ce  nom.  Ce  n'est  cer- 
tainement pas  la  duché  de  Bourgogne  proprement  dite,  donnée  en  apa- 
nage par  le  roi  Jean  le  Bon  à  son  fils  cadet  Philippe  le  Hardi  et  rattachée 
définitivement  .i  la  couronne  de  France  sous  Louis  XI  en  1482,  en  même 
temps  que  la  Picardie.  Serait-ce  l'ancienne  comté  de  Bourgogne(dénom- 
niée  des  le  xvi'  siècle  Franche-Comté),  que  Philippe  le  Hardi  avait 
ajoutée  à  sa  duché  en  1384  et  qui  était  en  1558  sous  la  domination  du 
roi  d'Espagne  Philippe  II  ?  Nous  ne  le  pensons  pas,  vu  que  les  soldats 
auxquels  Ronsard  s'adresse  campent  en  Picardie  et  n'ont  combattu  en 
1558  que  dans  la  partie  nord  des  anciens  états  bourguignons.  C'est  donc 
probablement  à  cette  partie  nord  que  notre  poète  étend  le  nom  général 
de  Bourgogne  ;  le  contexte  l'indique  aussi.  Il  dit  ailleurs  «  la  .Meuse 
bourguignonne  »,  les  «  soldats  bourguignons  »,en  pensant  à  cette 
même  région  (voir  les  tomes  VII,  p.  5,  var.  du  vers  4;  VIII,  p.  42, 
note  3  ;  ci-après,  Hymne  du  Cardinal  de  Lorraine,  vers  346). 


AU    CAMP    DU    ROY  7 

Voyans  dans  l'estomac  peinte  vostre  vaillance  '. 

Sus  donc  branlez  la  pique  au  son  du  tabourin, 
52    Maugré  les  ennemys  baignez  vous  dans  le  Rhin, 

Et  dans  vos  morryons  puysez  l'eau  pour  en  boire, 
■        Comme  si  ce  fust  l'eau  ou  de  Seine  ou  de  Loire. 
\^ous,  Alenians,  aussi,  qui  de  loing  estrangers 
56    Venez  pour  secourir  la  France  en  ses  dangers  ^, 

Bandez  vos  pistolets,  &  faittes  aparoistre 

Que  de  vostre  païs  est  issu  nostre  Ancestre  '. 

Et  vous,  nobles  François,  montrez  vous  gens  de  bien 
60    Vers  le  Roy  qui  jamais  ne  vous  refusa  rien, 

Soit  offices,  ou  dons,  ou  amendes,  ou  grâces, 

Q.ui  par  force  ne  prend  vos  terres  ny  vos  places, 

Comme  un  cruel  Tyran,  &  qui  dans  vostre  lit 
64    Jamais  ny  vostre  fille  ou  femme  ne  ravit, 

Q.ui  ne  vous  fait  mourir  par  fraude,  ou  par  colère, 

Mais  comme  un  Roy  Chrcstien  est  doux  &  débonnaire, 

Et  comme  son  enfant  duquel  il  a  soucy, 
68    Vray  père,  aime  son  peuple  &  sa  noblesse  aussi. 

Je  voy  desja,  ce  semble,  en  ordre  nos  gendarmes, 

J'oy  le  bruit  des  chevaux,  j'oy  le  choquer  des  armes. 

Je  voy  de  toutes  pars  le  feretinceller 
72    Et  jusques  dans  le  ciel  la  poudre  +  se  mesler, 

53.  ^7-(y7  Et  en  voz  morrions 

54.  6y-S^  Comme  si  c'estoit  l'eau  de  Garonne  ou  de  Loire 
63.  Ifp7  et  éd.  suiv.  &  puis  dans  vostre  lit 


1.  L'estomac  est  mis  ici  pour  la  poitrine,  et  plus  généralement  la 
face  antérieure  du  corps. 

2.  Mercenaires,    la     plupart    procurés    par   les    princes    protestants 
c'étaient  surtout  des  cavaliers  appelés  reitres  (de  l'allemand    reiier).  Cf  . 
Monluc,  éd.  cit.,  Il,  p.  360  et  suiv. 

3.  Ronsaid  a  pensé  ici  à  l'un  des  premiers  rois  franc?,  Pharamond 
ou  Clodwig  (Clovis),  ou  plutôt  à  Charlemagne,  le  plus  illustre  aiicétre 
commun  aux  Allemands  et  aux  Français. 

4.  C.-à-d.la  poussière. 


8  EXHORTATION 

Je  voy  comme "foretz  se  hérisser  les  piques, 
J'oy  l'efFroy  des  cannons,  œuvres  diaboliques, 
J'oy  faucer  les  harnoys,  enfonser  les  escus, 

76    J'oy  le  bruit  des  vainqueurs,  j'oy  le  cry  des  vaincus, 
J'oy  comme  Ion  se  tue,  &  comme  l'on  s'enferre. 
Et  dessous  les  chevaux  les  Chevaliers  par  terre. 
Je  voy  dans  un  monceau  les  foibles  et  les  fortz 

80    Pesle-mesle  assemblez,  &  les  vifs  &  les  morts. 
Là  donc,  qu'opiniâtre  en  sa  place  on  s'arreste. 
Tenez  pied  contre  pied,  &  teste  contre  teste, 
Bouclier  contre  bouclier  ',  &  pour  nous  secourir 

84    Serrez  ferme  le  pas,  &  deussiez  vous  mourir, 
Mordez  plus  tost  la  terre  en  mourant,  que  de  faire 
Place  à  vostre  ennemy  :  non,  laissez  vous  défaire 
Plus  tost  de  mille  mors  que  recuUer  un  pas. 

88        Nobles  enfans  de  Mars,  vous  ne  combatez  pas 
Pour  le  prix  d'un  tournoy,  pour  une  chose  ville. 
Vous  combatez  pour  vous,  &  pour  vostre  famille  ^, 
Pour  garder  vos  maisons,  &  vos  Pères  ja  vieux, 

92    Qui  priant  Dieu  pour  vous  tiennent  les  mains  aux  cieux  '>. 
Si  vainqueurs  vous  gangnez  par  armes  la  journée, 
La  gloire  des  Flamens  du  tout  est  ruinée, 

74.  6J-S4  foudres  diaboliques 

78.  Ji-'J)  par  erreur  dessus  les  chevaux  {éd.  suiv.corr.) 
69-80.  Sj  supprime  cei  dou^e  vers 

84.  Ji-Jj  par  erreur  le  bas  |  7S-SJ  Marchez  teste  baissée 
94-95.  jS-Sy  Vous  voirrez  des  François  la  gloire  retournée  Que sainct 
Oyentin  perdit,  «S:  en  toutes  saisons 


1.  Ce  mot  ne  comptait  que  pour  deux  syllabes;  on  le  trouve,  d'ail- 
leurs, souvent  écrit  en  graphie  phonétique  bouclai r  ow  boucler. 

2.  Rimes  phonétiques.  On  prononçait /<j»»i;7f  en  certaines  provinces, 
telles  que  le  Maine  et  la  Normandie.  Corneille  fait  de  même  rimer  villt 
et  Camille  {Horace,   264). 

}.  C.-à-d.  :  élevées  vers  les  cieux;  allusion  à  Moïse,  dont  les  troupes 
qui  combattaient  les  Amalécites  étaient  victorieuses  tant  qu'il  tenait  les 
bras  levés  vers  le  ciel . 


AU    CAMP    DU    ROY 

Sans  plus  se  relever,  &  en  toutes  saisons 

96    Désormais  vous  serez  sans  crainte  en  vos  maisons  : 
Mais  si  vous  la  perdez  par  lâche  couhardise, 
La  gloire  des  François  à  néant  sera  mise, 
Et  perdrez  en  un  jour  l'honneur  qu'avoient  conquis 

100    En  mille  ans  vos  Ayeux.  Donques  s'ilz  l'ont  aquis 
Aux  despens  de  leur  sang,  il  faut  avoir  envie 
De  le  garder  aussi  aux  despens  de  la  vie  : 
Car  après  vostre  mort  ces  bons  Pères  viellars 

104    Se  moqueroyent  de  vous  d'avoir  esté  couhars. 
Courage  donc,  amis,  c'est  une  sainte  guerre 
De  mourir  pour  son  Prince  ',  &  défendre  sa  terre, 
De  garder  sa  maison,  sa  femme  &  ses  enfans, 

108    Pour  un  petit  de  sang  ^  qui  nous  rend  triomphans, 
Immortelz  en  mourant  :  ne  craignez  de  respandre 
Le  sang  que  Ion  ne  peut  en  plus  beau  lieu  despendre 
Que  lors  qu'on  le  répand  pour  sa  terre,  &  pour  soy, 


97-98.  jS-Sy  Mais  si  vous  la  perdez  par  faute  de  courage,  Vous  met- 
tez (1597-1617  mettrez)  vostre  gloire  &  la  France  en  servage 

100.  )S-6y  par  erreur  s'ilz  ont,  aqais  ((?(^.  suiv.  corr.). 

102.  84-S'/  De  le  garder  de  mesme 

loj.  6o-(?7  Pères  vieillars 

104.  60  par  erreur  Se  moquoyent  (cd.  suiv.  corr.) 

105-107.  6y-Sy  guillemettent  ces  vers 

108.  71-S4  Par  un  petit 

108-109.  8j  Par  un  petit  de  sang  qui  surmonte  les  ans  Et  de  morts 
vous  rend  vifs 

iio-iii.  6j-8y  La  vie  qu'on  ne  peut...  Q.ue  lors  qu'on  la  respand 


1,  C.-à-d.  :  c'est  mourir  saintement  que  de  mourir  dans  une  guerre 
pour  son  prince.  D.ms  ce  passage,  jusqu'au  vers  128,  Ronsard  semble 
bien  s'être  inspiré  ou  deTyrtée,  qu'il  avait  déjà  imité  dans  la  Harangue 
du  duc  de  Guise  (au  tome  V,  p.  209  et  suiv.),  ou  d'une  strophe  célèbre 
d'Horace,  Crtrw.,  III,  2,  13  et  suiv.  : 

Duke  et  décorum  est  pro  patria  mori  : 
Mors  et  fugacem  persequitur  virum... 

2.  C.-à-d.  :  pour  un  peu  de  sang. 


10  EXHORTATION 

112   Au  millieu  des  combas,  devant  les  yeux  du  Roy. 

Ne  craingnez  de  mourir  en  gangnant  la  victoire  : 
La  mort,  de  vostre  los  ne  perdra  la  mémoire, 
Nostre  Roy  qui  vous  ayme  y  a  si  bien  pourveu, 

ti6    Que  vostre  beau  renom  à  jamais  sera  leu 

Par  l'œuvre  d'un  Paschal,  auquel  ce  noble  Prince 
A  commis  les  honneurs  de  toute  sa  province  ', 
Pour  louer  les  vaillans  qui  le  méritent  bien, 

I20    Et  blasmer  les  couhardz  qui  ne  méritent  rien. 

Sus  donques,  que  chacun  à  son  fait  prenne  garde, 
Ayant  un  tel  flambeau  qui  si  près  vous  regarde  *. 
Aussi  bien  en  fuiant  la  mort  vous  assaudroit, 

124    Et  dedans  vos  maisons  mourir  il  vous  faudroit, 
De  caterre,  ou  de  fièvre,  ou  par  l'ire  segrette 
D'un  procès  mal  vuidc,  ou  d'une  vieille  debte, 
De  peste,  ou  de  poison,  ou  d'un  autre  mechef 

128    Qui  tousjours  poursuit  l'homme  &:  luv  pend  sur  le  chef  '. 
Là  donc,  mourez  plus  tost  d'un  plomb  ou  d'une  lance, 
Repoussez  l'Espagnol  des  frontières  de  France, 
Ouvrez  vous  par  le  fer  le  beau  chemin  des  cieux. 

rj2     Dieu  qui  donne  courage  aux  cueurs  victorieux. 
Ce  Dieu  qui  est  le  dieu  des  Camps  et  des  Armées, 
[Puisse  rendre  au  combat  vos  forces  animées  :] 

117.  60-Sj  Et  releu  dans  mes  vers,  auquel  {sic  encore  en    1)9/  el  éd. 
suiv.) 

125.  60-57  l'ire  secrette 

134.  En  jS  ce  vers  est  omis.  Je  l'ai  rétabli  d'après  60  et  éd.  suiv. 


1.  C.-à-d.  :  de  tout  son  royaume.  Pierre  P.ischal  était  Thistorio- 
graphe  de  Henri  II.  La  présence  de  son  nom  ici  prouve  qu'en  août  1558 
il  n'était  p.is  encore  brouillé  avec  Ronsard.  Cf.  l'Hymne  du  Cardinal  de 
Lorraine,  vers  722  (ci-aprcs.  p.  68).  M.iis  dés  1560  le  nom  disparaît. 

2.  Ce  flambeau,  c'est  le  Roi,  présent  au  camp. 

3.  Comme  l'épée  de  D.imoclés,  symbolisant  tous  les  malheurs  fortuits 
qui  peuvent  arriver  aux  hommes. 


AU   CAMP   DU    ROY  II 

«  La  victoire  et  l'honneur  dépendent  de  sa  main, 
136    «  Car  rien  ne  peut  sans  luy  tout  le  pouvoir  humain  '. 

Ronsard. 

Fin. 

i3  5-i}6.  60  sans  guillemets  \  6y-8j  avec  guillemets 


I.  Ce  «  dieu  des  exercites  »,  comme  Ronsard  l'appelle  ailleurs 
(tome  II,  p .  184),  est  le  dieu  des  Israélites,  et  cette  fin  semble  bien  venir 
de  l'Ancien  Testament.  Cf.  Juges,  vi,  12,  14,  16;  Psaumes,  lxxix, 
Lxxxiii,  CX1.111,  I  ;  haie,  vi,  }  ;  xlv,  1,2,  3,4,  7,  textes  dont  Bossuet  a 
lire  si  bon  parti  au  début  de  l'Oraison  f un.  de  Condè. 


EXHORTA- 


TION  POVR   LA  PAIX. 

PAR    p.     DE     RONSARD 

VANDOMOIJ, 


A     PARIS, 

De rimprimcrie  d'André  Wechcl. 
AVEC  PRIVILEGE  DV  ROY. 

Fac-similé  du  titre  de  la  première  édition. 


EXHORTATION 
POUR  LA  Paix  '. 

Non,  ne  conibatez  pas,  vivez  en  amitié, 
Chrétiens,  changez  vostre  ire  avecque  la  pitié, 
Changez  à  la  douceur  ^  les  rancunes  ameres, 

4    Et  ne  trampez  vos  dars  dans  le  sang  de  vos  frères, 
Que  Christ  le  fils  de  Dieu,  abandonnant  les  cieux. 
En  terre  a  rachetez  de  son  sang  précieux, 
Et  nous  a  tous  conjoins  par  sa  bonté  divine 

8    De  nom,  de  foy,  de  loy,  d'amour  &  de  doctrine, 
Nous  montrant  au  partir  comme  il  falloit  s'aymer'. 
Sans  couver  dans  le  cueur  un  courroux  si  amerL 
C'est  à  faire  aux  lions  remplis  de  tyrannie. 


Éditions  :  Exhortation  pour  la  paix,  plaquette,  1558.  —  Œuvres 
(Poënies,  3°  livre)  1560;  (id.,  2*  livre)  1567  a  1575  ;  (id.,  1"  livre)  1578; 
(id.,  2'  livre)  1584  et  1587. 

2.  67  par  erreur  la  pieté  (corr.  aux  errata) 

7.  6j-Sj  Ensemble  nous  lyant  par  sa  bonté  divine 


1.  La  composition  de  ce  poème  date  du  mois  de  septembre  ou  du 
début  d'octobre  1558.  Pour  les  preuves,  v.  ci-dessus  l'Introduction. 

2.  C.-i-d.  :  en  la  douceur. 

5.  Allusion  à  la  parole  de  l'Evangile  de  saint  Jean,  XIII,  34  : 
«  Aimez-vous  les  uns  les  autres  »,  prononcée  par  le  Christ  peu  avant 
de  quitter  la  terre  (au  partir). 

4.  Rimes  phonétiques  dites  normandes,  que  condamnera  Malherbe. 
Au  xvi°  s.  la  prononciation  de  er  final  en  é  était  admise  au  nord  de  la 
Loire;  on  prononçait  donc  aimé,  amé,  la  mé  (pour  la  mer,  v.  ci-après, 
vers  25-26).  Cf.  Thurot,  Prononciation  fr.,  tome  I,  p.  55  et  suiv. 


l6  EXHORTATION 

12    Aux  loups  Apuliens,  aux  tigres  d'Hyrcanie ', 
De  se  faire  la  guerre,  &  de  courroux  ardans 
Se  rompre  à  coups  de  griffe,  &  à  gratis  coups  de  dens, 
Et  non  pas  aux  Chrétiens,  desquelz  la  loi  tressainte 

i6    Sainctement  a  des  cueurs  toute  rancune  estaincte. 
Sus  donc,  saluez  vous  d'une  amyable  voix, 
Avecqucs  le  courroux  dépouillez  le  harnois. 
Détachez  vos  boucliers  ^  :  &  vos  piques  dressées 

20    Soyent  le  fer  contre  bas  sur  la  terre  abaissées. 
Estuycz  au  fourreau  3  vos  luysans  coutelas. 
Froissez  ainsi  qu'un  verre  en  mille  &  mille  esclas* 
La  lance  mesprisée,  &  l'horrible  tonnerre 

24    Des  malheureux  cannons  >  cachez  dessoubz  la  terre 
Loing  au  creux  des  Enfers,  ou  au  fond  de  la  mer 
(Pour  plus  ne  les  revoir)  faittes  les  abismer  ^. 


15.  67-71!?  Et  lion  à  vous  chiestieiis.  de  qui 

i;-i6.  S4-Sj  Et  non  à  vous,  Clircstiens,  de  qui  h  loy  tressainte 
A  du  tout  de  vos  cœurs  toute  rancune  estainte 

18.  6j-/S  Loing  avecq"  le  courroux  |  S^Sj  texte  primitif 

20.  S4  piir  erreur  de  fer  ((•</.  suiv.  corr.) 

19-20.  S'p  vos  piques  non  touchées  Soient  le  fer  contre  bas  à  la 
terre  fichées 

22.  é-j-S"]  en  million  d'cscl.is 

2^-24.  (.V7  &  les  creuses  tempestes  Des  canons,  foudre  humaine, 
eslongnez  de  vos  lestes 

26.  On  lit  en  fS  faitte  les  (('</.  suii .  corr.) 

2$-26.  07-.'>7  Au  profond  des  enfers,  ou  .iu  creux  de  la  mer  (Pour 
jamais  ne  les  voir)  f.»ittcs-les  abismer 


1.  L'Apulie  au  sud-est  de  l'Italie  ;  l'Hyrcanie  au  sud  de  la  mer  Cas- 
pienne. Ronsard  se  souvient  ici  à  la  fois  d'Horace  (Apuli  lupi,  Carm. 
j>  3î>  7)  <^^  '^^  Virgile  (Hyrcanae  tigres,  hn.,  IV,   367). 

2.  Dissyllabe  ;  on  prononçait  boucler. 

3.  Remettez  au  fourreau  (comme  dans  un  étui).  Cf.  le  tome  11, 
p.  112,  vers  94,  et  ci-aprcs  Sinle  de  l'Hwme  du  Cardinal  de  Lorraine, 
vers  161. 

4.  ChitlVes  hyperboliques,  que  Malherbe  condamnera. 

5.  C.-à-d.  :  des  canons  qui  répandent  le  malheur. 

6.  C.-à-d.  :  Faites  les  disparaître  dans  les  abîmes. 


POUR    LA    PAIX  17 

Ou  bien  si  vous  avez  les  âmes  eschauffées 

28    Du  désir  de  loùenge,  &  du  los  des  trofées, 
Et  si  en  vos  maisons  le  repos  vous  desplaist, 
Revestez  le  harnoys  :  encore  le  Turc  n'est 
Si  eslongné  de  vous,  qu'avecques  plus  de  gloire 

}2    (Qu'à  vous  tuer  ainsi)  vous  n'ayez  la  victoire 
De  sur  tel  ennemi,  qui  usurpe  à  grand  tort 
Le  lieu  où  Jésus  Christ  pour  vous  receut  la  mort. 
C'est  là,  Soldas,  c'est  là,  c'est  où  il  faut  combattre, 

36    Et  de  nostre  Sauveur  l'héritage  débattre. 
Et  repousser  les  chiens  qui  honnissent  le  lieu 
Du  sepulchre  où  fut  mis  le  Messias  de  Dieu  '. 

Respondez,   je  vous  pry,  pourquoi  des  vostre  enfance 

40    Avez-vous  asseurée  en  Christ  votre  fiance. 
Et  pourquoy  en  son  nom  estes  vous  baptizez, 
Pourquoi  des  Mescreans  estes  vous  divisez. 
Pourquoi  jusqu'à  la  mort  hayssez  vous  leur  race, 

44    S'ils  ont  (sans  coup  ruer)  occupé  vostre  place  ? 

27.  On  lit  en  }8  les  armes  (éd.  siiiv.  corr.) 

31-32.  à-jS-j  Si  eslongné  d'icy.:.,  (Helas  !  qu'à  vous  meurtrir) 
40.  ôj-'jS  asseuré  |  84  par  erreur  asseurez  |  Sj  Tenez  vous  assurée 
44-45.  60-81  (sans  coups  ruer) 


1 .  Cet  appel  à  la  Croisade  est  un  thème  qui  remonte  très  haut  et  n'a 
pas  cessé  depuis  le  xiii=  siècle.  En  fait,  les  croisades  ont  survécu  trois 
siècles  à  saint  Louis.  Bien  des  projets  furent  ébauchés  sans  succès  et 
l'offensive  des  croisés  fut  brisée  à  Nicopolis  en  1396.  Ils  durent  ensuite 
passer  à  la  défensive,  après  la  prise  de  Constantinople  par  les  Turcs  et 
les  conquêtes  musulm.nnes  qui  suivirent.  Notre  Charles  VIII  avait 
encore  rêvé  de  pousser  son  expédition  de  Naples  jusqu'en  Palestine;  le 
cardinal  Sadolctet  le  rhétoriqueur  Jean  Leniaire  de  Belges  avaient  préco- 
nisé une  nouvelle  croisade  sous  Louis  XII,  mnis  vainement.  Ronsard 
continue  cette  tradition,  oubliant  que  le  père  de  son  roi,  après  avoir 
promis  en  15 17  au  pape  Léon  X  une  armée  contre  les  Turcs,  en  fit  par 
la  suite  ses  alliés  très  utiles  contre  Charles  Quint.  Un  peu  plus  tard,  il 
est  vrai.  Don  Juan  d'Autriche,  conduisant  les  croisés  que  le  pape  Pie  V 
avait  enthousiasmés,  remporta  la  retentissante  victoire  de  Lépante  (i  571), 
mais  elle  fut  sans  effet  positif  et  sans  lendemain. 

Ronsard,  IX.  2 


IS  EXHORTATION 

S'ils  ont  (sans  coup  ruer)  '  en  Europe  passé  ? 
Par  armes  l'ont  gangnée,  &  vous  en  ont  chassé  ? 
Pourquoy  par  feu,  par  fer,  &  par  guerre  cruelle, 

48    N'avez  vous  fait  mourir  cette  gent  infidelle  ? 

Et  pourquoy  désormais,  comme  les  vrays  soudars 
De  Christ,   ne  portez  vous  pour  Christ  les  estandars  ? 
Quand  vous  serez  battus  ^,  &  bien  rompu  la  teste 

52    Vint  ou  trente  ans  durant,  encores  la  conqueste 
De  nos  Roys  ne  sera  si  grande  que  la  main, 
Et  auront  fait  mourir  cent  mille  hommes  en  vain 
Au  tour  d'un  froid  village,  ou  d'une  pauvre  ville, 

56    Ou  d'un  petit  château  pour  le  rendre  serville. 

Si  vous  voulez  gangner  plus  d'honneur  &  de  bien, 
Laissez  moy  vos  combas  qui  ne  servent  de  rien. 
Et  pour  vous  enrichir  par  les  faits  de  la  guerre, 

60    Chassez  les  Sarrasins  hors  de  la  saincte  Terre  5, 
Où  la  moindre  cité  que  d'assaut  on  prendra 
D'un  butin  abondant  tresriches  vous  rendra. 
Là  sont  les  grans  Palais,  &  les  grandes  rivières, 

48.  On  lit  en  ^8  N'avez  nous  {éd.  suiv.  corr.) 

49.  6j  vrays  soldats  |  71-87  vrays  soldars 
52.  67-87  L'espace  de  vingt  ans 

56.  On  lit  en  ^S  pour  les  rendre  ser\'ille  (éd.  suiv.  corr.)  |  67-87  D'un 
petit  chatelet.  pour  le  rendre  serville 

57-60.  87  Ou  si  vous  bouillonnez  à  gaigner  plus  de  bien.  Laissez  vos 
froids  combats  enipoulez  d'un  beau  rien.  Ht  pour  vous  enrichir,  sans 
plus  glacer  de  crainte.  Chassez  les  Sarrasins  hors  de  la  terre  Saincte 

61.  67-7 j  Et  la  moindre  |  78-84  texte  primitij 


1.  Nous  dirions  :  sans  coup  férir.  Mais  ce  n'est  vrai  que  si  l'on 
comprend  :  sans  que  vous  ayez  répondu  à  leurs  coups. 

2.  C.-à-d.  :  qu.Tnd  vous  vous  serez  battus. 

5.  Ronsard  confond  ici  les  Sarrazins  (nom  donné  aux  Arabes)  avec 
les  Turcs.  Depuis  longtemps  les  Sarrazins  avaient  été  chassés  de  la 
Terre  sainte  par  les  Turcs.  Ce  fut  même  la  cause  directe  de  la  pre- 
mière croisade,  les  Sarrazins,  il  est  vrai,  avaient  reconquis  la  Syrie  et 
la  Palestine  sous  les  mamelouks,  mais  ils  ne  les  avaient  plus  à  l'époque 
de  Ronsard.  V.  ci-aprcs,  note  du  vers  76. 


POUR       LA    PAIX  19 

64    Qui  d'un  sablon  doré  '  rouUent  braves  &  fieres, 
Là  coulle  le  Jourdain,  Gange,  Eufrate  &  le  Nil  ^, 
Là  sans  le  cultiver  le  païs  est  fertil, 
Là  le  Caire  &  Damas,  Memphis  &  Césarée, 

68    Thyr,  Sidon,  Antioche  &  la  ville  honorée 

Du  grand  nom  d'Alexandre  élèvent  jusqu'aux  cieux 
De  leurs  superbes  murs  les  frons  audacieux, 
Où  de  tous  les  coûtez,  soit  de  la  mer  ^gée, 

72    Soit  des  flotz  Adrians  5  une  flotte  chargée 
Maintenant  de  lingos,  maintenant  de  joyaux, 
Maintenant  de  parfums,  maintenant  de  métaux, 
Avecques  un  grand  bruit  dedans  le  havre  viennent, 

76    Ou  près  de  la  muraille  à  la  rade  se  tiennent  4. 
Ce  sont  là  les  butins  que  vous,  soldas  Chrétiens, 
Braves,  devriez  outer  hors  des  mains  des  Payens 


64.  Sj  Qui  vieilles  de  renom 

65.  67  par  erreur  Grange  (co;  r.  aux  errata) 

6().  6j-jj  par  erreur  ts\tsznx.  jusqu'au  cieux  {éd.  suiv.  corr.) 
71.  6j-8j  les  costez 

77.  57  Ce  sont  les  vrais  butins 

78.  6y-S4  ester  hors    les  mains,]  Sj   Devriez   ravir  du  sceptre  &  des 
mains  des  Pavens 


1.  C.-à-d.  :  contenant  des  paillettes  d'or. 

2.  On  ne  voit  pas  ce  que  le  Gange  vient  faire  ici.  Les  connaissances 
géographiques  de  Ronsard  sen:blent  confuses. 

3.  De  la  mer  Adriatique. 

4.  Allusion  aux  vaisseaux  des  Vénitiens  qui  se  chargeaient  à  Alexan- 
drie des  marchandises  précieuses,  apportées  des  Indes  orientales  sur  des 
bateaux  arabes.  Alexandrie  fut,  durant  le  moyen  âge.  le  point  d'abou- 
tissement de  la  «  route  des  épices  »  (route  maritime,  ainsi  nommée  par 
opposition  à  la  «  route  de  la  soie  »,  qui  était  terrestre).  C'est  ce  com- 
merce, profitable  aux  Arabes  d'Egypte  et  aux  Vénitiens,  que  les  entre- 
prises portugaises  troublèrent,  puis  empêchèrent,  après  la  conquête  des 
rivages  de  l'Inde.  D'où  la  coalition  des  Vénitiens  et  du  sultan  d'Egypte 
contre  les  Portugais  en  IS09,  coalition  qui  fut  vaincue.  En  effet  en 
15 17,  l'Egypte  était  devenue  une  province  Turque,  ainsi  que  la  Syrie 
et  la  Palestine,  qui  en  dépendaient.  Ronsard  ne  pouvait  donc  pas  dire 
que  la  Terre  Sainte  était  aux  mains  des  Sarrazins  au  milieu  du 
XVI'  siècle. 


20  EXHORTATION 

Sans  vous  tuer  ainsi,  en  Espaigne  &  en  France, 
80    O  honte  !  à  l'apetit  d'une  froide  vengence. 

Quelle  fureur  vous  tient  de  vous  entretucr, 

Et  devant  vostre  temps  aux  Enfers  vous  ruer, 

A  grans  coups  de  cannons,  de  piques  &  de  lance  ? 
84    La  mort  vient  assez  tost,  helas  !  sans  qu'on  l'avance, 

Et  de  cent  millions  qui  vivent  en  ce  temps, 

Un  à  peine  vient-il  au  terme  de  cent  ans  '. 

Ah  malheureuse  terre,  à  grand  tort  on  te  nomme 
88    Et  la  douce  nourrice,  &  la  mère  de  l'homme, 

Par  toy  seulle  nous  vient  ce  malheureux  soucy, 

De  s'entreguerroyer  &  se  tuer  ainsi. 

On  dit  que  quelquefoys  ^  te  sentant  trop  chargée 
92    D'hommes  qui  te  foulloyent,  pour  estre  soulagée 

Du  fais  qui  t'accabloit  ton  échine  si  fort. 

Tu  prias  Jupiter  de  te  donner  confort. 

Et  lors  il  envoya  la  méchante  Discorde 
96    Exciter  les  Thebains  d'une  guerre  tresorde, 

Villaine,  incestueuse,  où  l'infidelle  main 

Des  deux  Frères  versa  le  propre  sang  germain  î. 

Apres  elle  alluma  la  querelle  Tro3'enne, 
100    Où  la  force  d'Europe,  &  la  force  Asienne 

D'un  combat  de  dix  ans  sans  se  donner  repos, 


86.  6y-S4  Un    à  peine  viendra  |  Sj   Un  à  peine  doit  vivre  ou  trente 
ou  quarante  ans 

84-86.   '/i-Sj  guiUemcttcnt  ces  vers 

93.  6j-8j  Du  fardeau  qui  pressoit  ton  ecliine  si  fort 

98.  Sy  leur  propre  sang 


1.  Alinéa  inspiré  par  deux  vers  de  Tibulle,  I,  10,  35-34  :  Quis  furor 
est... 

2.  C.-à-d.  :  autrefois,  dans  un  passe  lointain. 

5.  Etéocle  et  Polynice,  fils  d  Œdipe  et  de  Jocaste.  Cette  lutte  fratri- 
cide est  le  sujet  d  une  tragédie  d'Eschyle  (les  Sept  contre  Thèbes)  et 
d'une  épopée  de  Stace  (la  Thébaïde). 


POUR   LA    PAIX  21 

De  toy,  terre  marastre,  ont  déchargé  le  dos. 
Mille  combas  après  venus  par  violance 

104    Ont  si  bien  esclarcy  des  peuples  l'abondance, 
Q.ue  tu  ne  sçauroys  plus,  ô  grossier  animal  ', 
Te  plaindre  que  le  dos  te  face  plus  de  mal  ^. 

Ah  malheureux  humains,  ne  scauriez  vous  congnoistre 

108    Que  la  nature,  helas,  ne  nous  a  point  fait  naistre 
Pour  quereller  ainsi,  vous  qui  naissez  tous  nus 
Sans  force  &  desarmez  ?  les  animaux  congnus 
Par  les  grandes  forets,  dragons,  lions,  tigresses, 

112    Sont  armez  ou  de  griffe,  ou  d'escailles  espaisses, 
Et  sortant  hors  du  ventre  au  profond  d'un  rocher, 
Desja  naissent  guerriers,  &  se  paissent  de  chair, 
Les  vaines  de  leur  col  noyrcissent  de  colère, 

116    Ja  font  mine  de  guerre,  &  ensuivent  leur  mère. 
Mais  vous,  humains,  à  qui,  d'un  seul  petit  couteau 
Ou  d'une  esguille  fresle,  on  perseroit  la  peau, 
Les  muscles  &  les  nerfs,  contre  vostre  nature 

120    Qui  ne  cherche  que  paix,  allez  à  l'avanture 
Au  milieu  des  cannons,  obliant  vos  maisons. 
Enflez  de  trop  d'orgueil  ou'de  trop  de  raisons. 
Que  maudit  soit  celuy  qui  déchira  la  terre  ', 

104.  84-8/  escl.iircy 

108.  6o-8j  ne  vous  a  point 

II}.  /8-Sy  au  plus  creux  d'un  rocher 

115.  6o-8j  Les  veines 

117.  cîj  ausquels,  d'un  seul 

121.  6-J-8-]  oubliant 

122.  (S7  &  de  trop  de  raisons 


1.  Il  appelle  ainsi  la  Terre,  comme  dans  l'Hymne  sur  le  trépas  de 
Marguerite  de  Valois  (tome  III,  p.  75)  et  VHymnede  Baccbns  (tome  VI, 
p.  190),  d'après  les  anciens,  notamment  Platon,  Timi-e,  ch.  XXX. 

2.  C.-à-d.  :  te  fasse  désormais  du  mal. 

5.  Ici  commence  un  développement  analogue  à  celui  que  Ronsard 
avait  déjà  inséré  dans  le  poème  des  ^4r(7;«  (tome  V  ! ,  p.  205  etsuiv.). 
Il  est  emprunté  à  Tibulle,  I,  3  et  10. 


22  EXHORTATION 

124    Et  dedans  ses  boyaux  le  fer  y  alla  querre, 
Que  la  nature  avoit  d'un  art  si  curieux 
Au  profond  de  son  ventre  eslongné  de  nos  yeux  : 
De  là  se  fist  l'espée,  &  la  dague  meurtrière  ', 

128    L'homicide  cannon,  &  la  pique  guerrière, 
Et  le  dur  coutelas  en  Lune  recourbé  ^. 

Maudit  soit  Proméihé  ?  par  qui  fut  desrobbé 
Le  feu  celestiel,  &  qui  forgea  la  lame 

i}2    Qui  si  tost  hors  du  cors  nous  fait  enfuir  l'ame  : 
Tu  devois,  Jupiter,  luy  foudroyer  le  chef, 
Et  resserrer  au  ciel  ta  flamme  de  rechef, 
Et  cacher  plus  avant  dessous  la  terre  basse, 

156    Le  fer  qui  maintenant  se  façonne  en  cuirasse. 
Maintenant  en  armct  •»,  &  tu  devois  encor 
Jusqu'au  fond  des  Enfers  cacher  les  mines  d'or  : 
Car  le  fer  &  l'acier  nuire  aux  hommes  ne  peuvent, 

140    Si  pour  leur  compagnon  l'autre  frère  ne  treuvent. 
Que  maudit  soit  celluy  qui  premier  le  trouva, 
Qui  premier  le  fondit,  &  pren^ier  l'approuva  : 
11  eust  plus  fait  pour  nous  s'il  eust  remis  au  monde 

X44    Une  Chimère,  une  Hydre  en  cent  testes  féconde, 
Un  Python  tout  enflé  de  venin  dangereux 
Que  d'avoir  découvert  ce  métal  malheureux  5. 


128.  8"]  Les  canons  ensoufrez  &  la  lance  guerrière 

154-155.  6j-S-j  Et  recacher...  Et  jetter 

140.  à'/-'/)  l'or  ondoyant  ne  treuvent  |  /S-Sj  l'autre  métal  ne  treuvent 


1.  Ce  mot  ne  comptait  que  pour  deux  syllabes,  comme  ouvrier,  bou- 
clier, sanglier. 

2.  C'est  le  cimeterre. 

5.   Forme  syncopée,  fréquente  chez   Ronsard   et  recommandée  dans 
son  Ahbrfgé  de  l' Art  poclique. 

4.  Casque  milit.iire  employé  au  moyen  .ige  et  encore  au  xvi*  siècle. 

5.  C.-à-d.  :  ce  métal  qui  rend  malheureux.   Cf.  ci-dessus,  vers  24. 


POUR    LA    PAIX  23 

Qu'heureuse  fut  la  gent  qui  vivoit  sous  Saturne, 

148    Quand  l'aise  &  et  le  repos,  &  la  paix  taciturne, 

Bien  loing  de  la  trompette,  &  bien  loing  des  soldars, 
Loing  du  fer  &  de  l'or,  erroit  de  toutes  pars 
Par  les  bois  assurée  ',  &  du  fruit  de  la  terre 

152    En  commun   se  paissoit  sans  fraude  ny  sans  guerre  *. 
Helas  !  que  n'ai-je  esté  vivant  de  ce  temps  là, 
Ou  du  temps  que  la  Foy  légère  s'envolla 
Du  monde  vicieux,  ne  laissant  en  sa  place 

156    Que  la  guerre  &  la  mort,  la  fraude  &  la  fallace  '. 
Las  !  je  ne  verrois  point  tant  de  glaives  tranchans. 
Tant  de  monceaux  de  mors  qui  engressent  les  champs, 
Tant  de  chevaux  occis  déchargez  de  leur  somme  * 

160    Empescher  tout  le  cours  de  Moselle  ou  de  Somme, 
Ny  tant  de  mourions,  ny  de  plastrons  ferrez. 
Tenir  les  rouges  flotz  de  la  Meuse  enserrez. 
Par  la  cruelle  guerre  on  renverse  les  villes, 

164    On  déprave  les  loix  divines  &  civilles. 

On  brûle  les  autelz,  &  les  temples  de  Dieu, 

147-152.  7^-84  g  la  I  Urne  tient  ces  six  vers 

159.  6j  de   leur  homme  |  7 1-7 S  '^^  leurs  (sic)  homme  |  78  de  maint 
homme  |  1Ç4  Nj'  maint  cheval  tué  deschargé  de  son  homme 
161 .   67-S4  morions  (et  morrions) 
147-162.  S/  supprime  ces  sei:^e  vers 
165.  S7  Par  la  guerre  ferrée 
163-170.   7^-87  guillemettent  ces  huit  vers 


1.  C.-à-d.   :  en  toute  sécurité. 

2.  Cette  phrase  ne  peut  être  analysée  grammaticalement.  Elle  est 
inspirée  d'ailleurs  par  un  passage  de  Tibulle,  I,  5,  55  et  suiv.  :  Quam 
bene  Saturno...  Je  conjecture  au  vers  148  :  Dans  l'aise. . . 

5.  C.-à-d.  la  tromperie.  Souvenir  d'Hésiode,  Travaux  et  Jours  (cf. 
l'Hymne  de  la  Justice,  au  tome  VIII,  p.  52  et  57).  Mais  pourquoi  Ron- 
sard peut-il  souhaiter  d'avoir  vécu  en  ce  temps  vicieux  ?  C'est  en  con- 
tradiction avec  ce  qui  précède.  Il  a  sans  doute  voulu  dire  qu'il  regret- 
tait de  n'avoir  pas  vécu  à  l'âge  d'or,  ou  à  l'âge  d'argent,  au  lieu  de  vivre 
à  l'âge  de  fer. 

4.  C.-à-d.  :  de  leur  fardeau.  On  dit  encore  une  béte  de  somme. 


24  EXHORTATION 

L'équité  ne  fleurist,  la  justice  n'a  lieu, 

Les  maisons  de  leurs  biens  demeurent  dépouillées, 

i68  Les  vieillards  sont  occis,  les  filles  violées. 
Le  pauvre  laboureur  du  sien  est  devestu  ', 
Et  d'un  vice  exécrable  on  fait  une  vertu. 

N'aymeriez  vous  pas  mieux,  ô  soldas  magnanimes, 

172     Pour  ne  commettre  point  l'horreur  de  tant   de  crimes, 
Bien  vivre  en  vos  maisons  sans  armes,  &  avoir 
Femme  tresbelle  &  chaste  entre  vos  bras,  &  voir 
Vos  enfans  se  jouer  au  tour  de  la  tétine, 

176    \'ous  pendiller  au  col  d'une  main  infantine, 
Vous  frisoter  la  barbe,  ou  tordre  les  cheveux, 
Vous  appeller  papa,  vous  faire  mille  jeux. 
Que  de  vivre  en  un  camp,  que  coucher  sur  la  dure, 

i8o    L'esté,  à  la  chaleur,  l'hyver,  à  la  froidure, 
Et  près  de  ses  parents  mourir  bien  ancien  ^, 
Que  d'avoir  pour  sepulchre  un  estomac  d'un  chien  ? 
Pource,  nobles  soldas,  &  vous  nobles  gendarmes, 

184    Et  de  bouche  &  de  cueur,  détestez  moy  les  armes  ', 
Au  croq  vos  morryons  pour  jamais  soyent  liez. 
Autour  desquelz  l'araigne  en  fillant  de  ses  piedz 
Y  ourdisse  ses  retz,  &  que  dedans  vos  targes 

188    Les  ouvrières  du  miel  y  déposent  leurs  charges  : 
Reforgez  pour  jamais  le  bout  de  vostre  estoc, 
Le  bout  de  vostre  pique  en  la  pointe  d'un  soc. 
Vos  lances  désormais  en  vouges  soyent  trempées, 

171.  6j-Sj  Est-ce  pas  le  meilleur,  ô  soldats 

176.  ôy-Sy  enfantine 

179.  i^çj-i6iy  en  un  champ  (162}  camp) 

i86.  6y-8y  A  l'entour  l'arignée  (r  Ç97  et  suiv.  araignée) 

187.  6y-Sj  Si  en  voz  creuses  targes 


1.  C.-à-d.  :  est  dépouillé  de  son  bien. 

2.  Imitation  originale  de  Tibulle,  I,  10,  vers  59  à  44. 

5.  C.-à-d.  :  maudissez  les  armes  (sens  du  latin  detestart). 


POUR    LA    PAIX  25 

192    Et  en  faux  désormais  courbez  moi  vos  espées  ', 
Et  que  le  nom  de  Mars,  ses  crimes,  &  ses  faits, 
Ne  soyent  plus  entendus,  mais  le  beau  nom  de  Paix. 
La  Paix  premièrement  composa  ce  grand  monde, 

196    La  paix  mist  l'air,  le  feu,  toute  la  terre,  &  l'onde 
En  paisible  amitié,  &  la  paix  querella 
Au  Chaos  le  discord,  &  le  chassa  delà 
Pour  accorder  ce  Tout  2,  la  paix  fonda  les  villes, 

200    La  paix  fertilisa  les  campaignes  sterilles, 

La  paix  de  soubs  le  joug  fist  mugir  les  toreaux, 
La  paix  dedans  les  prez  fist  sauter  les  troupeaux, 
La  paix  sur  les  coutaux  tira  droit  à  la  ligne 

204    Les  ordres  arengez  de  la  première  vigne  : 

De  raisins  empamprez  Bacche  elle  environna, 
Et  le  chef  de  Ceres  de  fourment  couronna  ', 
Elle  enfla  tout  le  sein  de  la  belle  Pomonne 

208    D'abondance  de  fruitz  que  nous  produit  l'Autonne, 
Elle  défaroucha  de  nos  premiers  Ayeux 
Les  cueurs  rudes  &  fiers,  &  les  fist  gracieux, 
Et  d'un  peuple  vaguant  es  bois  à  la  fortune  4, 

212    Dedans  les  grandz  citez  en'  fist  une  commune  î. 

196.  6^-8^  le  ciel,  la  terre  &  l'onde 

204.  6y-Sj  Les  enfans  arrengez  de  la  fertille  vigne 

206.  Ji-Sy  de  froment 

212.  6j-8j  Panny  les  grands  citez 

195-212.   7S-S7  gaillemeltent  ces  dix-huit  vers 


1.  Souvenir  de  Virgile,  Georg.,  I,  508  : 

Et  curvae  rigidum  falces  conflantur  in  ensem, 
mais  l'idée  est  renversée. 

2.  Cf.  VOde  de  la   Paix,  de  1550,  première  triade  (tome  III,  p.  3). 

j.  C.-à-d.  :  la  paix  rendit  possible  la  culture  de  la  vigne,  présent  du 
dieu  Bacchus,  et  du  froment,  présent  de  la  déesse  Cerès.  Cette  deuxième 
partie  de  l'éloge  de  la  paix  vieut  de  TibuUe,  I,  10,  vers  45  à  52. 

4.  C.-à-d.  :  d'un  peuple  errant  dans  les  bois  à  l'aventure,  au  hasard. 
On  dit  encore  aujourd'hui  dans  ce  sens  :  à  la  fortune  du  pot. 

$.  C.-à-d.  :  fit  à  ce  peuple  une  fortune  commune  (cf.  ci-après  la  Siiyie 
de  l'Hymne  du  Card.  de  Lorraine,  vers  75).  Mais  n'est-ce  pas  jusqu'à  un 
certain  point  en  contradiction  avec  le  vers  152  ? 


26  EXHORTATION 

Donc,  Paix  fille  de  Dieu,  vueille  toy  souvenir, 
Si  je  t'invoque  à  gré,  maintenant  de  venir 
Rompre  l'ire  des  Rois,  &  pour  l'honneur  de  celle 

216    Que  Jésus  Christ  a  faitte  au  monde  universelle  ' 
Entre  son  Père  &  nous,  repousse  de  ta  main 
Loing  des  peuples  Chrétiens,  le  Discord  inhumain 
Q.ui  les  tient  acharnez,  &  vueilles  de  ta  grâce 

220    A  jamais  nous  aymer,  &  toute  notre  race  ^. 


Fin. 


21}.  60  te  souvenir  |  6y-Sj  texte  primitif 

215.   i)ifj-i6o^  par  erreur  &  puis  l'honneur  {i6iy  et  suiv.  corr.) 


1.  C.-à-d.  :  pour  l'honneur  de  l'Église  catholique  (de  xaOùXtzo;  ^ 
universel). 

2.  Cette  invocation  à  la  paix  est  une  imitation  originale  de  Tibulle, 
I,  10,  distique  final.  Pcut-ctre  Ronsard  s'est-il  aussi  inspiré  d'une 
œuvre  composée  des  15^7  par  J.  Peletier,  en  français  et  en  latin,  VExhor- 
taticn  à  hi  Paix,  qui  fut  publiée  en  1558,  à  i'aris,  chez  A.  Wechel  ; 
cette  œuvre  est  malheureusement  perdue  (cf.  .\.  Boulanger,  édition  de 
V Art  poétique  de  J.  Peletier,  [ntroduction,  p.  26).  En  tout  cas  Ronsard 
n'a  pas  imité  ici,  comme  on  pourrait  le  croire,  les  pièces  composées  par 
Aristophane  en  faveur  de  la  paix,  à  savoir  les  Acharniens  et  la  Paix. 


L    HYMNE 

DE  TRESILLVSTRE 

PRINCE    CHARLES 

Cardinal  de  Lorraine^ 

PAR    P.    DE    RONSARD 

VANOOMOIS. 


A      PARIS, 
Chez  André  XiTechel,  demeurant  à  l'enfeigne 
du  cheual  volant,rue  S .  lean  de  Beauuâis. 

M  5  9- 

Auec  priuilege  du  Roy. 


Fac-similé  du  titre  de  la  première  édition. 


PRIVILEGE 


Par  lettres  patentes  du  Roy  il  est  permis  à  André  Wechel, 
imprimeur  &  libraire  juré  en  l'Université  de  Paiis,  d'imprimer  & 
vendre  ce  iivre  intitulé,  l'Hvmne  de  tresillustre  Prince  Charles 
Cardinal  de  Lorraine,  par  P.  de  Ronsard  Vandomois,  avec  inhi- 
bitions &  defenccs  à  tous  autres  imprimeurs  &  marchans,  de 
non  imprimer  n y  vendre  en  ce  Royaulmc  ledict  livre  de  dix  ans 
après  la  première  impression  parachevée,  sur  peine  de  confisca- 
tion, de  mille  livres  parisis  d'amende.  Ensemble  a  ledict  seigneur 
voulu,  qu'en  insérant  le  contenu  de  ses  lettres  patentes,  ou  l'ex- 
trait d'icelles,  à  la  fin  ou  au  commencement  dudict  livre,  elles 
soyent  tenues  pour  suffisamment  signifiées,  &  venues  à  la  notice 
&  cognoissance  de  tous  libraires  &  imprimeurs,  tout  ainsv  que 
si  lesdictes  lettres  leur  avoyent  particulièrement  &  expressément 
esté  monstrées  &  signifiées  :  comme  appert  plus  amplement  par 
lesdictes  lettres  patentes,  données  à  Reins  l'unziesme  de  Juing 

1557- 

Par  le  Roy,  le  seigneur  de  Villemor,  maistre  des  requestes 
ordinaire  de  Thostel,  présent. 

COIGNET. 


L'HYMNE  [2  r»] 

DE  TRESILLUSTRE  PRINCE 
CHARLES  CARDINAL  DE  LORRAINE'. 

PAR  P.  DE  Ronsard. 

J'aurois  esté  conceu  des  flotz  de  la  marine, 

En  lieu  d'un  cœur  humain  j'aurois  en  la  poitrine 

Une  masse  de  fer,  j'aurois  encor'  esté 

4     Du  lait  d'une  tygresse  ez  forestz  alaité  : 

Je  n'aurois  sentiment  non  plus  qu'une  colonne, 
Je  serois  un  rocher  que  la  mer  environne  : 
Et  bref,  je  serois  né  sans  âme  &  sans  raison, 

8     Si  je  ne  te  chantois  &  toute  ta  maison. 

Mon  Charles,  mon  Prélat,  mon  prince  de  Lorraine, 

Esprit  venu  du  ciel,  pour  supporter  la  peine 

Et  le  faix  des  François,  quand  la  France  &  le  Roy 

12     Avoient  si  grand  besoing  d'un  tel  Prince  que  toy. 

Éditions.  —  Hymne   de  tresillusiie  prince   Charles  cardinal  de   Lor- 
raine, plaquette,  1559.  —  Œuvres  {\ss  Hymnes,  i"  livre)  1560  à  1587. 

Titre  78-S7  L'Hymne  de  Charles  cardinal  de  Lorraine  {sans  plus). 
2.   j8-Sy  Un  roc  en  lieu  d'un  cœur  j'aurois  en  la  poitrine 
5-6.  jS-Sj  suppriment  ces  quatre  vers 
7.  •/S-Sj  Et  j'aurois  esté  né  sans  ame  &  sans  raison 
9.   jS-Sj  mon  Lauiier  de  Lorraine 

11-12.    yS-Hj    Des  François,  quand  la  France  &  le  Sceptre  du  Roy 
Appelloit  3.  son  ayde  un  tel  Prince  que  toy 


I.  Sur  ce  personnage,  voir  les  tomes  I,  p.    79,    note;  VH!,  p.  47, 
note  I,  et  p.  328. 


30  HYMNE    DE    CHARLES 

Or'  si  des  grands  rochers  les  âmes  non  passibles  ', 

Et  le  dur  estomac  des  arbres  insensibles,  [2  v°] 

Et  les  fiers  animaus,  cruels  hostes  des  bois, 

16     Et  ceus  qu'on  apprivoise  à  supporter  noz  lois, 
Ht  des  oiscaus  pendants  ^  les  troupes  émaillées, 
Et  du  père  Océan  les  bandes  écaillées 
T'hoiinorent  à  l'envi,  &  si  les  vents  par  tout 

20     Répandent  en  soudant  de  l'un  à  l'autre  bout 
Du  monde  les  honneurs,  dés  la  terre  gelée 
Des  Scythes  englacés',  jusqucs  à  la  hallée 
Des  Mores  bazanés,  &  d'où  nostre  Soleil 

24     Réveille  ses  grands  yeux,  &  les  donne  au  someil  *  : 
Moy  à  qui  ta  louenge  eschaufe  la  pensée, 
Des  fureurs  d'Apollon  sainement  offencée, 
Que  loing  du  peuple  bas  les  Muses  ont  ravi  5, 

28     Moy  qui  suis  animé,  qui  respire  &  qui  vy, 

Et  qui  cil  lieu  d'un  cœur  dans  l'estomaq  ^  ne  porte 

I}.  60  nonp.tssiblcs  (cm  uti  seul  mol)  1  àj-Sj  texte  pi imitif 
13-14.  Sj   les  cstres   non  passibles  fct  les  corps  vcgetants  des  arbres 
insensibles 

19.   7;  par  erreur  ï  l'ennui  (èJ.  suif,  corr.) 

24.  S^Sj  Resveillc  sa  paupière  &  la  donne  au  sommeil 

26.  S  f-Sj  Des  fureurs  d'Apollon  bruscjuenient  eslancée 

27.  /S-Sj  Qui  voy  tes  actions  îv  et  qui  en  suis  ravy 

29.  yS  dans  le   sein   je   ne  porte  |  S^-Sj  Moy   qui  en  lieu  d'un  cœur 
dans  l'esiomac  ne  porte 


j.  C.-à-d.  :  incapables  de  passions. 

2.  C.-à-d.  :  suspendus  dans  les  airs  sur  leurs  ailes. 

3.  Ils  habit.iicnt  le  sud  de  la  Russie  actuelle,  qui,  pour  les  Grecs,  était 
un  pays  rel.itivenient  froid. 

4.  Périphr.ises  pour  dire  :  depuis  l'Orient  jusqu'à  l'Occident;  recom- 
mandées dans  la  DflJence  et  Illustration  de  la  I.  J'r.,  U,  chap.  IX  (éd.  Cha- 
mard,  p.  286). 

ij.  Pour  cette  conception  aristocratique  de  la  poésie,  v.  le  tome  I, 
p.  65-66,  tl  mon  Ri-iiuiiii  poftr  Iviujur.  p.  339  et  suiv. 

6.  .Mis  pour  la  poitrine,  la  c.ige  thoracique.  Au  reste  l'estomac  est 
considéré  conmie  le  siège  de  l'émotion  ou  sensibilité,  correspondant  au 
latin  peclus  ou  piaccordii  :  souvent  employé  dans  ce  sens  par  Ronsard. 
Cf.  les  tomes  1,  p.  6s,  et  \'1I,  p.  159. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  3I 

D'un  imployable  fer  une  matière  morte, 
En  voyant  tes  vertus  que  feroi-je  sinon 

}2     Louer,  chanter,  vanter,  célébrer  ton  renom 
Avec  tout  l'Univers,  qui  hautement  confesse 
Combien  peut  la  vertu,  la  force  &  la  hautesse 
De  ton  sang  deniidieu  ',  de  qui  mesmes  a  peur 

}6     L'envie  qui  de  loin  épie  ta  grandeur  ? 

Pour  ne  farder  mes  vers  d'une  menteuse  grâce, 
Je  ne  veus  emprunter  les  titres  de  ta  race, 
Et  ne  veus  que  ma  faux  de  son  acier  trenchant 

40     Te  coupe  autre  moisson  que  celle  de  ton  champ, 

Ta  valeur  te  suflit  sans  que  d'ailleurs  te  vienne        [5  r°] 
Un  étrange  vertu  pour  illustrer  la  tienne  : 
Car  si  je  te  voulois  enrichir  par  les  faits, 

44     Et  par  les  actes  beaus  que  tes  pères  ont  faits. 
Si  je  vouloi  chanter  ton  aieul  Charlemaigne*, 

}i.  j I -y }  par  erreur  Et  voyant  (('</.  stiiv.  corr.)  \  Sj  En  voyant  tes 
grandeurs 

32.  6j-jS  &  célébrer  ton  nom  |  S4-8J  Renommer  ta  louange, &  célé- 
brer ton  nom 

54-36.  8j  Combien  peut  la  valeur,  la  force,  &  la  hautesse  De  ton 
sang  demy-Dieu,  de  qui  mesme  a  frayeur  L'Envie  qui  s'aveugle  aux 
rais  de  ta  lueur 

37-  84-8/  d'une  menteuse  audace 

38-40.  78-87  Je  ne  veux  mendier  les  titres  de  ta  race,  Et  ne  veux 
que  ma  lyre  emprunte  autre  chanson,  Ny  que  ma  faulx  ailleurs  {87  d'ail- 
leurs) coupe  une  autre  moisson 

41.  67  far  erreur  resuffit  {éd.  siav.  coir.) 

42.  Oh  lit  Un  dans  toutes  les  éditions,  de  ^ç  à  84  inclus 

41-42.  87  sans  que  flatteur  on  vienne  D'un  estrange  sujet  bailler 
lustre  à  la  tienne 

45-44.  78-S7  Si  je  voulois  ta  gloire  enrichir  par  les  faits  Et  par  les 
vieux  honneurs  {87  les  gestes  vieux)  que  tes  pères  ont  faits 


1.  R.  l'appelle  encore  «  un  demi-dieu  »  ci-après,  dans  le  Chant  pasto- 
ral sur  les  noces  de  Madame  Claude,  vers  85. 

2.  Les  ducs  de  Lorraine  (dont  les  Guises  formaient  une  branche 
cadette)  prétendaient  descendre  de  Chaileniagne.  Une  généalogie  dressée 
au  XVI' siècle  les  faisait  remonter  jusqu'au  roi  de  France  Louis  IV  d'Ou- 
tremer, dont  le  fils  cadet  Charles  avait  reçu  de  l'empereur  Othon  II  le 


32  HYMNE    DE   CHARLES 

Et  ses  combats  gaignés  en  France  &  en  Espaigne, 
Lors  que  les  Sarrazins  de  fureur  attisez 

48     Poussèrent  leurs  géants  contre  les  batiséz, 
Si  je  vouloi  chanter  les  Chrestiennes  armées 
De  GoDEFROY,  vainqueur  des  villes  Idumées  ', 
Les  faits  du  Roy  René^,  &  combien  de  harnois 

52     Ton  père  a  foudroyé  dessous  le  Roy  François  ', 
Le  jour  me  defaudroit,  puis  ma  Muse  petite 
N'oseroit  s'ataquer  à  si  hautain  mérite  : 
Homme  sinon  toymesme  écrire  ne  pourroit 

56     Dignement  leurs  vertus  :  &  plus  il  oseroit 

Plus  lui  faudroit  oser  :  aussi  faut  que  ta  plume 
Escrive  hautement  de  toyméme  un  volume, 
Nul  ne  le  peut  que  toy,  s'il  ne  veut  que  sa  main 

46.  84-87  Et  ses  lauriers  conquis 

51.  78-8';^  De  Baudouin,  d'Eustaclie,  &  combien  de  barnois 
54.  /8-Sy  à  si  brave  mérite 

56.  S4-S7  Les  faits  de  tes  ayeux,  car  plus  il  oseroit 
57-58.   jS   tu  peux  seul  de  ta  plume  Escrire   bautement...  |  84-87  tu 
peux  seul  de  ta  plume  Composer  de  toy-mesmc  &  des  liens  un  volume 


ducbé  de  Basse-Lorraine,  et,  à  la  mort  de  son  neveu  Louis  V,  avait 
revendiqué  sans  succès  la  couronne  de  France  contre  Hugues  Capet 
(987).  Niais  Othon.  fils  de  ce  Charles,  étant  mort  sans  pvostérité,  la  des- 
cendance masculine  de  Cbarlemagne  s'éteignit  avec  lui  en  1005.  Donc, 
si  les  Lorraine  du  xvi*  siècle  descendaient  de  Charlemagne,  cela  ne 
pouvait  être  que  par  la  sœur  d'Othon,  Ermengarde  (épouse  d'Albert  I" 
comte  de  Kamur),  ce  qui,  d'après  la  loi  Salique.  leur  enlevait  les  droits 
à  la  couronne  de  France.  Voir  les  Annales  de  la  Monarchie  ftarucise 
depuis  son  étiibli<senient...,  Amsterdam,  1724.  2  vol.  in-fol.  (la  carte 
généalogique  est  au  début  du  2'  volume),  et  Guizot,  Hist.  de  France, 
p.  400  et  suiv.,  qui  renvoie  aux  Mémoires  lie  la  Ligue,  tome  I,  début. 

1.  De  Godefroy  de  Bouillon,  vainqueur  des  villes  Iduméennes  (c.-à- 
d.  de  Palestine).  Voir  le  tome  VIII,  p.  47  et  suiv. 

2.  René  d'Anjou,  comte  de  Provence  et  duc  d'Anjou,  roi  virtuel  de 
N.-iples.  Ihid.,  p.  ^q,  note  i. 

5.  Claude,  premier  duc  de  Guise,  frère  cadet  d'Antoine  duc  de  Lor- 
raine, se  distingua  d'abord  à  Marignan,  puis  en  Espagne,  puis  sur  les 
frontières  du  Nord  et  de  l'Est.  Il  mourut  eu  avril  1550.  Cf.  Forneron, 
op.  cil.,  tome  I,  chap.  i  à  j. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  33 

60     Sans  l'ouvrage  achever  prenne  l'oustil  en  vain  '. 
Tel  que  je  suis  pourtant  j'en  ferai  l'entreprise, 
Et  peut  estre  qu'en  vain  la  plume  n'aurai  prise, 
Si  favorablement  regarder  tu  me  veus, 

64     Et  prester  désormais  ton  oreille  à  mes  vœus. 

Queicun  dira  le  monde,  &  son  œuvre  admirable, 
Et  la  terre,  séjour  de  l'homme  misérable. 
Et  la  mer  qui  d'un  cours  sans  paresse  coulant 

68     Va  dedans  son  giron  nostre  terre  acoUant,  [3  v°] 

Et  comme  l'air  espars  toute  la  mer  embrasse. 
Et  l'air  est  embrassé  du  feu  qui  le  surpasse. 
Et  comme  tous  ensemble  en  leurs  ordres  pressez 

72     De  la  voûte  du  ciel  s'encheinent  embrassez  : 
Mais  tout  ce  que  ma  Muse  envers  toy  liberalle 
Désormais  publira,  soit  que  haute  elle  egalle 
Tes  honeurs  en  chantant,  soit  qu'elle  ait  ce  bonheur 

76     (Q.ui  jamais  n'aviendra)  de  passer  ton  honneur, 
Soit  (ce  que  plus  je  crains)  que  foible  elle  demeure 
Vaincue  en  tel  sujet,  si  est  ce  qu'à  toute  heure 
Te  chantera  vaincue,  &  ce  qu'elle  pourra 

80     De  grand  ou  de  petit,  elle  te  le  voùra  : 

Affin  qu'un  si  grand  nom  mes  livres  autorise, 

Et  que  dedans  mes  vers  tousjours  Charles  se  lise  ^. 

Un  livre  seulement  de  toy  ne  s'écrira, 


60.  éj-jS  par  erreur  achevé  (c'(i.  siiiv.  corr.) 
61-64.  84-8"/  suppriment  ees  quatre  vers 

76.  84-8/  (Qu'espérer  je  ne  puis) 

77.  84-87  Soit  (&  csia  je  crains)  que  basse  elle  demeure 

78.  8/  Moindre  qu'un  tel  sujet 
7g.  87  Moindre  te  chantera 

82.  6y-Sy  Et  qu'au  front  de  mes  vers 


1.  Imité  de  Tibulle,  IV,  i  (panégyrique  de  Messala),  vers  J  et  suiv. 

2.  Tout  ce  pass.ige,  depuis  le  vers  65,  est  presque  traduit  de  Tibulle, 
IV,  I,  vers  18  à  27. 

Ronsard,  IX,  5 


34  HYMNE    DE   CHARLES 

84    Mais  en  mille  papiers  ton  renom  se  lira, 
Et  ne  pourra  la  mort  dedans  la  fange  noire 
De  Styx,  faire  enfondrcr  ta  vivante  mémoire, 
Tant  un  chacun  de  toy  ordira  de  beaux  vers  : 
88   Ainsi  tu  causeras  mille  combats  divers 
Honestement  conceus  par  douce  jalousie, 
A  qui  mieux  de  ton  nom  peindra  sa  poésie  : 
Et  lors  pour  mieus  chanter  chacun  aura  bon  cœur, 
92     Entre  lesquels,  Prélat,  puisse-je  estre  vainqueur, 
Ou  bien  si  je  ne  puisa  la  victoire  atteindre 
D'un  si  noble  combat,  que  je  ne  soi  le  moindre, 
Et  que,  pour  trop  vouloir  bon  sonneur  me  montrer,  [4  r^'J 
96    Je  ne  puisse  en  chemin  le  malheur  rencontrer  '. 
Muse  que  du  beau  son  Calliope  on  appelle  ^, 
Frise  tes  beaus  cheveus,  habille  toy  tresbelle, 
Enferme  ton  beau  pié  de  ton  doré  patin  ', 
icx)    Boucle  haut  ta  ceinture  auprès  de  ton  tetin, 
Et  comme  d'un  grand  Dieu  la  fille  vénérable  *, 
Hurte  le  cabinet  de  ce  Prince  honorable  >, 

85-86.  84  Comme  on  list  des  Héros  la  veritjble  histoire,  Dont  encore 
entre  nous  récente  est  la  mémoire 

85-86.  Sj  remplace  ces  quatre  vers  par  ce  distique  :  Comme  on  list 
aujourd'huy  l'histoire  des  Héros,  Dont  le  temps  n'a  perdu  ny  les  faits 
ny  le__los 

87.  60-/S  ourdira  |  S4  Tant  chacun  de  ton  nom  ourdira  de  beaux 
vers 

95-94.  7SS4  Au-moins  que  je  ne  sois  en  tel  combat  le  moindre 

87-96.   Sj  supprime  ces  dix  vers 

97.  jS-Sy  Muse  à  la  belle  voix,  Calliope  immortelle 

99.  yS-Sj  de  ton  riche  patin 


1.  Encore  imité,  d^-puis  le  vers  85,  de  TibuUe,  op.  cit.,  vers  54  à  58. 

2.  C.-à-d.  :  dont  le  nom  signifie  «  .i  la  belle  voix  »  (de  /.a).o'î  et  ol/). 

3.  Pour  ce  mot,  voir  le  tome  Vlll.  p.  192,  note  4. 

4.  Les  Muses  sont  tilles  de  Jupiter  et  de  .Mncmosyne.  Cf.  tome  IH, 
p.  119,  et  ci-après,  vers  424. 

5.  Une  invention  et  un  mouvement  semblables  sont  dans  Martial, 
priant  sa  Muse  d'aller  frapper  respectueusement  à  la  porte  de  Pline  le 
Jeune,  X,  épigr.  19. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  35 

Entre  dans  son  palais,  auquel  tu  m'éliras 

104    Un  millier  de  vertus  que  tu  me  rediras, 
Puis  je  les  redirai  à  ceus  du  futur  âge, 
Afin  que  la  vertu  d'un  si  grand  personage 
Soit  cogneùe  en  sa  vie,  &  qu'après  le  trépas 

108    Son  nom  dedans  l'oubli  ne  se  perde  là  bas, 
Et  l'araigne  pendante  à  bien  filer  experte 
Ne  dévide  ses  retz  sus  sa  tombe  déserte  '. 
Ainsi  qu'un  marinier  durement  tourmenté 

112    De  debtes  &  d'enfans,  pour  fuir  la  pauvreté 
Sillone  de  sa  nef  l'eschine  de  Neptune, 
Jusques  en  l'Orient  au  hasard  de  fortune  : 
A  la  fin  retourné  heureusement  au  port 

116    Riche  d'Indiqué  proie,  estalle  sur  le  bord 
Le  butin  que  sa  main  a  pillé  sous  l'Aurore, 
Rubis,  perles,  zaphirs  &  diamants  encore, 
Assamblés  péle-mesle,  &  de  telle  foison 

120    Enrichist  ses  parents,  &  toute  sa  maison  : 
Ainsi  ma  Calliope,  à  la  fin  retournée 
De  ton  palais  royal,  revient  environnée  [4  v°] 

De  cent  mille  vertus  qu'elle  espand  à  la  fois 

124    Comme  de  grands  thresors  devant  les  yeus  François. 
Q.uel  vers  ira  premier  anoncer  ta  louange 

102-105.  yS-Sy  Entre  dans  le  Palais  de  ce  Prince  honorable,  Hurte  à 
son  cabinet 

10).  6o-6j  de  futur  |  77  d'un  futur  {éd.  suiv.  corr.)  \  8y  Puis  j'en 
feray  le  conte  à  ceux  du  futur  âge 

106-108.  (?7  Afin  que  le  renom  d'un  si  grand  personnage  Se  cognoisse 
eu  sa  vie,  &  qu'après  sou  trespas  Ses  gestes  sous  l'oubly  ne  se  perdent 
là  bas 

112.  6y-Sy  fuj'ant  la  pauvreté 

118.  7i-8j  saphirs 

123.  8j  De  cent  mille  joyaux 


I.  Ces  derniers  vers  s'inspirent  de  Catulle,  Lxvin  (à  Maulius),  vers 
45  à  49  :  Nec  fugiens  seclis  obliviscentibus  aetas... 


36 


HYMNE    DE    CHARLES 


Héraut  de  tes  vertus  parmi  le  peuple  estrange  '  ? 
Quel  sera  le  dernier  ?  Comme  Hercule  le  grand 

128    Soustint  de  ses  grands  bras  tout  ce  monde  qui  pend, 
Le  veneur  Orion  enflammé  d'une  épée  ^, 
Et  l'Ourse  qui  jamais  en  la  mer  n'est  trempée  î, 
Et  le  Bouvier  tardif  qui  son  char  va  roulant 

152    A  sept  rayons  de  feu  •♦,  &  le  Serpent  coulant 
A  replis  estoilez,  que  la  main  enfantine 
D'Apollon  mist  au  ciel  &  en  tîst  un  beau  signe, 
Quand  il  tendit  son  arc,  &  Python  il  tua 

136    Du  premier  trait  meurtrier  que  jamais  il  rua  5, 
Et  le  grand  Euridain  de  Phacton  la  tombe  ^, 


129.  <?7  ardent  en  son  espée 

153.  b-]  par  erreur  A  remplis  (^corrigé  aux  errata) 

136.  S4-Sy  Du  preaiicr  coup  de  trait  qu'apprentif  il  rua 

137.  Ji-Sj  Eridan 


1.  C.-à-d.  :  parmi  les  peuples  étrangers. 

2.  Ce  vers  et  les  suivants,  jusqu'à  140  inclus,  sont  en  apposition  à 
«  tout  ce  monde  qui  pend  ».  —  La  constellation  d'Orion  était  figurée 
par  le  chasseur  de  ce  nom,  tenant  dans  la  main  droite  une  épée.  Cf. 
Ovide,  Mi't.,  XIII,  294:  nitidumque  Orionis  enscm  ;  Hygin,  Poe/. 
asiron.,  liv.  II  et  III. 

5.  C'est  la  grande  Ourse.  Cf.  Ovide,  Met.,  XIII,  295  :  immuncm 
aequoris  Arcton  ;  Hygin,  Pcel.  astrcit.,  liv.  II,  Arctos  major. 

4.  Le  Bouvier  est  une  constellation  boréale,  indépendante  de  la  petite 
Ourse,  avec  laquelle  Ronsard  semble  l'avoir  confondue.  Notre  poète 
s'est  inspiré  ici  d'.\ratos.  qui  dit  du  Bouvier  :  «  Derrière  Hélice  (la 
grande  Ourse)  se  présente,  ressemblant  à  un  cocher,  Arctopbyla.\  (le 
gardien  de  l'Ourse),  qu'on  nomme  encore  le  Bouvier,  parce  qu'il  semble 
toucher  le  chariot  de  l'Ourse;  on  le  voit  tout  entier,  mais  à  sa  ceinture 
un  astre  évolue,  plus  brillant  que  les  autres,  c'est  Arciurus  »  {Pbaenom., 
vers  91  et  suiv.). 

5.  Souvenir  de  Callimaque,  Hymne  à  Apollon,  fin,  et  surtout  d'Ovide, 
Métam,,  I,  vers  458  et  suiv.  Mais  ni  l'un  ni  l'autre  ne  dit  qu'Apollon 
mit  le  serpent  Python  au  ciel.  Ronsard  a  sans  doute  confondu  ce 
monstre  avec  celui  qui  gardait  les  pommes  d"or  du  jardin  des  Hespe- 
rides,  etqui,  après  qu'Hercule  l'eut  tué,  fut  placé  par  Junon  parmi  les 
astres  (cf.  Hygin,  Poet.  astrcn..  liv.  II,  Serpens). 

6.  L'Eridan,  cité  déjà  par  Hésiode,  Thcog.,  538,  est  un  fleuve  du 
p.\ys  fabuleux  des  Hyperboréens.  Hérodote,  III,  115,  le  fait  couler  d.ins 
l'Océan  du  Nord.  Plus  tard  on  crut  reconnaître  dans  ce  fleuve  le   Pô 


CARDINAL    DE    LORRAINE  37 

Et  la  mère  qui  pleure  &  de  tristesse  tombe 
La  teste  à  ses  genous,  &  sa  fille  qui  voit 

140    L'Ourque  qui  dévorer  sur  un  rocher  la  doit  '  : 
En  ce  point  ^  tu  soutins  presques  dés  ton  enfiuice, 
Non  des  bras  mais  d'esprit,  les  affaires  de  France, 
Fardeau  gros  &  pesant,  où  l'on  peut  voir  combien 

144    Ton  esprit  est  subtil  à  le  régir  si  bien. 

Icy  viennent  à  toy  les  paquétz  de  l'Asie 
D'Alemaigne,  Angleterre,  Espaigne,  &  d'Italie, 
De  Flandres  &  d'Ecosse,  &  bref  des  quatre  bouts 

148    Du  monde  on  vient  à  toy,  tu  fais  responce  à  tous, 

Et  tu  lis  dans  leurs  cœurs  leur  segrete  pensée  [5  r°] 

Avant  que  par  la  langue  ilz  l'ayent  anoncée, 
Et  ne  peuvent  tenir  leur  segret  si  couvert 

152    Que  dés  le  premier  mot  il  ne  te  soit  ouvert. 
L'un  désire  la  paix,  l'autre  brasse  la  trêve. 
L'autre  alonge  la  guerre  :  ici  le  peuple  eléve 


138-140.  6-J-S-]  Et  la  mère  qui  crie  (5v;  de  tristesse  tombe  La  teste  à 
ses  genous,  ne  faisant  que  pleurer  Sa  fille  qu'un  grand  monstre  est  près 
{et  prest)  de  (<S'7  à)  dévorer 

141.  8^-8-]  En  la  mesme  façon  tu  soustiens  des  enfance 

145-144.  84-8,-]  où  l'on  voit  que  tu  as  L'esprit  plus  fort  &  prompt 
qu'Hercule  n'eut  les  bras 

147.  On  lit  en  ^g  quatres  {éd.  suiv.  corr .) 

149-150.  yS  Tu  lis  dedans  les  cœurs  leur  secrette  pensée  Avant  que 
par  la  langue  elle  soit  annoncée 

151.  Ji-yS  leur  secret 

145-156.  84-Sj  suppriment  ces  doiixe  vers 


(cf.  Virgile,  Gcorg.,  I,  482).  C'est  lui  qui,  d'après  la  tradition,  avait  reçu 
le  corps  de  Phaëton,  foudroyé  par  Jupiter  pour  avoir  embrasé  la  terre  en 
conduisant  le  char  de  son  père  Apollon.  Voir  Ovide,  Met.,  II,  325  et 
suiv.;  Hygin,  Poet.  astroii.,  liv.  II  et  III. 

1.  Cassiopée  et  sa  fille  Andromède,  celle-ci  délivrée  par  Persée  au 
moment  où  elle  allait  être  dévorée  par  un  orque  (monstre  marin,  cf. 
tome  VIII,  p.  217,  vers  185).  Voir  Ovide,  Met.,  IV,  vers  669  et  suiv.; 
Hygin,  Poet.  astron.,  liv.  II  et  III. 

2.  C.-à-d.  :  de  la  même  façon  qu'Hercule  ;  c'est  le  deuxième  terme  de 
la  comparaison,  correspondant  au  vers  127  :  Comme  Hercule  le  grand. 


■ 


38 


HYMNE    DE   CHARLES 


Le  front  contre  le  Roy,  le  Roy  ne  veut  ici 

156    Endurer  qu'un  sujet  elcve  le  sourci. 

S'il  faut  faire  un  conseil,  s'il  faut  qu'on  fortifie 

Quelque  brave  cité  qui  l'ennemi  deffie. 

S'il  faut  ou  échaper  ou  se  mettre  au  danger, 

160    S'il  faut  avec  présents  gaigner  un  estranger, 

S'il  faut  garder  la  paix,  s'il  faut  que  l'on  guerroie, 
S'il  faut  lever  un  camp,  s'il  faut  qu'on  le  soudoie, 
S'il  faut  fouver  argent,  s'il  faut  faire  une  loy, 

164    S'il  faut  remédier  aux  abus  de  la  foy  ', 
S'il  faut  de  noz  cites  châtier  la  police. 
S'il  faut  serrer  le  frein  aus  hommes  de  justice, 
S'il  faut  toute  la  France  au  conseil  assembler  *, 

168    S'il  faut  tous  les  François  d'un  clin  faire  trembler  ', 
Tu  dis  tout,  tu  fais  tout,  &  notre  Roy  ne  treuvc 

158.  67-75  que  l'ennemy  |  S4-8J  texte  fyrimitif 

159.  67-jS  en  danger  |  84-87  S'il   faut  ou   destouraer,  ou  tenter  le 
danger 

167.  84-Sj  aux  estats  assembler 


1.  En  1557,  le  cnrdinal  de  Lorraine  voulut  établir  à  Paris  un  tribunal 
de  l'Inquisition.  Il  avait  obtenu,  le  26  avril  1557,  un  bref  pontitïcal  qui 
créait  d.ins  le  royaume  trois  grands  inquisiteurs  :  le  cardinal  de  Bour- 
bon, le  cardinal  de  Chastillon  et  lui-même.  Mais  Chastillon  refusa  de 
coopérer.  Vainement  une  déclaration  royale  du  24  juillet  ^7.  enregistrée 
au  Parlement  de  Paris  le  i ',  janv.  58,  avait  approuvé  le  bref  pontifical  : 
Chastillon  ne  s'était  pas  laissé  prendre  au  piège  tendu,  et  son  attitude, 
ainsi  que  des  représentations  adressées  au  roi  de  France  par  plusieurs 
princes  étrangers,  fît  échouer  le  projet  d'Inquisition  (1  h.  de  Béze,  Hist. 
eccl.,  t.  I,  p.  141  ;  Fontanon,  Reciu-il  des  Ordonn..  t.  IV,  p.  227  et  suiv.). 
Cf.  L.  Roniier,  d'après  lequel  le  cardinal  échoua  devant  la  résistance  du 
Parlement  de  Paris  (Orig.  polit,  da  guerres  de  rel.,  t.  II,  p.  244  et  suiv.). 

2.  V.  ci-après,  vers  375  et  suiv.,  et  la  note. 

5.  C.-.i-d.  :  faire  trembler  d'un  clignement  d'yeux  ou  d'une  inclinai- 
son de  tête.  Amvot  dit  :  «  D'un  clin  d'oeil  ou  de  teste  »  (Œut-res  morales  : 
Comment  il  faut  ouir  les  poètes,  21).  Mais  Ronsard  applique  souvent  ce 
mot  au  mouvement  de  la  tète  (voir  les  tomes  III,  p.  140,  vers  377;  N'I, 
p.  80,  vers  145  ;  et  ci-après,  vers  6jo).  Le  deuxième  sens  es:  donc  pré- 
férable ici  ;  c'est  un  souvenir  de  Virgile,  parlant  de  Jupiter  (£«.,  IX, 
106)  : 

Annuit,  et  totum  nutu  tremefecit  Olympum. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  39 

Rien  bon  si  ton  conseil  gravement  ne  i'apreuve. 
Un  affaire  achevé  un  autre  te  survient, 

172    Qui  fertile  renaist,  &  sur  ce  il  me  souvient 

De  l'Hydre  (soit  la  fable  ou  mensongère  ou  vraye) 
Qui  plus  repulluloit  fertile  de  sa  playe, 
Plus  on  coupoit  son  chef  &  plus  il  revenoit, 

176    Et  tousjoursà  son  dam  plus  fécond  devenoit  '  :       [5  \°] 
Ainsi  plus  tu  finiz,  &  plus  il  te  faut  faire, 
Tant  la  France  est  un  Hydre  abondante  en  affaire. 
Quand  les  deux  fils  d'Atrée  irrités  contre  Hector 

180    Jurèrent  tous  ensemble,  ilz  menèrent  Nestor 
La  gloire  de  Pylos  sabloneuse  &  stérile, 
Et  Ulysse  l'honneur  de  sa  petite  ville  ^, 
Orateurs  eloquens,  de  qui  le  beau  parler 

184    Surpassoit  la  liqueur  que  rousse  on  voit  couler 
Dans  les  gaufres  de  cire,  alors  que  les  avetes 
Ont  en  miel  converti  la  douceur  des  fleuretes  : 
Mais  ny  les  motz  dorés  du  Roy  des  Pyliens, 

188    Ny  d'Ulysse  les  faits  ne  s'egallent  aus  tiens. 
Bien  que  l'un  ait  vescu  l'espace  de  trois  âges, 
Et  l'autre  de  maint  peuple  ait  cogneu  les  courages  î, 

170.  84-8j  Rien  bon,  si  ton  avis 

176.  84  plus  monstre  il  devenoit  [  8j  plus  lestu  devenoit 

178.  84-8-/  une  Hydre 


1.  Il  s'agit  de  l'hydre  de  L^rne,  abattue  par  Hercule. 

2.  A  part  cette  vague  allusion  à  divers  épisodes  de  l'Iliade,  tout  ce 
passage,  depuis  le  vers  179  jusqu'au  vers  228  inclus,  est  une  paraphrase 
de  Tibulle,  loc.  cit.,  vers  48  :  Non  Pylos  aut  Ithace...  à  81  inclus  :  Sit 
labor  illius...,  avec  quelques  transpositions  et  suppressions. 

5.  Bien  que  ce  vers  corresponde  à  celui  de  Tibulle  : 
nie  per  ignotas  audax  erraverit  urbes, 
il  rappelle  plutôt  le  vers  4  du  premier  livre  de  VOdyssée  : 

rioÀÀwv  o'àvOocô—'jjv  io£v  a.'j-zOL  za'.  '/oov  s'fvw, 
et  le  vers  142  de  VEp.  aux  Pisoits  d'Horace  : 

Qui  mores  hominum  multorum  vidit  et  urbes. 


40  HYMNE   DE   CHARLES 

Ait  de  Circe  évité  la  verge  &  les  vaisseaus  ', 

192    Subtile  à  transformer  les  hommes  en  pourceaus 
Par  charmes  &  par  herbe,  &  trompé  les  Serenes, 
Et  des  fiers  Lestrigons  les  rives  inhumaines, 
Ait  aveuglé  Cyclope,  enfant  Neptunien, 

196    Trop  chargé  de  l'humeur  du  vin  Maronien  ^, 
Ait  évité  Charybde  à  l'onde  tortueuse, 
Et  les  chiens  abboyans  de  Scylle  monstrueuse  ', 
Qui  d'un  large  gosier  hume  toute  la  mer, 

200    Puis  haute,  dans  le  ciel  la  refait  escumer. 

Ait  veu  du  noir  Pluton  les  âmes  vagabondes. 

Et  des  Cimmerians  les  cavernes  profondes. 

Où  jamais  le  Soleil,  soit  qu'il  monte  à  cheval,        [6  r°] 

204    Soit  qu'il  laisse  son  char  pencher  encontre  val, 
Pour  s'aller  reposer  ez  marines  campagnes  +, 
N'y  va  jamais  dorant  la  syme  des  montagnes. 
Telz  soient  donc  les  labeurs  d'Ulysse  l'Ilaquois, 

194.  On  lit  en  fç-Sy  l'Estrigons  (éd.  suiv.  coir.) 

206.  6J-S4  les  synies  {et  cimes)  des  montaignes(»/aii  6'j  par  erreur  les 
syniedes) 

179-222.  S"]  supprime  ces  quarante-quatre  vers 


1.  C.-à-d.  :  la  baguette  magique  de  Circé  et  les  vases  où  elle  faisait 
bouillir  ses  herbes,  ou  plutôt  les  coupes  contenant  ses  breuvages  mal- 
fais;»nts  {■■^xo^i/.J.  Àjysa,  Od.,  X,  236  ;  Circcs  pocula,  Horace,  Epist.,  I, 
2,  25). 

2.  Le  cyclope  Polyphènie,  fils  de  Neptune,  dont  Ulysse  creva  l'œil 
unique,  pendant  qu'il  cuvait  son  vin  de  Maronée  (ville  de  Tbrace)  ; 
voici  le  vers  correspondant  de  Tibulle  : 

Victa  Maroneo  fœdatus  lumina  Baccbo. 

3.  Bien  que  ce  vers  corresponde  à  celui  de  Tibulle  : 

Quuin  canibus  rapidas  inter  fréta  serperet  undas, 
il  rappelle  plutôt  celui  de  Virgile,  Bue.  vi,  75  : 

Candida  succinctani  latrantibus  inguina  monstris. 

4.  Périphrases  pour  dire  :  ni  le  matin,  ni  le  soir;  cf.  ci-dessus,  note 
du  vers  24.  —  Ce  passage  s'inspire  d'Homère,  Od.  XI,  14  et  suiv.,  ou 
de  Virgile,  Géorg.,  III,  356  et  suiv. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  4I 

208    Pourveu  que  son  parler  ne  surpasse  ta  voix  '. 
Ulysse  fut  transmis  ^  afin  que  par  finesse 
Il  descouvrist  l'enfant  de  Tethys  la  déesse  î 
En  fille  déguisé,  que  sa  mère  arestoyt, 

212    Et  le  meurtrier  d'Hector  d'une  cotte  vestoit  4, 
De  peur  qu'il  n'esbranlast  la  pique  Pelienne  ', 
Et  qu'il  ne  mordist  mort  la  poudre  Phrygienne, 
Apres  avoir  cent  fois  ensanglanté  les  eaux 

216    De  Scamandre,  empesché  d'hommes  &  de  chevaux  ^  : 
Ainsi  loing  de  sa  mère,  avecques  grande  peine, 
Tu  as  rendu  François  le  Prince  de  Lorreine  7, 


1.  Traduction  littérale  de  ce  vers  de  Tibulle,  loc.  cit.,  81  : 

Sit  labor  illius,  tua  dum  facundia  major. 
En  conservant  le  subjonctif  sit  et  en  rendant  dum  par  «  pourvu  que  », 
Ronsard  a  0  parlé  latin  en  français  »  et  est  resté  obscur.  Il  a  voulu  dire  : 
Tels  sent  les  exploits  qu'on  prête  à  Ulysse,  mais  quels  qu'ils  soient  ton 
éloquence  est  supérieure  à  la  sienne. 

2.  C.-à-d.  :  fut  envoyé  avec  la  mission  de  découvrir  Achille.  Même 
sens  ci-après,  vers  221  et  253. 

j.  Confusion  fréquente,  au  moins  dans  la  graphie,  entre  Tethys  et 
Thétis. 

4.  Pour  éviter  le  départ  de  sor\  fils  à  Troie,  où  il  devait  trouver  la 
mort,  Thétis  l'avait  caché  sous  un  costume  féminin  parmi  les  filles  de 
Lycomède,  roi  de  l'île  de  Scyros.  Lorsque  les  Grecs  s'assemblèrent  pour 
aller  assiéger  Troie,  Calchas  leur  indiqua  le  lieu  de  sa  retraite.  Ils  y 
députèrent  Ulysse,  déguisé  en  marchand.  Parmi  les  bijoux  qu'il  présenta 
aux  femmes  de  la  cour  de  Lycomède,  il  avait  mêlé  un  bouclier  et  une 
lance;  mû  par  son  instinct  belliqueux,  .\chille  les  choisit  et  se  trahit 
ainsi.  Cet  épisode  de  la  jeunesse  d'Achille  a  été  raconté  par  Ovide,  fai- 
sant parier  Ulysse  lui-même,  Met.,  XIII,  162  et  suiv.,  et  surtout  par  Stace 
dans  son  Achilléide,  I,  242  et  suiv.  ;  II,  i  à  252. 

5.  C.-.i-d.  :  qu'il  ne  prit  en  main  la  lance  dont  le  bois  venait  du  mont 
Pélion  en  Thessalie  (Pelias  hasta,  Ovide,  Hér.,  3,  126).  Déjà  vu  au 
tome  I,  p.  255,  var.  des  vers  64  66). 

6.  Cf.  Homère,  //.,  XXI.  Thétis  connaissait  l'avenir. 

7.  Il  s'agit  de  Charles,  duc  de  Lorr.iine,  qui  représentait  la  branche 
aînée  de  la  maison  de  Lorraine.  Son  cousin  le  cardinal  l'avait  «  rendu 
français  »  en  le  faisant  venir  et  élever  à  la  cour  de  Henri  II  en  1552 
après  la  prise  de  Metz,  de  peur  qu'il  ne  fût  enlevé  par  son  oncle  Charles 
Quint  et  que  son  duché  ne  revint  à  l'Empire.  Il  n'avait  alors  que  neuf 
ans.  Voir  ci-après  le  Chant  pastoral,  qui  célèbre  son  mariage  avec  Claude 
de  France. 


42  HYMNE    DE    CHARLES 

Tige  de  ta  maison,  jeune,  gaillard  &  beau 

220    Qui  sera  des  François  l'autre  Achille  nouveau. 
Ulysse  fut  transmis  pour  faire  condescendre 
Les  Troyens  à  la  paix,  &  pour  Hélène  rendre  ', 
Tu  as  de  par  le  Roy  deux  fois  esté  transmis 

224    Vers  les  Impériaux  pour  nous  les  rendre  amis, 
Ausquelz  tu  fis  si  bien  la  grandeur  aparoistre 
De  la  France,  &  de  toy,  &  du  Roy  nostre  maistre, 
Et  si  bien  à  propos  par  articles  déduit 

228    Combien  une  paix  vaut,  combien  la  guerre  nuit, 
Q.u'ilz  furent  tous  espris  de  honte  &  de  merveille 
Des  persuasions  de  ta  voix  nompareille,  [6  v°] 

Ravis  de  tes  discours,  &  de  t'avoir  congneu 

2}2    Au  meillieu  des  propos,  si  jeune  &  si  chenu  ^. 

Luymesme  î  fut  transmis  aux  Princes  de  la  Grèce 
Pour  leur  dire  combien  la  Troyenne  jeunesse 


225-225.  <?7  Q.ue  diray  plus  de  toy  ?  tu  as  esté  transmis  Vers  les 
Impériaux  pour  nous  les  rendre  amis  :  Où  tu  fis  par  deux  fois  la  gran- 
deur apparestre 

226.  S4-S7  Et  du  sceptre  de  France,  &  du  Roy  nostre  maistre 

229.   6y  par  erreur  esprhs  (éd.  suiv.  corr.) 

2Î2.  87  Au  milieu  de  tes  dicts  si  jeune  &  si  chenu 

23}.  Sj  Ulysse  fut  transmis  {par  erreur  ne  fut  {éd.  suiv.  corr.) 


1.  Cf.  Homère,  //.,  III,  205  et  suiv.,  et  surtout  Ovide,  Met.,  .KIII, 
196  et  suiv. 

2.  Cet  alinéa  fait  allusion  aux  deux  entrevues  qui  préparèrent  la  paix 
du  Cateau-Cambrésis  :  i"  celle  de  Péronne  (a/rai  Marcoing  près  de  Lille), 
avec  l'évêque  d'Arras,  Antoine  Perrenot,  ministre  de  Philippe  II,  fameux 
sous  le  nom  de  cardinal  Granvelle  (mai  1558),  avant  la  campagne  qui 
aboutit  à  la  victoire  de  Thionville  ;  2°  celle  de  Cercamp.  où  une  trêve 
fut  signée  le  17  octobre  et  les  négociations  durèrent  jusqu'au  27  no- 
vembre. —  Ceci  permet  de  penser  que  V Hymne  du  Cardinal  de  Lorraine 
n'a  pas  pu  être  composé  avant  décembre  l't^S,  au  moment  où  se  prépa- 
raient les  fêtes  de  MeiiJon  pour  le  m.iriage  de  la  princesse  Claude  de 
France  et  du  duc  Charles  de  Lorraine.  V.  ci-dessus  l'Introduction. 

3.  C.-à-d.  :  le  même  personnage,  Ulysse.  C'est  la  troisième  compa- 
raison entre  le  cardinal  et  lui. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  43 

Les  avoit  ofFencez  '  :  luy-mesme  fut  après 

256    Avecques  Criseis  envoyé  par  les  Grecz 
A  son  père  Grisés,  aflin  que  sa  prière 
Apaisast  d'Apollon  la  sagette  meurtrière, 
Qui  par  neuf  jours  entiers  la  peste  avoit  tiré 

240    Contre  l'ost  des  Grégeois  grièvement  martiré  : 
Pource  qu'Agamemnon  n'avoit  pas  voulu  rendre 
Sa  fille,  &  la  rançon  en  lieu  d'icelle  prendre  ^, 
(Ainsi  l'on  voit  souvent  le  peuple  de  sur  soy 

244    Soutenir,  innocent,  les  fautes  de  son  Roy)  3, 

Comme  Iny,  ny  le  froid  des  grandz  Alpes  cornues, 
Qui  soutiennent  le  ciel  de  leurs  croupes  chenues, 
Nourices  de  meint  fleuve,  à  qui  les  grans  torrens 

248    Du  menton  tout  glacé  jusque  aus  piedz  vont  courans. 
Qui  portent  en  tout  temps  sur  leurs  doz  soliteres, 
Les  neges,  les  frimas,  les  vens  herediteres, 
Ny  les  dangers  marins,  ne  t'ont  point  engardé 

252    Qu'à  Romme  tu  ne  sois  à  la  fin  abordé 
Mercure  des  François,  de  faconde  si  rare. 
Pour  faire  entendre  au  Pape,  à  Venise,  à  Ferrare, 
Le  tort  qu'on  fait  au  Roy',  &  pour  les  animer, 

256    En  gardant  son  party,  de  justement  s'armer  4. 

245.  57  des  Alpes  haut-cornues 

247-248.  jS-Sj  Nourrices  de   maint  fleuve   &    de  maint  gros  torrent 
A  gros  bouillons  enflez  descendant  &  courant 
252.  84-8 j  sur  le  Tybre  abordé 


1.  La  «  Troyenne  jeunesse  »  en  la  personne  de  Paris,  qui  avait  enlevé 
Hélène,  reine  de  Sparte. 

2.  Cf.  Homère,  IL,  I,  10  et  suiv.,  450  et  suiv. 

3.  Souvenir  d'Horace,  Episl.,  I,  2,  14  : 

Qjiidquid  délirant  reges,  plectuntur  Achivi. 

4.  Cet  alinéa  et  tout  le  passage  qui  suit  jusqu'au  vers  299  concernent 
la  mission  dont  le  cardinal  de  Lorraine  avait  été  chargé  à  la  fin  de  1)55 
auprès  du  pape  Paul  IV  CarafFapour  conclure  un  traité  contre  les  Impé- 
riaux, qui  permit  à  la  France  de  s'emparer  du  royaume  de  Naples.  Le 
cardinal,  parti  de  Paris  le  7  octobre  1555,  s'embarqua  à  Marseille  le  20, 


44  HYMNE    DE   CHARLES 

Bons  dieux  !  de  quelle  ardeur  ravis  tu  les  courages  [7  r°J 
De  ces  V^enitiens,  pères  qui  sont  si  sages, 
Quand  leur  Sénat  pendant  en  tes  propos  mielleux 

260    Tenoit  en  toy  fiché  &  la  bouche  &  les  yeux, 
Sans  se  mouvoir  non  plus  qu'un  roc  à  la  venue 
Ou  des  vens  ou  des  flotz  du  bord  ne  se  remue, 
Admirans  en  leur  cœur,  de  grande  affection, 

264    Et  ta  grave  paroUe  ik.  ta  suasion  '  ! 
Car  ta  suasion  &  ta  grave  éloquence 
S'egallent  tout  ainsi  qu'une  droitte  hallance 
Quand  le  poix  çà  &  là  ne  monte  ne  descend, 

268    Mais  per  à  per  s'areste,  &  justement  se  pend  2. 
Qui  a  point  veu  courir  à  bruyantes  ondées 
Un  torrent  francliissant  ses  rives  débordées, 
Ou  sur  les  nions  d'Auvergne,  ou  sur  le  plus  haut  mont 

272    Des  cloistres  Pyrenéz  '  quand  la  nege  se  fond, 

Et  que  par  gros  monceaux  le  Soleil  la  consomme  ? 
Il  t'a  veu  renverser  devant  le  Pape  à  Romme 
Les  torrens  d'éloquence,  ainsi  qu'au  temps  jadis 

276    Dcmosthene  poussoit  ses  tonnerres  hardis. 

Graves  &  plains  d'etfroy,  quand  sa  voix  nompareille 
Tiroit  des  auditeurs  les  amcs  par  l'oreille  *: 

275.  S4-Sy  Les  bouillons  d'éloquence 

277.  jS-Sy  Au  milieu  d'un  parquet,  quand  sa  voix  nompareille 


fut  à  Ferrare  les  i^-iS  novembre,  arriva  à  Rome  le  21,  signa  le  15 
décembre  le  traité  d'alliance  entre  la  France  et  le  l'ape.  quitta  Rome 
le  9  janvier  1556,  fut  à  Venise  du  16  au  24.  à  Ferrare  du  25  au  28, 
revint  par  la  Suisse  et  rejoignit  la  Cour  à  Blois  le  12  février(L.  Komier, 
Origines  pol.  d-s  giierrei  de  lel.,  tome  II.  p.  29  à  43).  Cf.  nos  tomes  VII, 
p.  505,  vers  5  et  la  note  ;  \'III,  p.  47.  note. 

1.  Nouvel  exemple  du  terme  simple,  remplacé   plus  tard  par  le  corn- 
posé /vrsHJsioH,  comme  siiade  p^r  persundé,  ci-après,  vers  281  et  550. 

2.  Cette  comparaison  est  prise  à  TibuUe,  loc.  ci/.,  vers  40  et  suiv. 

3.  C.-à-d.  de  la  barrière  Pyrénéenne.  Cf.  tome  VII,  p.  48,  vers  177. 

4.  Four  cette  expression,  fréquente  chez  Ronsard,  cf.  tome  I,  p.  128, 
vers  36. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  45 

Ainsi  dans  le  Sénat  de  Cardinaux  tout  plein 

280   Tu  flechissois  le  cœur  du  grand  Pasteur  Romain, 
Soit  en  luy  suadant  de  ne  tromper  la  guerre 
Que  ton  frère  amenoit,  pour  sauver  de  sainct  Pierre 
La  Tiare  &  les  clefz  qui  pendoient  au  danger 

284   (Sacrilège  butin)  du  soldat  estranger,  [7  v°] 

Soit  en  luy  remonstrant  comme  l'aigle  d'Austriche 
Qui  des  plumes  des  Roys  par  fraude  se  fait  riche, 
Dérobant  ta  maison,  se  repaist  du  tombeau 

288    De  la  morte  Serene  ',  assis  au  bord  de  l'eau 
Que  les  Chalcidians  forussis  habitèrent. 
Quand  des  Dieux  irritez  l'oracle  ilz  évitèrent  *. 
Et  lors  tu  sceus  si  bien  emmieler  ta  voix 

292    Que  le  Pape  éloquent  en  langage  Gregois, 
En  langage  Romain,  admirant  ta  jeunesse, 
Et  tes  motz  enrichis  d'une  grave  sagesse, 
Oyant  ton  oraison  ',  vergongneux,  s'étonna 

296   De  toy,  qui  le  premier  sur  le  Tybre  sonna 

Les  honneurs  des  François,  dont  la  langue  polie 
N'avoit  encor  gangné  que-par  toy  l'Italie  4. 

282-285.  yS-Sj   pour  l'honneur   de   sainct  Pierre  Et  pour  sauver  ses 
clefs  qui  pendoient  en  danger  (on  lit  en  dès  ji) 

286.  6-J-8-]  finement  se  fait  riche 

287.  8"]  Despouillant  ta  maison 
291.  tS-S-j  Lors  tu  sceus  si  adroit 
29$.  (?7  tout  ravy  s'estonna 

297.  8-]  La  grandeur  des  François 


1.  C.-à-d.  de  Naples.  Cf.  tome  VIII,  p.  48,  vers  20  et  note. 

2.  Allusion  aux  habitants  de  la  ville  de  Chalcis  en  Eubée,  qui  bannis 
de  leur  pays  (forussis,  de  l'italien  fiioriscili)  vinrent  s'établir  à  Cumes 
sur  la  baie  de  Maples.  Cf.  Virgile,  En.,  VI,  vers  2  et  17. 

5.  C.-à-d.  ton  discours  (latin  oralioiiem)  ;  même  sens  aux  vers  299  et 
318. 

4.  Ronsard  en  avait  déjà  dit  autant  du  cardinal  Jean  du  Bellay  dans 
une  ode  pindarique  dédiée  à  son  ami  Joachim  (tome  I,  p.  1 14,  vers  105  et 
suiv.).  Mais,  d'après  ce  passage,  le  cardinal  de  Lorraine  aurait  été  le  pre- 
mier à  s'exprimer  au  Pape  en  français,  au  lieu  du  latin  ou  de  l'italien. 


46 


HYMNE    DE    CHARLES 


Quand  il  te  plaist  en  long  filler  une  oraison 

joo    Et  avec  un  grand  tour  déduire  ta  raison, 

Errant  de  çà  de  là  par  les  fleurs  d'Oratoire  ', 
Et  sans  cacher  ton  art  ta  cause  faire  croire, 
Tu  semblés  au  cheval  d'Espaigne,  que  la  main 

504    D'un  adroit  escuier  maistrise  soubz  le  frain, 
Ores  à  bride  lâche,  ores  avec  l'estroitte. 
Le  pousse  de  l'espron  dans  la  carrière  droitte, 
Et  ores  à  courbette,  ores  avec  le  bond, 

Î08    Et  ores  de  pié  coy  le  pirouette  en  rond, 

Brusquement  çà  &  là,  sans  tenir  mesme  espace. 

Mais  voltant  au  plaisir  de  celluy  qui  le  chasse  *. 

Ou  s'il  te  plaist  darder  un  parler  orageux  [8  r°] 

5 12    Plain  de  foudre  &:  de  gresle,  ou  si,  moins  courageux, 
Tu  contrains  tes  propos  d'une  suite  enlassée 
Et  enseires  tes  motz  d'une  cheine  pressée, 
Tu  surpasses  Ulysse  en  esprit  véhément, 

516    En  soudain,  Menelas  5  qui  parloit  brevement  : 

Ou  bien  quand  il  te  plaist  d'assez  longue  estendue 
Peindre  ton  oraison  d'une  fleur  espendue. 
Qui  sans  se  replier,  comme  un  ruisseau  coulant 

520    Marche  par  son  canal  d'un  pied  non  violent, 

306.  71-7^  l'esp'ron  |  84-Sy  graphie  primitive 

312-316.  Sj  &  d'un  cœur  courageux  Accourcir  tes  propos  d'une 
suite  cnlassce,  Et  enserrer  tes  mots  d'une  chaîne  pressée,  Par  la  langue 
voulant  tes  pensers  égaler,  L'Atrcaii  Menelas  te  quitte  son  parler 


1.  C.-à-d.  la  Rhétorique.  Cf.  le  latin  de  Quintilien  oratoria  (sous- 
ent.  ars).  De  même,  J.  Peletier  écrit  dans  la  préface  de  son  Algèbre  en 
i$54  :  «  Je  veux  faire  fondement  sur  la  Philosophie.  Oratoire  et  Poésie, 
csquelles  j'ai  eniplové  mon  temps  et  mon  estude  »  ;  Ronsard,  dans  une 
épitre-prologue  au  Tite-Livede  (.  Amelin,  en  i)S9.  le  vante  d'avoir  déjà 
montré  s.i  science  «  Soit  en  Philosophie,  oa  en  Tart  d'Oratoire  ». 

2.  Ronsard  use  volontiers  de  ces  termes  techniques,  dont  il  préconi- 
sait remploi  eu  poésie,  notamment  de  ceux  d.:  léquitatior:,  où  il  avait 
excellé  comme  écuyer  aux  Écuries  royales.  Cf.  tome  VIII,  p.  11  et  12. 

5.  C.-à-d.  :  en  esprit  soudain  lu  surpasses  Menelas. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  47 

Sans  hausser  ny  enfler  sa  course  ny  son  onde, 
Du  bon  père  Nestor  tu  passes  la  faconde  '. 
J'en  appelle  à  tesmoing  ton  langage  commun 

324    Dont  ordinairement  tu  parles  à  chacun. 

Qui  ne  s'en  rêva  point  sans  luy  laisser  la  pointe 
D'un  facond  aguillon  dans  son  oreille  ateinte  : 
J'ay  pour  tesmoins  encor  les  propos  que  tu  tins 

528    A  nos  vieux  sénateurs  quand  au  palais  tu  vins  ^, 
Soit  pour  leur  remonstrer  d'un  j^^entil  artifice 
Quel  bien  est  la  vertu,  quelle  peste  est  le  vice. 
Et  comme  un  Roy  ne  peut  justement  selon  Dieu 

332    Gouverner  ses  sujetz  si  justice  n'a  lieu. 

J'ay  pour  tesmoins  encor  tes  propos  vénérables 
Que  tu  tiens  au  conseil,  ou  soit  pour  les  coupables 
Accuser  droitement,  soit  pour  favoriser 

336    L'innocent,  que  l'on  veut  faussement  accuser  5. 
J'ay  pour  tesmoins  encor  tes  sermons  catoliques, 
Devotz,  sententieux,  graves,  evangeliques,  [8  v°] 

Lors  qu'au  temple  le  peuple  aussi  espaix  se  tient 

326.  60-84  aiguillon 

325-326.  87  Q.ui  demeure  estonné,  tant  la  poignante  estreinte  De  ta 
diserte  voix  dans  son  oreille  atteinte 

338.  84-8J  Doctes,  sentencieux,  dévots,  evangeliques 


1.  Tout  cet  alinéa  vient  directement  du  panégyrique  d'un  Pison  que 
signale  J.  Besly  dans  son  commentaire.  Ce  poème  avait  été  publié  pour 
la  première  fois  par  J.  Sichard,  au  tome  II  de  son  édition  d'Ovide  (Bâle, 
1527),  puis  par  Hadrianus  Junius,  qui  l'attribuait  à  Lucain,  dans  ses 
Animadversa,  livre  VI  (Bàle,  I5s6).  Voiries  Poetae  latini  minores,  éd. 
Baehrens  (Leipzig,  Teubner,  1879),  ^°^^  I'  P-  ^^5,  Lans  Pisonii;\c 
passage  imité  va  du  vers  45  au  vers  65  ;  on  y  retrouve  les  mêmes  com- 
paraisons et  les  mêmes  rapprochements  avec  Ulysse,  Ménél.is  et  Nestor. 

2.  Il  s'agit  du  Palais  de  Justice.  Les  «  sénateurs  »  sont  les  membres 
du  Parlement  de  Paris,  représentant  le  pouvoir  judiciaire. 

3.  Il  s'agit  du  Conseil  présidé  par  le  Roi,  composé  des  Secrétaires 
d'Etat,  du  Connétable  et  des  hauts  dignitaires  de  l'Église  et  du  Parle- 
ment. Cf.  Chéruel,  Dict.  des  Institutions,  tome  I,  p.  213.  Cf.  Y  Hymne  de 
Henry  II,  au  tome  VIII,  p.  16. 


48  HYMNE    DE   CHARLES 

540    Pour  boire  le  nectar  qui  de  ta  langue  vient, 

Comme  espaix  il  s'assemble  ',  affin  d'avoir  la  veûe 
De  ton  frère  qui  passe  en  triomphe  en  la  rue, 
Veinqueur  des  ennerays,  &  attache  au  palais  ^ 

}44    Les  estandars  captifz  de  Guine  ou  de  Calais, 

Ou  ceux  de  Luxembourg,  ou  ceux  de  Thionville, 
Quand  Meuse  bourguignonne  il  nous  rendit  serville  '. 
Toydonques  élevé  dedans  ta  chaire,  alors 

J48    Et  sans  branler  les  bras,  &  sans  mouvoir  le  corps 
De  gestes  affettés,  par  ta  saincte  doctrine 
Du  peuple  suadé  tu  gangnes  la  poitrine, 
Et  règnes  en  leurs  cœurs  au  dedans  surmontez 

}5a    De  tes  motz,  dont  ilz  sont  tournez  de  tous  coûtés  : 
Comme  un  pillote  assis  au  bout  de  la  navire, 
Qui  tout  ainsi  qu'il  veut  la  gouverne  &  la  vire, 
Tu  gouvernes  le  peuple,  avec  la  gravité 

356    Joignant  modestement  la  douce  humanité. 

Ce  qui  fait  diiferer  l'homme  d'avec  la  beste. 
Ce  n'est  pas  l'estomacq,  ny  le  pied,  ny  la  teste, 
La  face  ni  les  yeux,  c'est  la  seule  raison 

560    Et  nostre  esprit  logé  au  haut  de  la  maison 

Du  cerveau  son  rempart,  qui  le  futur  regarde, 

344.  yS-Sy  de   Guine' 
347.  On  lit  en  S9  ^^  chesre  {éd.  suit',  corr.) 
J48.  87  Sans  trop  branler  les  bras,  sans  trop  mouvoir  le  corps 
352.  On  lit  en  $<)  coûtées  {éd.  suiv.  corr.)  |  Ji-Sj  costez 
5  S  5-? 56.  /S-Sj  Tu  gouvernes  le  peuple,  en  t'escoutant  qui  est  Tourné 
d'affections  tout  ainsi  qu'il  te  plaist 
357-566.  yS-Sj  guiÙeineltetit  ces  vers 


1.  Le  mot  coviine  est  le  corrélatif  de  aussi  du  vers  339. 

2.  Je  crois  qu'il  s'agit  encore  ici  du  Palais  de  Justice  et  de  la  Sainte 
Chapelle  où  l'on  rangeait  «  les  estandars  captifs  ». 

3.  Succès  remportés  par  le  capitaine  François  de  Guise,  de  janvier  à 
août  I5S8.  Cf.  ci-dessus  VExbortatioii  au  camp  du  Roy.  vers  14.  —  Pour 
la  «  Meuse  bourguignonne  »,  v.  les  tomes  VII,  p.  s.  var.  du  vers  4; 
■VIII,  p.  42,  note  3. 


CARDINAL   DE   LORRAINE  49 

Commande  au  cors  là  bas,  &  de  nous  a  la  oarde. 
Mais  ce  qui  l'homme  fait  de  l'homme  diiîerer, 

364    C'est  la  seule  parolle,  &  sçavoir  proférer 

Par  art  ce  que  Ion  pense  &  sçavoir  comme  sage       [9  r°] 
Mettre  les  passions  de  nostre  âme  en  usage  : 
Qui  est  ce  qui  pourroit  racompter  dignement 

368    L'oraison  que  tu  fis  des  le  commencement 

Quand  tu  sacras  le  Roy  ',  comme  un  treschretien  Prince 
Doibt,  en  se  gouvernant,  gou\erner  sa  province, 
Que  c'est  de  commander,  que  c'est  que  d'estre  Roy, 

572    Avoir  un  Jesuschrist  pour  le  but  de  sa  foy, 
Estre  sans  tyrannie,  administrer  Justice, 
Et  garder  que  vertu  ne  tombe  soubz  le  vice  ^. 
Je  dirois  l'oraison  que  naguieres  tu  fis, 

376    Quand  nostre  Roy  bailla  comme  en  gage  son  filz 
(Pitoiable  bonté)  aux  trois  estas  de  France  ', 

377.  On  lit  en  )<)-6j  au  trois  (Jd.  stiiv.  corr.) 


1.  Mouvement  imité  du  panégj-rique  cité  plus  haut,  Laus  Pisonis, 
vers  68  et  suiv.  :  Q.uis  digne  re'ferat...  —  Sur  le  sacre  de  Henri  II 
(26  juillet  IS47).  ^°'''  l^s  Mémoires  de  Vieilleville,  livre  III,  et  Gode- 
froy,  Cérémonial  françois. 

2.  Au  sacre  du  roi  Henri  II,  le  cardinal  de  Lorraine,  qui  officiait  en 
sa  qualité  d'archevêque  de  Reims,  avait  pris  pour  texte  l'état  de  l'Eglise 
catholique  «  ébranlée  par  un  seul  homme  »  (à  ce  moment-là  on  ne  son- 
geait encore  qu'à  Lui  lier),  et  il  avait  développé  le  thème  courant,  à 
savoir  le  bouleversement  fatal  des  trônes  et  des  sociétés  si  la  Réforme 
eût  triomphé  :  <■  Je  me  suis  d'autant  plus  appesanti  sur  ces  choses,  dit-il, 
que  je  pense  qu'il  t'appartient,  à  toi  seul,  ou  peu  s'en  faut,  de  guérir 
toutes  ces  plaies  de  l'Eglise.  C'est  pourquoi  fais  en  sorte  que  la  posté- 
rité dise  de  toi  :  Si  Henri  II,  roi  de  France,  n'avait  pas  régné,  l'Eglise 
romaine  aurait  péri  de  fond  en  comble  ;  et  tu  le  feras,  si  tu  réfléchis  que 
rien  ne  sera  plus  agréable  à  Dieu...  Et  tu  seras  non  seulement  le  roi  de 
France,  mais  encore,  ce  qui  n'appartient  qu'aux  rois  français,  le  prêtre  et 
comme  le  serviteur  public  du  Dieu  tout  puissant  »  (Weiss,  La  Chambre 
at dente  ;  étude  sur  la  liberté  de  conscience  en  France  sous  François  1"  et 
Henri  IL  Documents  et  hUroduction,  1889). 

3 .    A  la   séance  solennelle  d'ouverture  des    Etats  généraux,  réunis  à 
Paris  au  Palais  de  Justice,  le  5   janvier  1558  (n.  st.).    C'était  pendant  le 
siège  de   Calais.  Le  Cardinal  de   Lorraine,  parlant  au  nom  du  clergé, 
Ronsard,  IX.  4 


50  HYMNE    DE   CHARLES 

Leur  promettant  en  Roy  qu'il  auroit  souvenance 
De  tant  de  loyautez  qu'il  avoit  receu  d'eux, 

38f.    Au  temps  le  plus  cruel,  quand  le  sort  hazardeux 
De  iMars,  qui  la  victoire  aux  Princes  oste  &  donne, 
Luy  esbranla  des  mains  le  sceptre  &  la  couronne  '  : 
Adonc  toy  poursuyvant  les  parolles  du  Roy  *, 

38^    \'estu  d'un  rouge  habit  qui  flamboit  dessus  toy 
A  rays  etincellants,  comme  on  voit  une  estoille 
Soubz  une  nuit  d'yver  qui  a  forcé  le  voille 
De  la  nue  empeschante,  &  des  rays  esclattans 

}88    Descouvre  aux  mariniers  les  signes  du  beau  temps  : 
Ainsi  tu  reluisois  d'habis  &  de  visage. 
Portant  de  sur  le  front  de  Mercure  l'image, 
Quand  son  chappeau  ailé,  &  ses  talons  ailez, 

593    Et  son  baston  serré  de  serpens  accoliez  ',  [9  v°] 

Le  soustiennent  par  l'air,  &  d'une  longue  fuitte, 
Legier,  se  va  planter  dessus  un  exercite  ♦, 
Ou  sur  une  cité,  &  d'une  haute  voix 

596   Anonce  son  message  aux  peuples  &  aux  Roys  : 
Le  cœur  des  Roys  fremist,  &  la  tourbe  assemblée 
Oyant  la  voix  du  Dieu  fremist  toute  troublée, 

584.  On  lit  en  )p-6o  abit  {éd.  suit,  corr.) 

386-587.  84-8-/  veincu  le  voile...  &  des  feux  esdaUns 

391.  84-S/  son  chapeau  plumeux 

39).  84-8J  Ou  dessus  une  ville 


obtint  3  millions  pour  le  service  du  roi.  Cf.  Georges  Picot,  Histoire  des 
Etais  généraux,  tome  H,  cbap.  i,  et  L.  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p.  231  et 
suiv. 

1.  Après  la  défaite  de  Saint-Quentin  (août  1557),  où  le  connéuble 
de  Montmorency  et  son  neveu  l'.iniiral  Coligny,  défenseur  de  la  ville, 
furent  faits  prisonniers.  V.  ci-dessus  VExbortat-.ou  an  camp,  note  du 
vers  12. 

2.  C.-à-d.  :  parlant  après  le  roi  et  développant  son  discours. 
5  .   C'est  le  caducée. 

4.  C.-à-d.  :  sur  une  armée  (latin  «A"f?vj/i/j).  Déjà  vu  aux  tomes  I,  p.  31, 
et  II,  p.184. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  5I 

Ferme  sans  remuer  ny  les  yeux  ny  les  pas  : 

400    Ainsi  tu  esbranlois  tout  le  cœur  des  estas, 

Qui  ne  se  remuoyent  tant  soit  peu  de  leurs  places 
Oyant  tes  motz  sortis  de  la  bouche  des  Grâces  '. 
Si  j'avoys  de  puissance  autant  que  j'ay  d'oser, 

404    De  ces  deux  oraisons  j'oserois  composer 

Un  livre  tout  entier  ^,  mais  mon  dos  ne  se  charge 
D'un  faix  si  accablant,  si  pesant  &  si  large, 
Car  quand  je  le  voudrois  faire  ne  le  pourrois, 

408    Ny  tes  motz  imiter,  non  plus  qu'on  voit  au  bois 
Quelque  petit  pinson  (bien  qu'il  ait  bon  courage) 
Du  gentil  rossignol  imiter  le  ramage  5 . 
L'éloquence  sans  plus  agréable  ne  t'est, 

412  Mais  estant  de  repos  quelques  fois  il  te  plaist 
Comme  pour  un  mémoire  escrire  les  histoires 
Du  Roy,  &  ses  combatz,  ses  faitz,   &  ses  victoires, 

599.  71-7J  par  erreur  le  pas  (éd.  suiv.  corr.) 

401.  78-8J  Qui  ravis  ne  cliangeoient  de  gestes  ny  de  places 

407.  j8-8j  Quand  je  le  voudrois  faire,  encor  je  ne  pourrois 

408.  6 j  par  erreur  imitez  (éd.  suiv.  corr.) 

412-414.  84-87  Mais  en  ton  cabinet  quelquefois  il  te  plaist  De  Henry 
nostre  Prince  escrire  les  histoires,  Ses  combas  alternez  de  pertes  &  vic- 
toires 


1.  Cf.  M.  de  l'Hospital  :  «  Lorsque  le  soldat  manquant  de  tout 
demandait  son  salaire  et  croyait  ne  pouvoir  suivre  tes  étendards,  Dieu 
te  donna,  Charles,  des  ressources  dans  ton  intelligence  et  dans  le  patrio- 
tisme de  tes  concitoyens.  Semblable  à  la  corne  d'abondance  et  dispensa- 
teur des  biens  de  tous,  tu  as  reçu  en  deux  jours  la  souscription  des  bons 
citoyens  de  Paris  ;  bientôt  cet  argent  partagé  a  rendu  la  vigueur  aux 
soldats  affaiblis  et  les  a  préparés  à  lobéissance.  Grâce  à  ces  ressources, 
les  Anglais  ont  été  chassés  de  nos  rivages  et  repoussés  au  delà  des  mers  » 
{Carm.,  livre  III,  épitre  vi,  sur  la  double  conquête  de  Calais  et  de 
Guines  ;  trad.  Bandy  de  Nalèche,  p.  181). 

2.  Ronsard  veut  dire,  sans  doute,  qu'il  les  développerait  en  vers, 
ainsi  que  semble  l'indiquer  la  suite.  Au  reste,  il  s'en  est  peut-être  ins- 
piré quatre  ans  plus  tard  dans  son  Institution  pour  le  roy  Charles  7X  et  ses 
Discours  politiques. 

3.  Cet  alinéa  vient  encore  du  Laus  Pisoiiis  cité  plus  haut,  vers  72  à 
80  :  Quod  si  jam  validae  mihi  robur  mentis  inesset... 


52  HYMNE   DE   CHARLES 

Esquelles  lu  as  part,  car  en  robbe  &  armé 

416    Tu  l'as  tousjours  suivy  comme  son  cher  aymé. 
Quand  tu  es  à  repos  des  aftaires  publiques, 
Tu  te  tournes  joyeux  aux  nombres  poétiques 
Grecz,  Latins  &  François,  &  lors  tout  le  coupeau  [ior°J 

420    Du  Nymphal  Elicon  ',  Phcbus  &  le  troupeau 
Que  Calliope  mené  à  ton  chant  se  présente, 
Et  t'aymant,  à  l'envy  ses  beaux  dons  te  présente  ^  : 
Il  seroit  bien  ingrat   &  n'auroit  pas  esté 

424    De  Jupiter  conceu,  de  Mémoire  allaitté, 

S'il  ne  te  confessoit  son  Seigneur  &  son  maistre, 
Qui  l'as  fait  déloger  de  son  manoir  champestre, 
Barbare  &  mal  en  point,  qu'un  pauvre  ruisselet, 

428    Qu'un  Ihierre,  une  mousse,  un  laurier  verdelet 
Entournoit  seullement,  qui  n'avoit  en  partage 
Qu'un  lut  mal  façonné,  &"  qu'un  antre  sauvage, 
Et  maintenant  se  voit  par  toy  seul  honnoré, 

452    Luy  donnant  ton  Meudon  où  il  est  adoré  ', 

427.  jS-Sj  Barbare  «!t  mal-basty 


r.  C.-à-d.  :  toutes  les  divinités  inspiratrices  qui  habitent  le  coupeau 
(sommet)  de  l'Hclicon,  peuplé  de  Nymphes. 

2.  Ces  six  vers  sont  encore  transposés  du  Lnus  Pisoiiis,  vers  165  à 
165  :  Si  carmina  forte...  —  Noter  la  faiblesse  des  dernières  rimes. 

5.  Depuis  le  vers  425,  le  pronom  il  désigne  le  troupeau  des  neuf 
Muses,  ainsi  que  l'indique  le  contexte.  Remarque  importante,  vu  que 
Michelet  a  mal  interprété  tout  ce  passage,  en  pensant  qu'il  s'agit  de 
Ronsard  seul,  que  le  cardin.il  aurait  logé  au  château  de  Meudon.  Le 
«  manoir  champestre  »  du  vers  426,  c'est  le  mont  Hélicon,  séjour  des 
Muses.  Le  «  pauvre  ruisselet  »  du  vers  427,  c'est  la  source  de  Castalie, 
ou  celle  d'Hippocrtne.  L'  «  antre  sauvage  »  du  vers  450,  c'est  l'antre 
Corycien  au  flanc  du  Parnasse.  —  Il  est  certain  que  Ronsard  a  pensé 
à  lui-même  ;  mais  il  a  généralisé  en  nictaphorisant.  11  a  développé 
plus  loin  sa  pensée  de  façon  concrète  avec  des  noms  de  poètes,  parmi 
lesquels  il  se  range.  Donc,  de  ce  fait  très  probable  qu'il  a  désigné  ici 
allégoriquenient  la  troupe  des  poètes  contemporains,  venus  à  Paris  d'un 
coin  rustique  et  modeste  de  leur  province,  on  n'a  pas  le  droit  de  con- 
clure que  Ronsard  occupait  à  demeure  «  une  des  tours  du  château  de 
Meudon  »,    ni  surtout  qu'il  y  rencontra  Rabelais,  lequel  était  mort  en 


CARDINAL    DE    LORRAINE  53 

Ton  Meudon  maintenant  le  séjour  de  la  Muse, 
Meudon  qui  prend  son  nom  de  l'antique  Méduse  '. 
Quelque  fois  il  te  plaist  pour  l'esprit  defacher 

456    Du  lue  au  ventre  creux  les  languettes  toucher  ^, 
Pour  leur  faire  parler  les  gestes  de  tes  pères, 
Et  les  nouveaux  combatz  achevez  par  tes  frères, 
Comme  Achille  faisoit  pour  s'alléger  un  peu, 

440    Bien  qu'en  l'ost  des  Gregois  Hector  ruast  le  feu, 
Et  que  l'orrible  effroy  de  la  trompe  entonnée 
Criast  contre  le  bruit  de  la  lyre  sonnée  3. 

Mon  Dieu  que  de  douceur,  que  d'aise  &  de  plaisir 

444    L'âme  reçoit  alors  qu'elle  se  sent  saisir 

Et  du  geste,  &  du  son,  &  de  la  voix  ensemble 

Que  ton  Ferabosco  sur  trois  lyres  assemble  ■♦,        [10  v°] 

Quand  les  trois  ApoUons  chantant  divinement  >, 

4î6.  -îS-S-j  Du  luth 
440.  bo-8-j  des  Grégeois 


155},  alors  que  Ronsard  ne  fréquentait  pas  encore  ledit  château.  Au 
reste,  les  quatre  pages  que  Michelet  a  consacrées  à  Ronsard  dans  son 
Histoire  de  Fraïue  sont  un  tissu  d'erreurs,  dont  on  trouve  par  malheur 
un  écho  dans  Forneron,  op.  cit.,  tome  I,  p.  98. 

1.  Etymologie  fantaisiste,  comme  Hercueil  (Arcueil)  d'Hercule 
(tome  III,  p.  209)  et  la  Denysiere  de  Dionysos  (tome  VI,  p.  185). 

2.  Le  lue  ou  luth  était,  au  xvi'  siècle,  un  instrumenta  10  ou  12  cordes 
pincées  et  sa  caisse  était  très  bombée. 

j.  Cf.  Homère,  //.,  IX,  186  et  suiv.  Mais  cet  alinéa  vient  encore 
directement  du  Laus  Pisonis,  vers  166  à  177  :  Sive  chelyn  digitis  et  eburno 
verbere  puisas... 

4.  Ce  passage  nous  apprend  que  le  musicien  italien  Alfonso  Fera- 
bosco était  alors  aux  gages  du  c.nrJinal  de  Lorraine.  D'après  Fétis, 
Biogr.des  Musiciens,  il  s'était  établi  en  Angleterre  vers  1540  et  <•  long- 
temps après  on  le  retrouve  par  l'un  de  ses  ouvrages  avec  le  titre  de 
gentilhomme  au  service  du  duc  de  Savoie  ».  Il  est  en  effet  l'auteur  de 
deux  livres  de  madrigaux  à  cinq  voix,  dont  le  premier  a  pour  titre  :  Il 
primo  libro  de  madrigali  a  ciuque  voci  composta  dal  signer  Aljovso  Fera- 
bosco, geniihiomo  al  servi:Jo  d'il  signer  duca  di  Sahaudia.  Il  quitta  vraisem- 
blablement Paris  en  1559,  à  la  suite  de  Madame  Marguerite,  sœur  de 
Henri  II,  mariée  au  duc  de  Savoie,  Emmanuel-Philibert. 

5.  Ronsard  désigne,  par  «  les  trois  Apollons  »,  Alfonso  Ferabosco  et 
ses  deux  frères  cadets.    On  retrouve  leurs   traces  dans  les   Epithalames 


54  HYMNE    DE   CHARLES 

448    Et  mariant  la  lyre  à  la  voix  doucement, 

Tout  d'un  coup  ■  de  là  voix  &  de  la  main  agille 
Refont  mourir  Didon  par  les  vers  de  Vergille, 
Mourant  presques  eusmesme,  ou  de  fredons  plus  baux 

4)2    De  Guines  &  Calais  retonnent  les  assaux, 

Victoires  de  ton  frère  *  :  adonques  il  n'est  ame 

Q.ui  ne  laisse  le  corps.  &  toute  ne  se  pasme 

De  leur  douce  chanson,  comme  là  haut  aux  cieux 

4)6    Soubs  le  chant  d'Apollon  se  pasment  tous  les  Dieux, 
Quand  il  touche  la  lyre,  &  chante  le  Trofée 
Qu'éleva  Jupiter  des  armes  de  Typhée  î. 
Aussi  ne  faut  toujours  languir  embesongné 

460    Soubs  le  soucy  publicq,  ny  porter  ranfrongné 

Toujours  un  triste  front,  il  faut  qu'on  se  defache. 
Et  que  l'arc  trop  tendu  quelque  fois  on  delache  : 
Apres  un  fâcheux  soir  vient  un  beau  lendemain, 

452.  /S-Sj  De  Guine'  &  de  Calais 
461.  (>7-7S  par  erreur  un  tristre  (éd.  suiv.  corr.) 
465-468.   Ji-yS  gnilleinettent  ces  vers 
459-470.   S4-S/  suppriment  ces  don^e  vers 


composés  par  Du  Bellay  et  Jodelle  pour  le  mariage  de  Madame  Margue- 
rite.  D'après  le  premier,  «  les  trois  Pharabosques  italiens,  musiciens  de 
Mgr  le  Cardinal  de  Lorraine    »  dev.iieni  entrer,   habillés  en  Amphions, 
dans  la  salle  du  festin,  à  la  suite  du   poète,  pour  jouer  de  leurs  instru- 
ments et  chanter   do    ses   quatrains  (éd.    Chamard,  tome  V,  p.   2;i). 
D'.iprcs  le  second,  une  troupe  de  chanteurs  devait  contenir  : 
Deux  de  ces  trois  enf.uis  Italiens  transmis 
Non  de  Rome,  ains  du  ciel,  pour  adoucir  la  peine 
Que  toute  affaire  apporte  au  Prélat  de  Lorraine, 
et  dans  un  autre  choiur  devait  tîg.irer  «  leur  frère  plus  âgé  »  (éd.  Marty- 
Laveaux,  tome  II,  p.  125). 

1 .  C.-à-d.  :  tout  ensemble. 

2.  La  prise  de  Guines  le  20  janvier  1558  suivit  de  quatorze  jours 
celle  de  Calais  (v.  les  Œuvres  Je  Du  Bellay,  éd.  Chamard,  t.  VI,  p.  31, 
note).  Ronsard  a  interverti  l'ordre  pour  les  besoins  du  vers.  Cf.  ci-dessus. 
Exhortittion  lUi  camp,  vers  14. 

5.  Typhée,  ou  Typhon,  est  un  des  Titans  que  Jupiter  précipita  dans  le 
Tartare.  Cf.  Hésiode,  Théogonie. 


CARDINAL    DE    LORRAINIE  55 

464    Et  le  grand  Jupiter  de  celle  mesme  main 

Dont  il  lance  la  foudre,  il  prent  la  pleine  coupe, 
Et  s'assied  tout  joyeux  au  millieu  de  sa  troupe. 
Apres  un  froid  yver  un  printemps  adoucy 
468    Renaist  avec  ses  fleurs,  il  nous  faut  vivre  ainsy. 

Et  chercher  les  plaisirs  aux  ennuys  tous  contraires, 
Pour  retourner  après  plus  dispos  aux  affaires. 
Que  diray  plus  de  toy?  quand  le  fatal  destin 
472    Renversa  toute  France  aux  murs  de  sainct  Quentin, 

Et  que  Mommorency  des  François  Connestable,     [11  r°] 
Aiant  rendu  de  soy  meinte  preuve  honorable. 
Preux,  vaillant  &  hardy,  en  son  âge  dernier 
476    Fut,  les  armes  au  poing,  emmené  prisonnier  % 
Alors  qu'un  beau  sepulchre  acquis  par  la  victoire 
Le  devoit  honnorer  d'une  immortelle  gloire 
Comme  il  le  desiroit,  si  le  malheureux  sort 
480    N'eust  esté  envyeux  d'une  si  belle  mort. 

Mais  ny  son  bon  avis,  son  sens,  ny  sa  prouesse 
Ne  peurent  résister  à  l'aveugle  Déesse, 
Pour  monstrer  un  exemple  à  tout  homme  vestu 
484    De  chair,  que  le  destin  pe^it  plus  que  la  vertu  2. 
Alors,  en  attendant  le  retour  de  ton  frère 
Que  la  France  appelloit  en  ayde  à  sa  misère, 

475.  jS-Sj  Vaillant,  sage  &  hardy 

479-480.  "jS-Sj  Un  Guesclia   des  François,  n'eust  esté  que  le  sort 
Envia  son  triomphe,  &  son  heureuse  mort 


1.  Anne  de  Montmorency  avait  été  fait  prisonnier  sous  les  murs  de 
Saint-Quentin  le  10  août  i5S7-  Ses  neveux,  l'amiral  Coligny  et  le  colo- 
nel François  d'Andelot,  enfermés  dans  la  ville,  soutinrent  le  siège  jus- 
qu'au 27  août,  jour  où  ils  furent  faits  prisonniers  à  leur  tour.  V.  ci- 
dessus,  Exhortation  au  camp,  note  du   vers  X2. 

2.  La  déesse  Fortune  joue  un  grand  rôle  dans  les  œuvres  de  Ronsard . 
Cf.  la  Prière  à  la  Fortune  au  tome  VIII,  la  Complainte  contre  Fortune  (à 
Odet  de  Coligny),  l'épitre  :  L'homme  ne  peut  scavoir  (au  même),  la  Bien- 
venue de  Mgr  le  Connestable  (au  même),  etc. 


56  HYMNE    DE    CHARLES 

Que  le  Tybre  Romain  amusoit  à  ses  hors  ', 

488   Tu  fis  fortifier  nos  villes  &  noz  pors, 

D'un  esprit  prévoyant,  tu  mis  Paris  en  armes  ^, 
Tu  fis  de  toutes  parts  amasser  des  gendarmes, 
Des  chevaux,  des  souldars,  qui  se  suivoyent  ainsi 

492    Venant  en  nostre  camp,  comme  l'air  espoissi, 
De  nues  tout  chargé,  se  presse  d'une  suitte, 
Quand  Aquillon  le  souffle  &  lui  donne  la  fuitte, 
Ou  comme  on  voit  les  flotz  d'une  escume  tous  blancs 

496    S'entre-pousscr  l'un  l'autre,  &  se  suivre  de  rancs  : 
Un  flot  sur  l'autre  flot  en  son  ordre  ne  cesse 
D'aller,  tant  qu'il  se  froisse  5  à  la  rive  maistresse. 
D'un  tel  ordre,  noz  gens  de  cuirasse  chargez, 

500    Par  ton  commandement  se  suivoientarrengez.       [11  v°] 
Et  bien  que  toute  France  errast  toute  troublée, 
De  misère  à  misère  à  l'autre  redoublée, 
Et  que  nostre  malheur,  tant  plus  on  le  pensoit 

504    Achevé,  plus  fertille  après  recommençoit  : 

Comme  on  voit  bien  souvent  les  sources  des  fonteines, 
Quand  le  plomb  est  gasté,  multiplier  leurs  veines  : 

487.   On  lit  eu  $9-6"/  le  Tynibre  {corrigé  aux  errata  de  67) 

491-498.  yS-Sj  remplacent  ces  huit  vers  par  ces  quatre  :  Qui  venoient 
file  à  file  aussi  espais  qu'en  mer  On  voit  flot  dessus  flot  les  tempestes 
s'armer.  Et  poussant  &  grondant  À  s'enflant  J'un  orage,  D'un  long 
ordre  se  suivre  &  hurtcr  le  rivage 

499.  ôy-Sj  cuirasses 

501,  Sj  Encor  que  nostre  France  errast  toute  troublée 


r.  François  de  Guise  commandait  alors  la  malheureuse  expédition  de 
Naples  contre  le  duc  d'Albe.  Il  était  entré  à  Home  le  2  mars  i^SJ. 
s'y  était  attardé  un  mois  entier,  puis  avait  éciioué  le  t)  mai  devant 
Civitella.  Cf.  Forncron,  op.  cit.,  tome  I,  chap.  6. 

2.  En  septembre  15^7,  alors  que  Paris,  sans  défense,  s'attendait  de 
jour  en  jour  à  être  investie  par  l'armée  de  Philippe  II.  Celui-ci  ne  vou- 
lut pas,  ou  n'osa  pas,  faute  de  ressources,  exploiter  jusque-là  sa  victoire 
de  Saint-Quentin. 

5.   C.-à-d.  :  jusqu'à  ce  qu'il  se  brise. 


CARDINAL   DE    LORRAINE  57 

Plus  ceste  cy  l'on  bouche,  &  tant  plus  ceste  là 

508    Se  crevé  de  la  terre,  &  jallist  çà  &  là, 

Puis  une  autre  &  une  autre  :  ainsi  en  abondance 

Le  malheur  plus  fertil  tousjours  naissoit  en  France'  : 

Mais  avec  la  vertu  tu  t'opposas  si  bien 

512   Au  malheur,  que  le  mal  ne  nous  offença  rien, 
Et  rendis  si  à  point  noz  armes  ordonnées, 
Que,  ton  frère  venu,  en  moins  de  trois  journées 
Nos  estandars  perdus  nous  furent  redonnez, 

S16    La  couleur  devint  belle  aux  François  estonnez, 
Et  nostre  grand  cité  que  la  peur  tenoit  prise 
Reprint  cœur  au  seul  nom  de  ton  frère  de  Guise  ^, 
De  qui  les  nobles  faitz  d'un  plus  horrible  son 

^20    Je  te  veux  faire  ouyr  en  une  autre  chanson. 
Si  ceste  cy  te  plaist,  &  si  tu  me  fais  signe 
Qu'assez  à  gré  te  vient  le  bas  son  de  mon  hymne  3, 
Le  recevant  de  moy  ainsi  que  Dieu  reçoit 

524    Une  petite  offrande,  alors  qu'il  aperçoit 
Le  cœur  du  suppliant  estre  bon  &  fidelle  4  : 
Qui  ne  peut  mettre  au  chef  d'un  sainct  une  chandelle, 
Au  moins  la  mette  aux  pied^,  &qui  auxpiedz  sacrez  [12  r°J 


511.  jS-Sj  Mais  armé  de  vertu 
520.  jS-Sj  Je  te  veux  faire  entendre 


1.  Comparaison  empruntée  à  Ovide,  Met.,  IV,  122  et  suiv. 

2.  François  de  Guise  revint  d'Italie  en  octobre  1557.  Il  s'était  embar- 
qué à  Civitavecchia  le  14  septembre,  «  ramenant  en  France  ses  forces 
entières  »,  nous  dit  Monluc  (éd.  P.  Courteault,  tome  II,  p.  297).  Le 
6  octobre  il  arrivait  à  Saint-Germain  près  du  roi  (L.  Romier,  op.  cit.,  II, 
p.  186).  Sa  seule  présence  rassura  les  l-arisiens.  Nommé  lieutenant  géné- 
ral du  royaume,  il  allait  venger  la  défaite  de  Saint-Quentin  par  la  prise 
de  Calais  et  de  Guines  en  janvier  1558.  Cf.  Forneron,  op.  cit.,  tome  I, 
chap.  7.  Cf.  Michel  de  l'Hospital,  op.  cit.  ci-dessus,  p.  51. 

3.  Rimes  phonétiques  :  on  prononçait  sine  et   hinne. 

4.  Imité  de  Tibulle,  op.  cit.,  vers  7  et  suiv.  Déjà  vu  dans  le  dédicace 
générale  des  Odes,  au  tome  VU,  p.  9. 


58 


HYMNE   DE    CHARLES 


$28    Ne  la  peut  mettre,  au  moins  qu'il  la  mette  aux  degrez 
Ou  sur  quelque  pillier  '  :  en  ce  point  une  offrande, 
Bien  qu'elle  soit  petite,  en  vaut  bien  une  grande  : 
Car  la  dévotion  fait  valoir  le  présent 

552    Et  comme  s'il  fust  d'or  le  fait  riche  &.  pesant. 

Diron-nous  quand  fortune  ennemye  à  noz  armes 
Mist  en  route  *  le  camp  du  Maréchal  de  Termes  ', 
Qu'elle  avoit  dans  son  sein  si  chèrement  noury 

536    Faisant  lovai  service  à  son  prince  Henry, 

Depuis  se  despitant  contre  l'honneur  qu'à  force 
Il  conquist  en  Escosse,  en  Itale,  &  en  Corse, 
Luy  tourna  le  visage,  &  d'un  nouveau  mechef 

540    En  luy  perdant  ses  gens  luy  foudroya  le  chef-*  ? 
Lors  tu  monstras  combien  la  prudence  parfailte 
Doit  conseiller  un  Prince  après  une  defaitte  : 
Soudain  tu  repeuplas  d'escus  &  de  plastrons, 

544   Et  de  nouveaux  soldars  nos  rompus  escadrons, 

531-552.  yi-Sj  guillemeltent  ces  vers 

555.   jS-Sj  en  son  sein 

54}.  S4-S7  d'armes  &  de  plastrons 


1.  Bien  que  Ronsard  ait  trouvé  l'idée  dans  Tibulle,  loc.  cit.,  il  a  plu- 
tôt imité  ici  Properce,  II,  10,  21   : 

Ut  caput  in  magiiis  ubi  non  est  tangere  signis, 
Ponitur  hic  inios  ante  corona  pedes  ; 
et  encore  en  1S65  d.ms  un  sonnet  dédicacé  à  Isabeau  de  Limeuil  : 
Quand  on  ne  peut  sur  le  chef  d'une  image 
Mettre  un  bouquet,  il  le  faut  mettre  au  pied. 

2.  C.-à-d.  :  mit  en  déroute.  Cf.  tome  VII,  p.  5,  vers  5  et  la  note. 

3.  Rimes  phonétiques.  Au  xvi*  siècle  \'e  tonique  devant  un  r  suivi 
d'une  consonne  était  toujours  très  ouvert  et  par  conséquent  très  voisin 
de  l'a;  on  prononçait  indifféremment  giiitetre  et  guitarre.  merque  et 
marque,  sarge  et  serge,  hargne  et  herone,  tertre  et  tartre,  berge  et  barge, 
terme  et  terme,  larme  et  '^/m^  (Thurot,  Prononciation  fr.,  tome  1,  p.  4  et 
suiv.). 

4.  11  s'agit  de  la  défaite  du  maréchal  Paul  de  la  Barthe,  seigneur  de 
Termes,  le  13  juillet  1558  à  Gravelines,  où  il  fut  fait  prisonnier.  Il  avait 
76  ans.  Ronsard  attribue  cette  défaite    à    la  Fortune,    comme  celle  de 


CARDINAL    DE    LORRAINE  59 

Tu  transmis  du  renfort  aux  places  plus  debilles, 
De  nouveaux  gouverneurs  tu  asseuras  nos  villes, 
Si  bien  que  l'ennemy  qui  nostre  camp  défit 

$48    N'eut  que  la  vaine  gloire,  &  non  pas  le  proffit. 
Voilà  que  tu  nous  sers  »  quand  la  fortune  adverse 
Nous  donne  en  se  jouant  quelque  dure  traverse, 
Si  qu'en  toutes  saisons  pour  l'honneur  des  François 

552    Tu  batailles  en  robbe  &  ton  frère  en  harnois  ^. 
Avienne  que  jamais  ton  frère  ne  rencontre 
La  fortune  ennemye,  ou,  si  elle  se  monstre  [12  v°] 

Ayant  tourné  sa  robbe  >,  au  dos  des  ennemis 

$$6    Et  non  sur  ta  maison  le  desastre  soit  mis, 
Afin  que  le  malheur  qui  les  Princes  menasse 
N'entrcrompe  jamais  les  honneurs  de  ta  race. 
Mais  que  dirai-je  plus,  que  dirai-je  de  toy  ? 

560    Dirai-je  la  faveur  que  te  porte  le  Roy, 

Comme  à  son  cher  parent  &  serviteur  fidelle? 

Dirai-je  ta  niepce  en  beauté  la  plus  belle 

Que  le  ciel  ayt  fait  naistre,  &  dont  les  yeux  plaisans 

564    Meriteroyent  encor  un  combat  de  dix  ans  '^, 

Saint-Quentin  (v.  ci-dessus).  En  réalité  elle  est  due  à  ce  fait  que  l'armée 
du  maréchal  était  composée  en  majeure  partie  de  mercenaires  allemands, 
pillards  avant  tout,  qui  ne  laissaient  rien  dans  le  pays  de  ce  qu'ils  pou- 
vaient emporter  sur  leurs  chariots.  Comme  cette  armée  encombrée  par 
le  butin  revenait  lentement  le  long  des  dunes  flamandes  aprèsle  pillage 
de  Dunkerque,  elle  fut  surprise  par  les  Espagnols  que  commandait  le 
comte  d'Egmont.  Les  Allemands  refusèrent  alors  de  se  battre  et  «  se 
rompant  d'eux-mesmes,  haulserent  leurs  piques  et  jetèrent  là  leurs 
armes  «  (Rabutin,  Commentaires,   p.  599,  cité  par  Forneron,  op.   cit.,  I, 

2)0). 

1 .  C.-à-d.  :  en  quoi  tu  nous  sers. 

2.  .Sur  les  services  rendus  par  le  cardinal  de  Lorraine  pour  soutenir 
les  armes  du  roi  Henri  II  en  1557  et  1558,  v.  Michel  de  THospital,  op. 
cit.,  livre  II,  ép.  19;  III,  ép.  6. 

3.  Souvenir  d'Horace  parlant  de  la  Fortune  hostile,  Cariii.,  I,  35,  23  : 
«  mutata  veste  ». 

4.  Il  s'agit  de  Marie  Stuart,  fille  de  Marie  de  Guise.  La  même  idée 
se  trouve  dans  le  Synpose  de  Louis  le  Roy,  dédié  au  dauphin  François 
et  à  Marie  Stuart  (voir  la  thèse  de  Becker). 


60  HYMNE    DE    CHARLES 

Soit  qu'elle  fust  dix  ans  par  les  Grecs  demandée, 
Ou  qu'elle  fust  dix  ans  par  les  Troyens  gardée  ? 
Laquelle  a  pour  mary  du  Roy  le  filz  aisné  ■, 

568    Et  luy  a  pour  douaire  un  royaume  donné, 
Riche  de  peuple  &  d'or,  éloigné  de  la  terre. 
Que  le  père  Océan  de  tous  coustez  enserre  ^  : 
Aussi  ne  failloit  il  qu'elle  qui  quelque  fois 

572    Doit  bailler  la  naissance  à  tant  de  jeunes  Roys, 
Eust  son  berceau  lavé  d'une  mer  incongneue, 
Ou  de  quelque  rivière  en  peu  d'honneur  tenue. 
Mais  que  la  grand  Tethys  le  lavast  de  ses  flotz 


S69.  S4-8J  aux  confins  Je  la  terre  |  Bien  qu'aucune  édition  du 
XVI'  siècle  ne  nielle  une  virgule  à  la  fin  du  vers,  je  crois  que  le  sens  en  veut 
une  (voir  la  note). 

<)8o.  On  lit  en  J9  de  voille  {éd.  suiv.  corr.) 

571-5S4.  ■jS  rem/iliice  ces  quatorze  vers  par  ce  distique  :  Ton  \)t\  crW 
qui  n'a  point  au  monde  son  pareil  Sert  d'astre  en  ton  Escosse,  &  à 
nous  de  Soleil  et  la  virgule  finale  du  vers  jSj  par  un  point  {voir  la  note  du 
vers  )S6)  |  84-8^  suppriment  même  ce  distique  de  jS,  avec  ce  qui  suit 
jusqu'au  vers  6)8  inclus. 


1.  Elle  avait  épousé  le  dauphin  François  le  24  avril  1558.  Ce  mariage 
fut  chanté  par  M.  de  l'Hospital,  op.  cit.,  livre  IV,  Epithalame  ;  par 
Baïf,  Œuvres,  éd.  Marty-Laveaux,  tome  II,  p.  523  ;  par  J.  Grevin, 
Hymne  à  Mgr  le  Dauphin  ;  par  G.  Buchanan  et  d'autres  poètes  ;  mais, 
chose  curieuse,  Ronsard  ne  lui  a  pas  consacré  de  pièce  à  part. 

On  trouve  des  détails  intéressants  sur  ce  mariage  dans  Th.  Godefroy, 
Cérémonial  fr.,  tome  II,  p.  i  à  12. 

2.  Ce  serait  une  erreur  de  voir  dans  ce  vers  un  souvenir  d'Homère, 
en  le  faisant  rapporter  au  mot  «  terre  ».  Etant  donné  tout  le  contexte,  il 
faut  comprendre  qu'il  s'agit  d'un  royaume  situé  à  une  extrémité  de  la 
Terre  (cf.  Virgile,  Bue.  i,  66  :  penitus  toto  divises  orbe  Britannos), 
lequel  est  entouré  de  tous  cotés  par  l'Océan  ;  ce  qui  n'est  pas  vrai  de 
l'Ecosse  seule,  mais  de  toute  l'ile  de  la  Grande-Bretagne;  aussi  crois-je 
que  Ronsard  a  voulu  désigner  ainsi  l'ile  entière;  ce  sens  est  confirnié 
par  le  sonnet  qu'il  adressa  en  1559  a  Marie  Stuart  :  L'Angleterre  ..'t 
i'Escosse  î\:  la  Françoise  terre...  (au  Second  liire  des  ^feslangrs  ;  \oir  le 
tome  X  de  la  présente  édition). 

Les  Guises  avaient  fait  signer  à  Marie  Stuart  l'abandon  de  son 
royaume  d'Ecosse  au  roi  de  France  si  elle  venait  à  mourir  sans  héritier; 
et,  d'autre  part,  elle  était  elle-même  l'héritière  légitime  du  royaume 
d'Angleterre.  Cf.  ci-après  le  Chant  Je  liesse,  vers   120  et  la  note. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  él 

576    En  qui  de  l'univers  les  germes  sont  encloz  '. 

Belle  Royne  d'Escosse  ^,  ains  mortelle  Déesse, 
Tu  nous  as  resjouyz  de  pareille  liesse 
Que  le  soleil  d'Autonne,  alors  que  de  ses  rays 

580    II  a  fendu  de  l'air  le  voille  trop  espaix, 

Et  net,  &  clair  &  beau  monire  sa  teste  blonde,     [13  r°| 
Et  de  son  beau  regard  resjouit  tout  le  monde. 
Ou  comme  le  printemps  la  terre  rejouist, 

584    Quand  la  glace  d'yver  au  vent  s'evanouist. 

Princesse,  l'ornement  &  l'honeur  de  nostre  âge, 
Quand  ton  sang  ne  viendroit  de  si  haut  parentage  3, 
Quand  mille  &  mille  Roys  tes  ayeux  ne  seroyent, 

588    Encores  tes  vertus  tresnoble  te  feroyent, 
Et  ton  divin  esprit  :  car  la  pompeuse  race. 
Les  pères,  les  ayeus,  les  sceptres,  &.  la  masse 
Des  monstrueux  palais  qui  s'elevent  si  haut, 

593    »  Ne  font  pas  la  noblesse  oià  la  vertu  défaut, 
»  Ne  la  vieille  medalle  en  rouille  consumée, 
»  Ny  les  tableaus  reclus  tous  noircis  de  fumée, 
»  Ny  les  pourtraictz  moisiz  des  antiques  ayeux, 

596    »  Ja  par  l'eage  ecourtez  &' d'oreilles  &  d'yeux. 

589-590.  /8  Ny  sceptres  redouiez  ny  la  pompeuse  race,  Pères,  mères, 
ayeux,  bisayeux,  &  la  masse 

591.  O» /«/ «K^9  monstreus  pallais  (i;^.  suiv.corr.) 

595.  On  m  en  $g  pourtraistz  {éd.  stiiv.  corr.) 

596.  60-jS  par  l'aage  {et   l'âge) 


1.  Cf.l'ode  A  ^f.  de  VHospilal,  str.  5  (au  tome  III,  p.  126). 

2.  Bien  qu'elle  habitât  la  France,  Marie  Stuart  avait  le  titre  de  reine 
d'Ecosse,  et  son  mari  fut  appelé  pour  cette  raison  le  roi-dauphin  depuis 
son  mariage  jusqu'à  son  accession  au  trône  Je  France  en  juillet  1559. 
Quant  à  la  régence  d'Ecosse,  elle  était  exercée  par  Marie  de  Guise,  qui 
mourut  le  10  juin  1560. 

}.  Ce  développement  est  mal  lié  à  celui  qui  précède,  car  tonte  la 
tirade  qui  suit  sur  la  noblesse  morale  semble  bien  s'adresser  non  plus 
à  Marie  Stuart,  mais  à  son  oncle  le  cardinal,  qui  est  le  sujet  de  1  hymne 
et  que  Ronsard  interpelle  directement  au  vers  603.  Aussi  a-t-il  remanié 
ce  passage  avantageusement  en  1578. 


62  HYMNE    DE    CHARLES 

»  C'est  la  seule  vertu  qui  donne  la  noblesse  ', 
»  Geste  vertu  qui  est  la  Royne  &  la  Princesse 
»   De  toute  chose  née,  &  à  laquelle  on  doit 

600    »  Venir  en  travaillant  par  le  chemin  estroit, 

Espineux  &  fascheux,  où  peu  de  gens  arrivent, 
Car  le  trac  de  vertu  bien  peu  de  gens  ensuivent  ^: 
Toy,  Charles,  qui  t'es  faict  de  vertu  l'héritier, 

604   T'achemines  au  ciel  par  si  noble  sentier. 

Que  je  m'estime  heureux  d'estre  né  de  ton  âge! 
Non  que  la  foy  chenue  y  soit  plus  en  usage 
Qu'elle  n'estoit  jadis  au  temps  de  noz  ayeux, 

608    Non  que  le  sainct  troupeau  qui  s'enfuît  aux  cieux  [13  v°] 
Eschappant  mal  enclos  de  la  boëte  à  Pandore, 
Comme  au  temps  de  Saturne  icy  demeure  encore  î  : 
Les  meurdres  &  le  sang,  la  guerre  &  le  discord, 


598-599.  75  Elle   est    le    vray  honneur,  c'est  la  seule  maistresse  De 
l'action  humaine 

606.  71?  la  foy  première 

607.  7<?  Ny  la  bonne  équité,  trésor  de  noz  ayeux 
610.  7<S  y  refleurisse  encore 


1.  Souvenir  de  Juvénal,  Sut.,  VllI,  19-20  : 

Tota  licet  veteres  exornent  undique  cerae 
Atria,  nobilitas  sola  est  atque  unica  virtus. 

2.  Le  trac  de  la  vertu,  c'est  «  ce  sentier  solitaire  et  rude  où  le  juste 
grimpe  plutôt  qu'il  ne  marche  »  (Bossuet,  Or.  fuit.  d'H.  de  Fr.).  Cf. 
l'Hymne  de  la  Philosophie,  au  tome  VIII,  p.  97  et  suiv. 

5.  Ronsard  semble  avoir  confondu  ici  deux  souvenirs  d'Hésiode,  car 
de  la  «  boete  à  Pandore  »  il  ne  s'échappa  que  des  maux.  Hésiode,  Trav. 
et  Jours  :  «  Pandore,  tenant  dans  ses  mains  un  grand  vase  en  souleva 
le  couvercle,  et  les  maux  terribles  se  répandirent  sur  les  hommes.  L'Es- 
pérance seule  resta  (94  et  suiv.)  —  «  Alors  promptes  à  fuir  la  terre 
immense  pour  l'Olympe,  la  Pudeur  et  Nemesis...  s'envoleront  vers  les 
célestes  tribus  et  abandonneront  les  humains  ;  il  ne  restera  plus  aux 
mortels  que  les  chagrins  dévorants  (198  et  suiv.).  Chez  les  Lutins  «  le 
saint  troupeau  »  réfugié  dans  les  cieux  se  réduit  à  la  Justice,  ou  la 
vierge  Astrée  (Virgile,  Georg.,  II,  474;  Ovide,  Met.,  I,  149)-  Ronsard 
avait  longuement  développé  ce  thème  eu  1555  dans  l'Hymne  de  la  Jus- 
lice  (tome  VIII). 


CARDINAL    DE    LORRAINE  63 

612    Les  tiennent  en  exil  bien  loing  de  nostre  bord, 
Sans  espoir  de  retour  :  &  si  '  je  me  sens  estre 
Heureux  d'avoir  apris  dessous  un  mesme  maistre, 
Et  en  mesme  collège  avecques  toy,  Seigneur, 

616    Qui  comme  un  petit  astre  estois  desja  l'honneur 
De  tous  tes  compaignons  en  meurs  &  en  science, 
Et  desja  tu  donnois  certaine  expérience 
De  ta  grandeur  future  2.  Ainsi  qu'on  voit  souvent 

620    De  petite  étincelle  à  la  bandon  du  vent  5 

S'élever  un  grand  feu,  qu'un  pasteur  par  megarde 
Laisse  tomber  aux  bois,  l'étincelle  se  garde 
Dans  l'ecorse  d'un  arbre,  &  puis  de  peu  à  peu 

624    Se  repaist  de  soymesme,  &  nourrist  un  grand  feu  : 
Jusqu'au  sommet  des  pins  le  braisier  se  va  prendre. 
Et  avec  les  ormeaux  les  chênes  vont  en  cendre  : 
Le  pasteur  estonné,  caché  soubz  un  rocher, 

628    De  bien  loing  voit  la  flamme  &  n'en  ose  approcher  4. 
Ainsi  de  tes  vertuz  l'abondante  étincelle 
Que  ton  âge  cachoit  sous  l'escorce  nouvelle, 


615-617.  7<?  Et  toutefois,  Preljt,  heureux  je  me  confesse  D'égaler  ta 
grandeur  de  temps  &  de  jeunesse,  Et  sous  mesme  Régent  avoir  les 
arts  appris  :  De  tous  tes  compaignons  tu  emportois  le  pris,  Forçant  par 
le  labeur  les  ans  de  ton  enfance 

620.  6o-6y  à  labandon  |  Ji-y8  à  l'abandon 

622.  yi-78  au  bois 

623.  yS  &  tousjours  peu  à  peu 
625-628.   yS  supprime  ces  quatre  vers 


1.  Et  pourtant,  malgré  tout. 

2.  Ronsard  fut  le  condisciple  de  Charles  de  Guise  (futur  cardinal  de 
Lorraine)  au  collège  de  Navarre,  mais  seulement  six  mois,  d'après  son 
propre  aveu  (voir  le  tome  VI,  p.  66).  Il  lui  a  rappelé  ce  souvenir  dans 
deux  autres  pièces,   VEpistre  de  1556  (tome  VIII,  p.  556)  et  le  Procès. 

3.  C.-à-d.  :  au  pouvoir,  à  la  merci,  au  gré  du  vent  (v.  Huguet,  Dic- 
tioiin.  du  XVI'  s.,  au  mot  bandon). 

4.  Comparaison  déjà  vue  au  tome  VIII,  p.  289.  Mais  cette  fois  elle 
me  semble  venir  de  Jean  Lemaire  {Illuslr.  de  Gaule,  I,  ch.  25,  fin). 


64 


HYMNE   DE   CHARLES 


Croissant  avec  les  ans,  si  grand  flamme  a  produit 
652    Qu'aujourdhuy  ta  vertu  par  tout  le  monde  luit. 
Je  ne  suis  point  flatteur  te  donnant  telle  gloire  *, 
Celluy  qui  t'a  congneu,  celluy  me  poura  croire, 
Et  non  le  peuple  sot  que  la  vertu  ne  poingt,  [14  r°] 

636    Qui  n'aproche  de  toy  &  ne  te  congnoit  point  : 
Car  voulentiers  l'esprit  d'un  personnage  rare 
Ne  veut  s'acompaigner  de  la  tourbe  barbare. 
Que  sçauroit  plus  vouer  un  père  treshumain 
640    A  son  petit  enfant  qu'il  branle  dans  sa  main, 

Que  les  biens  que  tu  as  ^  ?  Tu  es  en  ta  jeunesse  3, 
Sain  de  corps  &  d'esprit,  tout  comble  de  richesse  4, 


651.   yS  telle  flamme  a  produit 

637.  60-jS  volontiers 

657-658.  Ji-yS  guilkmetUitt  ces  vers 

571-658.  S4-SJ  suppriment  ces  soixante-huit  vers 

659.  y8  mieux  vouer  |  84-8J  souhaiter 

642.  On  lit  comble  sans  accent  dans  toutes  les  éditions  de  59  à  7_j  inclus. 

640-643.  jS-Sy  A  son  petit  enfant  le  branlant  en  sa  main,  Que  les 
biens  que  le  ciel  te  départ  sans  mesure,  Sain  de  corps  &  d'esprit,  une 
ame  belle  &  pure.  Jeune,  riche,  sçavant,  des  plus  grands  honoré 


1.  D'après  Castelnau  (Mémoires,  p.  407),  le  cardinal  «  avoit  l'esprit 
prompt  et  subtil,  le  langage  et  la  grâce,  avec  de  la  majesté  et  le  natu- 
rel actif  et  vigilant  ».  Mais  d'.iutres  témoignages  de  contemporains  sont 
loin  d'être  en  sa  f.iveur.  A  des  qualités  réelles  d'intelligence  et  des 
charmes  physiques  il  joignait  de  graves  défauts,  tels  que  la  cupidité,  la 
liberté  des  mœurs,  la  duplicité  et  une  ambition  efl^rénée  (Jean  Michiel, 
Relation  publiée  par  Tommaseo  dans  les  Documents  inédits  de  l'Hist.  de 
France,  r.  I,  p.  458;  Giov.  Soranzo,  Relax^.  ambass.  venet. ,  znno  1558; 
Brantôme,  passim  ;  L.  Romier,  op.  cit.,  Il,  p.  225. 

2.  Imité,  pour  l'idée  et  le  mouvement,  d'Horace,  Epist.,  I,  4,  8  et 
suiv. 

3.  Né  le  17  févr.  1524,  il  avait  près  de  3  5  ans  quand  Ronsard  com- 
posa son  Hymne. 

4.  Le  mot  comble  pour  comblé  est  un  adjectif  verbal,  qui  aujourd'hui 
ne  s'applique  plus  qu'aux  choses  (la  mesure  est  comble)  ;  au  xvi'  siècle, 
comme  au  moyen  âge  on  l'appliquait  encore  aux  personnes  ;  les  gens  du 
peuple  disent  encore  aujourd'hui  :  je  suis  trempe  (pour  trempé),  gonfle 
(pour  gonflé),  guede  (pour  guedé). —  Outre  l'archevêché  de  Reims,  il 
touchait  les  revenus  d'une  douzaine  d'abbayes,  uotamnient  de  Fécamp, 


CARDINAL    DE   LORRAINE  65 

Aux  sommetz  des  honneurs,  supplié,  honnoré, 

644    Et  presque  comme  un  Dieu  des  François  adoré  '  : 
Car  tout  ainsi  que  Dieu  pour  la  plus  belle  offrande 
Sinon  les  humbles  coeurs  des  hommes  ne  demande, 
L'honneur,  la  reverance,  ainsi  les  grands  seigneurs 

648    Ne  veullent  que  les  cœurs,  l'humblesse,  &  les  honneurs. 
Tu  as  un  doux  acueil  qui  les  honneurs  attire. 
D'un  petit  clin  de  teste,  &  d'un  petit  sourire  : 
Tu  portes  au  meintien  l'habillement  pareil, 

652    Ny  trop  haut  d'ornement,  ny  trop  bas  d'appareil, 
Non  comme  Mecenas  trop  lâche  ou  manifique  *, 
Ou  comme  avoit  Caton  trop  grossier  ou  rustique, 
Mais  comme  bien  séant  à  ton  autorité 

656    Gayment  entremellé  d'une  sévérité. 

Tu  es  doux  &  courtoys,  non  remply  d'arrogance, 
Et  Prince  tresfacille  à  donner  audience. 
Débonnaire  &  clément,  &  ce  poinct  gracieux 

660    Seul  entre  tes  bontez  te  fait  égal  aux  Dieux  '. 

Car,  bien  que  de  tous  pointz  aux  Dieux  l'homme  soit  moindre, 

644.  84-8^  des  peuples  adoré 

645-648.  78-8J  suppriment  ces  qufllre  vers 

649.  7S-S7  qui  les  hommes  attire 

653.  60-Sj  magnifique 

654.  yi-8j  &  rustique 
655-656.  j8-8j  Mais  en  l'accommodant  à  ton    authorité,  Tu  te  pares 

tousjours  selon  ta  dignité 

661-662.  6y-8j  giiillemettenl  ces  vers 


de  Cluny  et  de   Marmoutiers.   Il  arriva  sous  Charles   IX  à  réunir  une 

douzaine  de   sièges  épiscopaux,   dont   trois  archevêchés  (Reims,  Lyon, 

Narbonne). 

•    I.  Jean    Michiel   dit  pourtant  :  «  Odio  universale  conceputo  contra 

lui  »,  op.  et  loc.  cit. 

2.  C.-à-d.  :  trop  ample  ou  luxueux.  Manifique  est  une  graphie  pho- 
nétique. 

j.  A  rapprocher  de  YEpistre  de  1556  :  Quand  uh  Prince  en  gran- 
deur... (tome  VIII,  p.  328).  —  Au  reste  ce  passage,  depuis  le  vers  649, 
s'inspire  encore  du  Laus  Pisonis,  vers  100  à  105. 

Ronsard,  IX.  $ 


66  HYMNE    DE    CHARLES 

La  vertu  de  pitié  au  ciel  nous  fait  ateindre.  [14  v°] 

Tu  es  des  offencez  l'appuy  &  le  soutien, 

664    Tu  n'ourdis  nulle  fraude  au  riche  pour  son  bien, 
Ton  trésor  ne  s'accroist  de  la  toison  publique. 
Par  confiscations  ni  par  moien  inique, 
Le  marchant  n'est  par  toy  bany  de  sa  maison, 

668    Ny  par  toy  l'inocent  puny  contre  raison  '. 
»  Tu  as  l'estomach  pur  de  la  chetive  envye, 
»  Qui  prenant  vie  en  nous  consomme  nostre  vie  : 
»  Comme  un  ver  qui  caché  dans  le  bois  se  nourrist, 

67a    »  Et  tant  plus  s'y  nourrist  &  plus  il  le  pourrist, 

»  Ou  comme  on  voit  le  fer  par  sa  rouillcure  mesme 

»  A  la  fin  se  manger,  ainsi  l'envie  blesme 

»   La  nourrissant  nous  mange,  &  nous  pince  le  cœur 

676    »  (Soit  de  nuit  soit  de  jour)  de  segreite  ranqueur  *. 
Aussy  ne  faut  il  pas  que  le  renom  céleste 
D'un  Prince  soit  taché  de  si  villeine  peste, 
Mais  ouvert  à  chacun,  famillier  <ls:  bcnin, 

680    Et  ne  couver  au  cœur  un  si  meschant  venin. 
Tu  as  encor  eu  toy  cestc  bonne  partie, 
La  honte  de  mal  faire  avec  la  modestie, 
L'honneste  liberté,  la  foy  pure,  &  encor 

663.  /S-Sy  le  Terme  &  le  soutien 

676.  /S-Sy  Nous  desseichant  les  oz  d'une  lente  rancœur 
669-676.  60-Sy  siippriiiienl  les  guillemets 

677.  ji  Ainsi  (éd.  suiv.  corr.)  |  jS-Sj  II  ne  faut  pas,  Prélat 
681-684.  S4-8J  suppi  iinent  ces  quatrevers 


1.  L'essai  du  cardinal  pour  instituer  un  tribunal  d'Inquisition  con- 
tredit ce  tcn-oignage  de  Ronsard.  Quant  aux  confiscations  de  biens, 
c'est  surtout  Diane  de  Poitiers,  Montmorency  et  Saint-.'\ndré  qui  s'en 
rendirent  coupables,  mais  le  cardinal  de  Lorraine  se  livra  lui-même 
à  des  extorsions  par  chantage.  Ct.  Porneron,  op.  cil.,  I,  chap.  5,  p.  106 
et  suiv. 

2.  Ce  passif^e  guillemeté  vient  de  Mcnandre,  cité  par  Stobée,  Fhri- 
lege,  W  ex XXIX. 


CARDINAL    DE    LORRAIXE  éj 

684    Un  esprit  qui  se  dit  plus  riche  que  ton  or. 
Lequel  de  noz  François  a  pris  la  hardiesse 
De  s'addresser  à  toy,  que  ta  prompte  alegresse 
Doucement  n'ait  receu,  &  ne  luy  ait  monstre 

688    Qu'il  avoit  un  Seigneur  treshumain  rencontré  ? 

Si  tu  vois  seulement  qu'il  porte  sur  la  face  [15  r°] 

Je  ne  sçay  quoy  de  bon,  tu  luy  montres  ta  grâce, 
Et  l'avances  par  tout,  &  ce  qui  est  meilleur 

692    Que  ton  avancement,  tu  l'aimes  de  bon  cœur, 
A  gages  tu  ne  tiens  des  plaisans  à  ta  table, 
Pour  se  mocquer  de  ceux  que  fortune  amyable 
Aura  conduit  chés  toy  :  on  n'est  point  brocardé 

696    En  si  noble  maison,  mocqué  ny  regardé 
D'un  tas  de  jeunes  sots  de  condition  ville. 
Qui  pour  un  peu  d'argent  font  leur  langue  serville 
Au  plaisir  d'un  Seigneur,  mais  en  toute  saison 

700    Les  plaisans  &  les  fouis  sont  loing  de  ta  maison, 
Et  loing  de  ta  faveur  :  tu  tâches  au  contraire 
Par  honnestes  bienfaitz  les  Muses  y  attraire, 
Leur  monstrant  bon  visage,  &  cherchant  d'estre  aymé 

704    De  l'homme  que  tu  vois  digne  d'estre  estimé  '. 
Oià  est  l'esprit  gentil  qui  dignement  s'applique 
Ou  à  la  Poésie,  ou  à  la  Rhétorique, 
A  la  Philosophie,  à  qui  tu  n'ais  aydé 

708    Et  d'un  parler  candide  au  Roy  recommandé  ^  ? 

Des  le  commencement  que  Dieu  mist  la  Couronne 


690.   jS-Sy  Quelque  traict  de  venu 
693-704.   78-8/  suppriment  ces  douxe  vers 


1.  Tout  cet  alinéa  vient  encore  directement  du  Laus  Pisonis,  vers  io6 
à  117. 

2.  A  partir   d'ici   commence  le  développement  concret  d'une  tirade 
allégorique  vue  plus  haut  (vers  417-434). 


68  HYMNE   DE   CHARLES 

Sur  le  chef  de  Henry,  il  n'y  avoit  personne 
Qui  triste  ne  pleurast  les  lettres  &  les  ars, 

712   Tout  l'honneur  se  donnoit  à  Bellonne  &  à  Mars, 
La  Muse  estoit  sans  grâce,  &  Phebus  contre  terre 
Gisoit  avec  sa  harpe  accablé  de  la  guerre  '. 
Mais  si  tost  qu'il  te  pleut  par  un  destin  fatal 

716    Regarder  d'un  bon  œil  ce  divin  l'Hospital  [15  v°] 

En  meurs  &  en  sçavoir,  qui  si  doctement  touche 
La  lyre,  &  qui  le  miel  fait  couler  de  sa  bouche  *, 
Et  si  tost  qu'il  te  pleut  prendre  dessous  ta  main 

720    Du  Bellay  que  la  Muse  a  nourr}'  dans  son  sein. 
Et  qui  par  ses  chansons  les  Grâces  nous  ramaine  : 
Et  Paschal  qui  nous  fait  nostre  histoire  Romaine  ', 

713.  67  la  Meuse  (éd.  suiv.  corr.) 

"ji-j.  7S-S4  Nourrisson  d'Apollon,  qui  si  doctement 

721.  ^7-7^  ces  chansons  {fd.  suif,  corr.) 


1.  Exagération  certaine,  qui  correspond  aux  arrogantes  déclarations 
des  Odes  de  1550  (préface  et  ode  A  sa  Lyre):,  «  les  lettres  et  les  arts  » 
furent  au  contraire  très  favorisés  sous  le  régne  de  François  I".  En  ce 
qui  concerne  particulièrement  <•  la  Muse  sans  grâce  »,  v.  l'article  d'A. 
Tilley,  From  Marol  to  Ronsard,  dans  les  Mélanges  P.  Laumonier,  p.  151 
et  suiv. 

2.  Voir  l'ode  de  Ronsard  A  Michel  de  THospilal,  au  tome  III.  Dans 
cette  pièce,  Ronsard  attribue  la  renaissance  de  la  poésie  uniquement  à 
l'Hospital.  M.iis  on  sait  d'autre  paît  que  celui-ci  avait  obtenu  la  faveur 
de  Ch.irlcs  de  Guise  dès  le  début  du  règne  de  Henri  II  (Dupré  Lasale, 
Michel  de  l'Hospital,  tome  I,  p.  154)-  Sur  les  relations  très  cordiales  de 
ces  deux  personnages,  v.  les  Poésies  latines  du  chancelier  traduites  par 
Bandy  de  Nalèche  (Paris,  Hachette.  1S57)  :  livres  I,  épîtres  12  et  15  ; 
II,  ép.  3,  13,  19  et  20  ;  III,  ép.  4,  9.  10  et  15  ;  IV,  ép.  5  et  7  ;  V,  ép.  4 
et  6.  L'une  de  ces  épitres  (II,  11°  1;)  qui  contenait  l'éloge  de  Ronsard, 
fut  écrite  à  propos  de  V  Hymne  de  Charles  cardinal  de  Lorraine,  et  non  pas 
à  propos  de  VHytiine  de  la  Justice  comme  on  pourrait  le  croire  d'après  la 
place  qu'elle  occupe  dans  les  éditions  collectives  de  1560  a  1^84;  en 
1587  elle  est  reproduite  à  sa  vraie  place;  on  en  trouvera  le  texte  dans 
l'édition  Blanchemain,  tome  V,  p.  81.  Ronsard,  en  écrivant  ces  quatre 
vers,  acquittait  donc  une  nouvelle  dette  de  reconnaissance  envers  l'Hos- 
pital. Cf.  ci-après,  p.  88,  vers  240  et  suiv. 

?.  C.-à-d.  :  qui  rédige  Thistoire  de  Henri  II  en  latin.  On  voit  par 
ce  passage  que  la  rupture  entre  Ronsard  et  l'historiographe  Pascal  n'avait 
pas  encore  eu  lieu  en  décembre  1558. 


CARDIXAL    DE    LORRAINE  69 

A  qui  tu  as  commis  les  honneurs  des  François, 

724    Et  Dorât  qui  en  Grec  surpasse  les  Gregois  ', 
Et  le  docte  Baïf  qui  seul  de  noz  Poètes 
A  fait  en  ton  honneur  bourdonner  ses  Musettes, 
Te  sacrant  ses  pasteurs,  que  d'un  gentil  esprit 

728    En  France  il  a  conduit  des  champs  de  Theocrit  ^  : 
Soudain  tu  reveillas  des  François  les  courages 
A  suivre  la  vertu,  &  alors  nos  boccages 
Reclus  par  si  long  temps,  entre  les  buissons  vers 

732    Commencèrent  au  vent  à  mu-murer  des  vers. 

L'Elicon  fut  ouvert,  &  l'onde  où  but  Ascrée  ' 
De  muette  parla,  &  se  refist  sacrée. 
Et  Teffroy  des  rochers  &  des  bois  k  l'envy 

756    De  fraîche  hostelerie  aux  Nymphes  ont  servy, 
Et  la  Grâce  aux  rayons  de  la  Lune  cornue 
Avecques  les  Sylvains  redancer  est  venue  4, 
Frappant  du  pied  les  fleurs,  signe  que  le  soucy 

740    Plus  ne  regnoit  aux  bois,  ny  entre  nous  aussy. 
Adieu,  meschant  soucy,  puisqu'un  autre  Mercure 

725-728.  78-84  suppriment  ces  quatre  vers 

732.  6J-84  leurs  %'ers 

733.  ji-84  L'Helicon 


1.  Le  cardinal  avait  fait  nommer  Dorât  professeur  de  grec  au  col- 
lège royal  en  i  S  56  (voir  le  tome  VIII,  p.  358,  note  4). 

2.  Allusion  à  l'Eglogue  xvn  d'Aiit.  de  Baïf  intitulée  Charles,  qui 
contient  les  louanges  de  Charles  cardinal  de  Lorraine  et  dont  la  compo- 
sition doit  dater  de  15S7  ou  1558  ;  elle  est  certainement  antérieure  à  la 
mort  de  Mellin  de  Saint-Gelais  (octobre  1558),  car  celui-ci  est  un  des 
interlocuteurs  de  cette  églogue  (v.  l'édition  des  Œuvres  de  Baïf  par 
Marty- La  veaux,  t.  III,  p.  bq).  —  La  suppression  de  ce  quatrain  en 
1578  ne  fait  pas  honneur  à  Ronsard,  qui  avait  rendu  L^  un  juste  hom- 
mage à  la  priorité  de  son  ami  dans  l'importation  de  l'églogue  théocri- 
tienne  en  France.  Cf.  A.  Eckhardt,  Revue  du  XVl'  siècle,  tome  VII, 
1920,  p.  240. 

3.  C.-à-d.  :  Hésiode,  natif  du  bourg  d'Ascra  en  Béotie.  Cf.  le  latin 
Ascraeus  tm^i^osè  seul  par  Ovide,  Am.,  I,  15,  ri. 

4.  Souvenir  d'Horace,  Carin.,  I,  4,  7  et  suiv. 


70  HYMNE    DE    CHARLES 

Des  Muses  &  de  nous  daigne  prendre  la  cure. 

Tu  n'es  pas  seuUemcnt  favorable  seigneur  [i^  '^J 

744    De  ceux  à  qui  la  Muse  a  donne  quelque  honneur  : 
Tu  leur  sers  en  tout  temps  d'un  asyle  prospère, 
De  secours  &  d'apuy,  de  Mcccne  &  de  père. 
Je  te  puis  vanter  tel,  car  t'ayant  esprouvé 

748    Un  père  trcshumain  au  besoin  t'ay  trouvé, 
l-'illes  de  Jupiter,  Charités  gracieuses. 
De  Venus  &  d'Amour  les  compaignes  joyeuses  ', 
Et  qui  scavés  noz  coeurs  l'un  à  l'autre  lier, 

75J    A  vous  il  appartient  de  le  remercyer  : 

Remercyez  le  donc  en  mon  nom  &  luy  dittes 
Que  pour  luy  rendre  grâce  il  failloit  les  Charités. 
Or'  c'est  trop  commencé,  car  si  mon  stile  bas 

756    Presumoit  d'achever,  il  n'y  fourniroit  pas  : 

Il  fault  que  l'Hospital,  que  nostre  siècle  prise 
Un  petit  moins  qu'Homère,  ose  telle  entreprise, 
Et  non  moy,  qui  ne  puis  ny  ne  suys  assez  fort 

760    Pour  soustenir  au  doz  un  si  pesant  effort  *. 

Puis  ton  frère  m'appelle  au  son  de  la  trompette, 
.\ffin  d'aller  au  camp  pour  estre  son  Poëtte  : 
Je  le  voy,  ce  me  semble,  au  millieu  des  soldars 

764    Commander  d'une  picque,  ou  de  sur  les  rampars 
De  nuit  assoir  la  garde,  &  tout  enflé  de  guerre 

745.  On  lit  eu  s^-7>   ^"  leurs  sers  {éd.  siiiv.  corr.) 

751.  '/S-S4  Q.ui  sçavcz  les  esprits  l'un  à  l'autre  lier 

709-754.  Sj  remplace  ces  quarante-six  vers  par  u  distique  :  Certes  j'en 

suis  tesmoin,  qui  ma  basse  fortune,  M'insinu.int  chez  toy,  fis  blanche 

en  lieu  de  brune 


1.  Les  Charités  (du  grec  Xap'."£;)  sont  les  trois  Grâces,  qui,  comme 
dit  Jean  Lcmaire.  étaient  «  les  pedissèques  de  Vénus  »,  c.-à-d.  ses 
suivantes.  Cf.  tome  VII,  p.  107,  note  i. 

2.  Ces  six  vers  sont  imités  par  transposition  de  Tibulle,  IV,  i 
(panég.  de  Messala),  vers  178  et  suiv. 


CARDINAL    DE    LORRAINE  7I 

Un  somme  entr'-eveillé  prendre  de  sur  la  terre  '  : 
Je  le  voy,  ce  me  semble,  a  cheval,  au  milieu 

768    Des  escadrons  armez,  tout  pareil  à  ce  Dieu, 

Qui,  remply  de  fureur,  de  vaillance,  &  d'audace, 

Pour  servir  à  son  pcre  amené  un  camp  de  Thrace  :  [16  v*»] 

Les  rives  de  Strymon,  les  rochicrs,  &.  les  vaux 

772    De  Rodope,  poussez  de  l'ongle  des  chevaulx  », 
Frémissent  à  l'entour,  &  les  armes  dorées 
Dans  Hebre  de  bien  loing  s'éclatent  remirées  '. 
Je  seray  de  poëte  un  valeureux  guerrier, 

776    Entre  tant  de  soldars  couroné  de  laurier, 

Qui  deux  fois  me  ceindra  tout  le  haut  de  la  teste 
Pour  m'estre  fait  vainqueur  d'une  double  conqueste, 
Ayant  chanté  ton  frère  &  toy  :  car  je  ne  veux 

780    Loing  d'un  mesme  papier  vous  séparer  tous  deux  : 
Ainsi  l'antiquité  assembloit  en  mesme  hymne 
De  Castor  &  Pollux  la  louante  divine  4. 


770.  71-7}  au  camp  (éd.  siiiv.  corr.) 

77 î-  7^'^7  armes  ferrées 

777.  On  lit  en  jg-67  sceindra  (éd.   siitv.  corr.) 

776-780.  7S-S7  Au  milieu  des  soldats  couronné  de  laurier  Qui  deux 
fois  me  ceindra  d'une  fueilleuse  ci;este,  Pour  avoir  de  ton  frère  honoré 
la  conqueste,  Et  chanté  tes  honneurs  :  &  ce  faisant  je  veux  En  un 
mesme  papier  vous  accoupler  tous  deux 

781.  S4-S7  Ainsi  la  vieille  Muse 


1.  Ronsard  avait  déjà  écrit  au  mois  d'août  1558  V Exhortation  au 
camp  pour  bien  combattre  (ci-dessus,  p.  5  à  11).  Mais  il  pouvait  encore 
parler  ainsi  en  décembre  de  la  même  année,  bien  que  les  négociations 
pour  la  paix  eussent  commencé  en  octobre,  car  le  camp  de  François  de 
Guise  sous  Amiens  ne  fut  disloqué  que  le  4  avril  1 5  S9,  après  la  conclu- 
sion du  traité  du  Cateau-Cambrésis  (Papiers  d' Etat  de  Granvelle). 

2.  L'ongle,  pour  le  sabot  des  chevaux,  est  un  latinisme  (cf.  Virgile  : 
quatit  ungula  campum). 

5.  Il  s'agit  du  dieu  Mars  venant  de  la  Thrace,  son  séjour  préféré,  au 
secours  de  Jupiter  dans  sa  lutte  contre  les  Titans. 

4.  Ronsard  reprendra  l'éloge  simultané  des  «  frères  Guisians  »  dans 
les  Inscriptions  de  juin  1559  (ci-après)  et  dans  VElégie  à  G.  des  Autels, 
fin  (1560). 


72  HYMNE    DE   CHARLES 

Dieux  de  qui  les  longs  ans  ne  sont  jamais  periz, 
784    Gardiens  de  la  France  &  des  murs  de  Paris, 
De  Seine  Bourguignonne  &  des  citez  antiques 
De  Gaule,  le  séjour  des  Troyennes  reliques  ', 
Escartez  loing  du  chef  de  ces  frères  icy, 
788    Qui  sont  noz  deux  rempars,  le  mal  &  le  soucy. 
Tenez  les  en  santé,  continuez  du  Prince 
Envers  eux  l'amitié,  &  pour  nostre  province  * 
Faittes  tant,  s'il  vous  plaist,  qu'ilz  y  demeurent  vieux, 
792    Et  que  bien  tard  au  ciel  tous  deux  se  facent  Dieux  K 


Fin. 


1.  Allusion   ji   l.i   descenJ.uice  Je    Francus,  tils   d'Hector,    et   de  ses 
compagnons  Troyens. 

2.  (2.-.i-J.  :  pour  notre  p.ivs. 

}.  Souvenir  d'Horace,  Canii.,  l,  2,  45  et  suiv. 


d 


^Chant  paftoral  fur 

LES    NOPCES  DE   MON- 

SEIGNEVR     CHARLES     DVC 

de  Lorraine,  &C  Madame  Claude 
Fille  IL   du  Roy. 

PAK  P.    DE  RONSARD 
Vandoraois. 


.^r^ 


A     PARIS, 

Chez  André  Wechel,  ruefâinûTean  de  Beau- 
uais^à  l'enfeigne  du  cheual  volanc. 
M  5  5>- 

Auecpriuilege  du  Royt 

Fac-similé  du  titre  de  la  première  édition. 


CHANT   PASTORAL. 

Les  Pasteurs, 
Bellot,  Perot,  et  Michau  '. 

Un  pasteur  Angevin  &  l'autre  Vandomois  ^, 
Bien  congnus  des  rochers,  des  fleuves,  &  des  bois, 
Tous  deux  d'âge  pareilz,  d'habit,  &  de  houlette. 
L'un  bon  joueur  de  flûte,  &:  l'autre  de  musette, 
L'un  gardeur  de  brebis,  &  l'autre  de  chevreaux, 

Éditions.  —  Chant  pastoral...,  plaquette,  1559.  —  Œuvres  (Poëmes, 
4'  livre)  1560;  (Elégies,  }'  livre)  1567;  (Elégies,  Eclogues  et  Masca- 
rades, 5°  livre)  1571,  1575  ;  (Eclogues  et  Mascarades)  1578  à  1587. 

Titre.  yS-Sj  Edogue  ou  Chant  pastoral  sur  les  Nopces... 


1.  C'est  la  première  fois  qu'un  poète  de  la  Pléiade  publiait  un  poème 
de  ce  genre;  Ronsard,  qui  avait  mis  la  «  chanson  bucolique  »  au  pro- 
gramme de  la  nouvelle  école  en  15 53,  dans  V Elégie  à  J.  de  la  Peritse 
(y.  le  tome  V,  p.  263),  prenait  là  les  devants  comme  pour  l'ode  et 
l'hj'mne  ;  ce  qui  ne  prouve  pas  qu'il  ait  été  le  premier  de  sa  «  volée  »  à 
cultiver  ce  genre  :  Baïfen  réclama  la  paternité  (v.  ci-dessus,  p.  69,  n.  2). 
Au  reste,  ce  n'était  pas  une  nouveauté  dans  la  poésie  française  :  Cl. 
Marot  avait  déjà  fait  des  chants  pastoraux,  mettant  en  scène  ses  amis  ou 
lui-même.  En  153  i  il  avait  écrit  la  Complainte  sur  le  trespas  de  Loyse  de 
Savoye  en  forme  d'Eglogue;  en  1559,  ^'Eglogue  au  roy  sous  les  noms  de  Pan  et 
Robin  ;  en  janv.  1544,  VEglogue  sur  la  naissance  du  fils  de  Mgr  le  dauphin  ; 
peu  avant  sa  mort,  \z  Complainte  d'un  pastoureau  chrestien,  faite  enferme 
d'Eglogue  rustique.  De  leur  côté  Maurice  Scève  et  Hugues  Salel  avaient 
composé  en  1556  des  Eglogues  sur  le  trespas  du  dauphin  François,  fils 
aîné  de  François  l".  Enfin  M.  Scève  avait  encore  publié  en  1S47  ^^ 
long  poème  rustique  dialogué,  sous  ce  titre  :  Saulsaye,  eglogue  de  la  vie 
solitaire . 

2.  Joachim  du  Bellay,  angevin,  désigné  sous  le  nom  de  Bellot,  et 
Pierre  de  Ronsard,  vendomois,  désigné  sous  le  nom  de  Perot. 


7é 


CHANT   PASTORAL 


S'escarterent  un  jour  d'entre  les  pastoureaux'. 

Pendant  que  leur  bestail  paissoit  parmy  la  pleine, 
8    Un  peu  desoubz  Meudon  au  rivage  de  Seine, 

Ils  laissèrent  leurs  chiens  pour  la  crainte  des  loups, 
Bien  armez  de  colliers,  tous  hérissez  de  clous  : 
Et  montant  contremont  d'une  colline  droitte, 

12    Au  travers  d'une  vigne,  en  une  sente  estroitte, 

Gnngnerenl  pas  à  pas  la  Grotte  de  Mcu.ion,  [4] 

La  Grotte  que  Chariot  (Chariot  de  qui  le  nom 
Est  saincl  par  les  forests)  a  fait  creuser  si  belle 

16    Pour  estrc  des  neuf  Seurs  la  demeure  éternelle  *   : 
Qui  pour  l'honneur  de  luv  ont  méprisé  les  eaux 
D'Eurote,  &  de  Permesse,  &:  les  Tertres  jumeaux 
D'Helicon,  &  d'Olympe,  &  la  fameuse  source 

20    Qui  du  Cheval  volant  print  son  nom  &;  sa  course  ', 
Pour  venir  habiter  son  bel  Antre  emaillé. 
Dans  le  creux  de  la  terre  en  un  roc  entaillé. 


8.  Sj  Tout  auprès  Je  Meudon 

9.  6j-Sj  Laissèrent  leurs  niastins  |  Sj  pour  abboyer  les  loups 
II.  /S-S4  Va  luontaiit  sur  le  doz  '  Sj  Puis  grimpant  sur  le  dos 
17.  /8  Ces  Sœurs  en  sa  faveur  |  S4-SJ  Sœurs  qui  en  sa  faveur 
19-20.  jS-Sj   Du   chevelu  Parnasse,  où   la  fameuse  source    Prist  du 

Cheval  volant  \  le  nom  &  la  course 

22.  7S-S/  Une  loge  voûtée  en  un  roc  entaillé 


1.  Ce  début  est  imité  de  Virgile,  Bnc  v  et  vit,  débuts. 

2.  Il  s'agit  de  Charles  de  Guise,  cardinal  de  Lorraine,  ministre  de 
Henri  II,  et  d'une  annexe  de  son  ch.iteau  de  Meudon,  dont  la  construc- 
tion remontait  à  1556  (v.  le  tome  VIII,  p.  557).  Konsard  fait  de  cette 
annexe  l'hôtellerie  des  Muses  (les  neuf  Sœurs),  peut-être  parce  que  Uu 
Bellay  et  lui  v  étaient  hébergés,  quand  ils  venaient  voir  le  Cardinal  au 
château  de  Meudon. 

5.  L'Hippocrcne  (de  r~~oç,  cheval,  et  y.or^'/r^,  source),  que  le  cheval 
aile  Pégase  avait  fait  jaillir  d'un  coup  de  pied  au  flanc  du  mont  Par- 
nasse. —  Au  vers  18,  Kurote,  c'est  le  fleuve  Eurotas  (en  Laconie), 
réputé  pour  avoir  entendu  les  chants  d'Apollon  (cf.  Virgile,  Bue.  vi, 
81). 


SUR   LES   NOPCES  77 

Si  tost  que  ces  pasteurs,  du  meillieu  de  la  rotte', 

24    Aperceurent  le  front  de  la  divine  Grotte, 
S'enclinerent  à  terre,  &  creintifs  honoroyent 
De  bien  loing  le  rocher  où  les  Seurs  demeuroyent. 
Apres  l'oraison  faitte,  arivent  à  l'entrée 

28    (Nudz  de  teste  &  de  pieds)  de  la  Grotte  sacrée  : 
Car  ilz  avoient  tous  deux  &  sabotz  &  chapeaux, 
Pour  creinte  du  sainct  lieu,  pendus  à  des  rameaux. 
Apres  qu'ilz  eurent  fait  aux  deux  coings  de  la  porte 

32    Le  devoir  à  Pallas  qui  la  Gorgonne  porte  ^, 
Et  à  Baccus  aussi,  qui  dans  ses  doigs  marbrins 
Laisse  pendre  un  rameau  tout  chargé  de  raisins  : 
Hz  se  lavent  trois  fois  de  l'eau  de  la  fonteine, 

56    Se  serrent  par  trois  fois  de  trois  plis  de  vervene^, 
Trois  fois  entournent  l'Antre,  &  d'une  basse  voix 
Appellent  de  Meudon  les  Nymphes  par  trois  fois  •*, 
Les  Faunes,  les  Sylvains,  &  tous  les  Dieux  sauvages 

40    Des  prochaines  forests,  des  mons,  &  des  bocages, 

Puis  prenant  hardiesse,  ilz  entrèrent  dedans  [5] 

25.  6'i-8'ï  du  milieu 

26.  /^-«Sj  De  bien  loin  le  repaire 
30.   'î8-8'î  Révérant  le  sainct  lieu' 

52-34.  67-7J  L'oraison  à  Pallas...  El  au  petit  Bacus...  Presse  un 
rameau  chargé  de  grappes  de  raisins 

31-54.  78-Sj  Eux  dévots  arrivez  au  devant  de  la  porte  Saluèrent  Pal- 
las qui  la  Gorgonne  porte,  Et  le  petit  Bacchus,  qui  dans  ses  doigts  mar- 
brins Tient  un  rameau  (S4-8J  pampre)  chargé  de  grappes  de  raisins 

35.  /8-8/  Se  lavent  par  trois  fois 


1.  Les  paysans  de  l'Anjou  disent  encore  «  une  rotte  »,  pour  un  sen- 
tier (la  n  sente  »  du  vers  12).  Déjà  vu  au  tome  VI,  p.  232. 

2.  La  déesse  Pallas  avait,  entre  autres  attributs  guerriers,  une  égide, 
au  centre  de  laquelle  figurait  la  tête  de  la  Gorgone  Méduse  (Homère, 
■^'•)  ^^f  738).  Il  s'agit  ici  d'une  statue  de  Pallas,  qui,  avec  celle  de  Bac- 
chus, ornait  l'entrée  de  la  Grotte. 

3.  Plante  sacrée  dont  on  se  parait  dans  les  cérémonies  religieuses  du 
paganisme.  Cf.  les  tomes  U.  p.  41,  et  VIII,  p.  272,  note  3. 

4.  Le  nombre  3  est  cabalistique  et  consacré,  comme  le  nombre  7  : 
»  numéro  Deus  impari  gaudet  » . 


78 


CHANT   PASTORAL 


Le  sainct  horreur  de  l'Antre,  &  comme  tous  ardans 
De  trop  de  Deité,  sentirent  leur  pensée 

44    De  nouvelle  fureur  saintement  insensée. 
Hz  furent  esbahis  de  voir  le  partiment  ', 
En  un  lieu  si  désert,  d'un  si  beau  basiiment  : 
Le  plan,  le  frontispice,  &  les  pilliers  rustiques, 

48    Qui  effacent  l'honneur  des  colonnes  antiques, 
De  voir  que  la  nature  avoit  portrait  les  murs 
De  Grotesque  si  belle  ^  en  des  rochers  si  durs. 
De  voir  les  cabinets,  les  chambres,  &  les  salles, 

52    Les  terrasses,  festons,  gillochis  &  ovales. 

Et  l'esmail  bigarré,  qui  resemble  aux  couleurs 
Des  préz,  quand  la  saison  les  diapré  de  fleurs, 
Ou  comme  l'arc-en-ciel  qui  peint  à  sa  venue 

56    De  cent  mille  couleurs  le  dessus  de  la  nue. 

Lors  Bellot  &  Perot  (de  tels  noms  s'appelloyent 
Les  pasteurs  qui  par  l'Antre  en  révérence  alloyent) 
Ne  se  peurent  garder  de  rompre  le  silence, 

60    Et  le  premier  des  deux  Bellot  ainsi  commence. 

44.  yS-Sy  brusquement  insensée 
50.  6/-S4  De  crotesque  {/I-S4  grotesque)  si  vive 
49-50.  Sj  De  voir  que  l'artifice   avoit  portrait  les  murs   De    divers 
coquillage  en  des  rochers  si  durs 

52.  /S-Sj  guillocliis 

53.  60  qui  reluit  aux  couleurs  |  6j-Sy  texit  primitif 
59.  yS-S.^  Ne  se  peuvent  |  Sj  texte  primitif 


1.  C.-à-d.  la  distribution  des  salles  (c(.  le  composé  comparlimenl). 

2.  Crotesque  =  grotesque,  terme  technique  désignant  des  arabesques, 
dessins  bizarrement  entrelacés  comme  ceux  qu'on  avait  trouvés  dans 
les  édifices  anciens,  dont  les  salles  découvertes  au  niveau  du  sol  prirent 
à  l'origine  le  nom  de  grotes  (du  latin  crufta).  Montaigne  définit  ainsi 
ceux  qu'un  peintre  avait  exécutés  dans  une  salle  de  son  manoir,  pour 
remplir  les  vides  de  cliaque  paroi  :  «  peintures  fantasques,  n'ayant  grâce 
qu'en  la  variété  et  estraugcté  »  (Essais,  I,  28,  début).  Un  inventaire  de 
1^32,  cité  par  Hugiiet  dans  sou  Dictionnaire  du  Xl'I'  s.,  indique,  avec 
le  détail  de  leurs  capricieux  dessins,  que  ces  «  gentilles  croiesques  » 
étaient  à  cette  date  «  nouvellement  inventées  ». 


SUR    LES   NOPCES  79 

B.     Printemps,  naissez  bientost,  &  faites  naistre  aussi 
Aveq  vous  la  rosée,  &  les  herbes  d'icy. 
Afin  que  Je  cent  fleurs  diverses  je  façonne 

64    Pour  le  front  de  Chariot  une  belle  couronne. 
Pasteurs,  puisque  Chariot  nous  daigne  regarder, 
Comme  nous  soûlions  faire  il  ne  faut  plus  garder. 
Pour  la  creinte  des  loups,  nos  brebis  camusettes  ', 

68    Qui  sans  creinte  paistront  au  bruit  de  nos  musettes. 
Nos  chèvres  sans  danger  les  saules  brouteront,  [6J 

Et  nos  toreaux  soubs  l'ombre  assis  remâcheront 
L'herbe  que  leur  gosier  deux  fois  pousse  &  retire, 

72    Et  nous  autres  bergers  ne  ferons  plus  que  rire, 
Q.ue  jouer,  que  fluter,  que  chanter  &  dançer, 
Comme  si  l'âge  d'or  vouloit  recommencer 
A  régner  desoubs  luy,  comme  il  regnoit  à  l'heure 

76    Que  Saturne  faisoit  en  terre  sa  demeure  2. 

Nous  luy  ferons  sur  l'herbe  un  autel  comme  à  Pan, 
Nour  chômerons  sa  feste,  &  au  retour  de  l'an, 
Tout  ainsi  qu'à  Pales,  ou  à  Ceres  la  grande 


61.  Le  nom  Bellot  n'est  en  entier  dans  l'interligne  qu'à  partir  de  jS, 
ainsi  que  plus  loin  les  noms  Perot^e/  Michau. 

62.  yS  Les  beaux  jours,  la  rosée 

61-65.  84-87  Printemps,  naissez,  croissez  &  de  mille  façons  Couvrez 
les  prez  nouveaux  {8y  les  jeunes  prez)  de  Heureuses  moissons  A  fin 
qu'en  les  cuillant  fraischement  {8j  &  tirant)  je  façonne 

71.  6-j-ji  que  le  gosier...  |  7<?-<y4  L'herbage  à  seoreté  sous  les  sons  de 
Tityre 

69-71.  87  Car  eux  &  nos  aigneaux  ensemble  coucheront,  Nos  toreaux 
leur  viande  à  l'ombre  mascheront  Deux  fois  en  escoutant  les  chansons 
de  Tityre 

73.  8j  que  chanter,  que  danser 

77.  84  Nous  luy  bastirons  d'herbe  un  autel  comme  à  Pan  j  8j  Nous 
ferons  de  gazons  son  autel  comme  à  Pan 


1.  C.-à-d.  :  au  nez  camus.  Souvenir  des  «  simae  capellae  »  de  Virgile 
Bue.  X,  7. 

2.  Souvenir  de  Virgile,  Bue.  iv,  6. 


80  CHANT    PASTORAL 

80    Trois  plains  vaisseaux  de  laict  il  aura  pour  ofrande  : 
En  invoquant  son  nom,  &  tournant  à  Tentour 
De  l'autel,  nous  ferons  un  banquet  tout  le  jour  ', 
Où  Janot  Limosin  ^  pendra  la  chalemie 

84    A  tous  pasteurs  venant  pour  l'amour  de  s'amie  >  : 
Car  c'est  un  Demidieu  ■♦,  à  qui  plaisent  nos  sons, 
Qui  fait  cas  des  pasteurs,  qui  ayme  leurs  chansons, 
Q.ui  garde  leurs  brebis  de  chaut  &;  de  froidure, 

88    Et  en  toutes  saisons  les  fournist  de  pasture. 

Quelque  part  que  tu  sois,  Chariot,  pour  ta  vertu, 
En  tes  lèvres  tousjours  savourer  puisses-tu 
Le  doux  sucre  &  la  manne,  &  manger  tout  ensemble 

92    Le  miel,  qui  en  douceur  à  tes  propos  ressemble. 
Et  tousjours  quelque  pari  que  tu  voudras  aller, 
Puissent  desoubs  tes  pieds  les  fontaines  couller 
De  vin  &  de  nectar,  &  loing  de  ton  herbage 

96    Le  ciel  puisse  ruer  sa  foudre  &:  son  orage  : 

Les  cornes  de  tes  beufs  se  puissent  jaunir  d'or,  [7] 

D'or  le  poil  de  tes  boucs,  &  la  toison  encor 
De  tes  brebis  soit  d'or,  &  les  peaux,  qui  hérissent 
100    De  tes  chèvres  le  dos,  de  fin  or  se  jaunissent  : 

80-81.  6"]...  par  erreur  yersercnt  pour  offrande,  Et  invoquant  son  nom 
I  yi-yS...  verserons  pour  offrande,  Haut  invoquant  son  nom  |  84-8^ 
Trois  vaisseaux  pleins  de  laict  luy  versant  {Sy  verserons)  pour  offrande, 
Invoquerons  sou  nom,  &  boivant  à  l'entour 

85.  Sj  sa  chalemie 

84.  S4-SJ  A  tous  Bergers  venans 

95.   ■;!  par  erreur  tu  voudris  |  JJ-Sj  tu  voudrois  aller 


1.  Imité  de  Virgile,  Bue.  v,  67  à  80  (apothéose  de  Daphnis). 

2.  Jean  Dorât,  qui  était  Limousin  (cf.  le  tome  VIII,  p.  180.  notes). 

3.  Comprendre  :  jouera  du  chalumeau  pour  l'amour  de  s'amie  à  tout 
venant.  Cf.  Cl.  Marot,  Eghgue  au  Roy  : 

Une  autre  fois  pour  l'amour  de  l'amie 
A  tous  venans  pendy  la  challemie. 

4.  Ceci  s'applique  au  cardinal  de  Lorraine,  justifiant  les  vers  77-82. 


SUR   LES    NOPCES  8l 

Pan  le  Dieu  chevre-pied,  des  pasteurs  gouverneur  ', 
Augmente  ta  maison,  tes  biens,  &  ton  honneur  : 
Tousjours  puisse  d'agneaux  peupler  ta  bergerie, 

104    De  ruisseaux  bien  moussuz  arroser  ta  prerie, 

Et  tousjours  d'herbe  espaisse  amplisse  tes  herbis, 
De  toreaux  ton  estable,  <!s:  ton  parc  de  brebis, 
Puisque  tu  es  si  bon,  &  que  tu  daignes  prendre 

108    Quelque  soing  des  pasteurs  &  leurs  flûtes  entendre. 
A  tant  se  teut  Bellot,  &  à  peine  avoit  dit 
Qu'en  pareille  chanson  Perot  luy  respondit. 
P.     Nymphes  filles    des  eaux,  des  Muses  les   compagnes, 

112    Qui  habitez  les  bois,  les  nions,  <Sc  les  campagnes. 
Permettez  moy  chanter  cet  Antre  de  Meudon, 
Que  des  mains  de  Chariot  vous  receustes  en  don. 
Comme  Amphion  tira  les  gros  cartiers  de  pierre 

116    Pour  emmurer  sa  ville  au  bruit  de  sa  guiterre  *, 
Ainsi  ce  beau  séjour  Chariot  vous  a  construit, 
De  rochers  qui  suivoyent  de  ses  flûtes  le  bruit. 
Ceux  qui  viendront  icy  boire  de  la  fonteine 

120    Ou  s'endormir  auprès,  ilz  auront  l'ame  pleine 

104.  jS-Sj  De  ruisseaux  argentins  arrouser  ta  prairie 

105.  jS-Sj  emplir  tes  gras  herbis 
lit.  8j  des  neuf  Muses  compagnes 
II}.  78-Sj  vostre  Antre 

ii6.  78-8 j  au  son  de  sa  guiterre 

118.   /8-S7  de  sa  voix  le  doux  bruit 

120.  6/  par  erreur  remportra  ]  JI-JJ  remport'ront  l'ame  pleine 

119-121.  78-8/  Ceux  qui  viendront,  Chariot,  ou  boire  en  ta  fontaine, 
Ou  s'endormir  auprès  (87  aux  bords),  se  voirront  l'ame  pleine  De  toute 
(S4-S7  saincte)  Poésie 


i.  Ronsard  désigne  ainsi  le  roi  Hen.ri  II,  jusqu'à  la  fin  de  la  pièce, 
comme  Cl.  Marot  avait  fait  pour  François  I",  dans  son  Eglogue  au  Roy. 

2.  D'après  Homère,  Thèbes  aux  sept  portes,  fut  bâtie  non  pas  par 
Cadmos,  mais  par  Amphion  et  Zethos,  fils  de  Jupiter  et  d'Antiope  (Od., 
XI,  260  et  suiv.).  Zethos,  plus  vigoureux  que  son  frère,  apporta  les 
rochers  enlevés  aux  montagnes  voisines  -,  Amphion  joua  de  la  lyre  et 
aux  sons  enchantés  de  l'instrument  les  pierres  vinrent  se  ranger  d'elles- 
Ronsard,  IX.  6 


82  CHANT    PASTORAL 

De  toute  poésie,  &  leurs  vers  quelques  fois 

Pouront  bien  resjouir  les  aureilles  des  Rois. 
Icy,  comme  jadis  en  ces  vieux  tabernacles 
124    De  Delphe  &  de  Delos,  se  rendront  les  oracles  : 

Et  à  ceux  qui  voudront  à  la  Grotte  venir,  [8] 

Phebus  leur  aprendra  les  choses  avenir. 

Chariot,  je  te  suply  de  n'avoir  point  de  honte 
128    De  nous  simples  bergers  faire  un  petit  de  conte  •  : 

Apollon  fut  berger,  &  le  Troyen  Paris  ; 

Et  le  jeune  amoureux  de  \'enus,  Adonis, 

Ainsi  que  toy  porta  au  flanc  la  panetière, 
152    Et  par  les  bois  sonna  l'amour  d'une  bergère  ». 

Mais  nul  des  pastoureaux  en  l'antique  saison 

Comme  toy  n'a  basty  des  .Muses  la  maison. 
Tousjours  tout  à  l'cntour  la  tendre  mousse  y  croisse, 
156    Le  poliot  fleury  en  tout  temps  y  paroisse  ', 

Le  Ihierre  tortu  recourbé  de  meint  tour 

Puisse  de  sus  le  front  grimper  tout  à  l'entour, 

Et  la  belle  lambrunche  ^  ensemble  entortillée 
140    Laisse  espandre  ses  bras  tout  du  long  de  l'allée  : 

L'avette  au  lieu  de  ruche  ordonne  dans  les  trous 

126.  8j  Phebus  les  instruira  des  choses  à  venir 

127.  jS-Sj  ne  rougis  point  de  honte 

151.  On  lit  fti  jo-jj  au  fl.mcs  (td.  suiv.  coir.)  \  Sy  portoit  au  flanc 

158.   7<S-iV-/  Y  puisse  sus  son  front 

1^5-140.  Sj  \x  crespo  mousse  v  naisse,  Le  tliym,  le  poliot.  la  marjo- 
laine espesse,  Le  lierre  B.ichiq  replie  de  maint  tour  Puisse  au  hault 
de  son  front  grimper  tout  .i  l'cntour  Et  la  lambrunche  errante  ensemble 
entortilUe  Laisse  courir  ses  bras  sur  la  Grotte  esmaillée 


mêmes  sur   les    remparts    (cf.  Apollonios,  Argon.,    I,    740   et  schol.  ; 
Horace.  Ep.  a.i.  Pis.,  5g4). 

1.  C.-i-d.  :  faire  un  peu  cas  de  nous. 

2.  Souvenir  de  Virgile,   Bw:.  it,   60-61.  et  x.   18.    Sur  ces  mythes, 
voir  ci-après  le  Chant  fhisloriil,  vers  141  à  144  et  les  notes. 

5.  C'est  la  variété  de  menthe  qu'on  appelle  aujourd'hui  le  pouliot. 
4.  C'est  la    vigne  sauvage   (l.itin  labrusca).  Cf.   le  tome  VM,  p.  24}. 


SUR    LES   NOPCES  83 

Des  rustiques  piliers  sa  cire  «Se  son  miel  doux, 
Et  le  freslon  armé,  qui  les  raisins  moissonne, 

144    De  son  bruit  enroué  par  l'Antre  ne  bourdonne  ', 

Mais  les  beaux  grésillons,  qui  de  leurs  cris  tranchans 
Saluront  les  pasteurs  en  retournant  des  champs  ^. 
Meinte  gentille  Nymphe,  &  meinte  belle  Fée  3, 

148    L'une  aux  cheveux  pliez,  &  l'autre  decoifée, 
Avccques  les  Sylvains  y  puissent  toute  nuict 
Fouller  l'herbe  des  piedz  au  son  de  l'eau  qui  bruit. 
Tousjours  cette  maison  puisse  avoir  arousée 

152    La  plante  d'une  source,  &  le  chef  de  rousée  *  : 

Tousjours  soit  aux  pasteurs  son  taillis  ombrageux,       [9] 
Sans  crainte  ny  de  feu,  ny  de  fer  outrageux  : 
Et  jamais  au  somet,  quand  la  nuit  est  obscure, 

156    Les  chouans  s  ennonceurs  de  mauvaise  aventure 
Ne  s'y  viennent  percher,  mais  les  roussignoletz, 
Voulant  chanter  plus  haut  que  tous  noz  flageoletz, 
Y  degoisent  tousjours  par  la  verte  ramée 

141-142.  75-57...  agence  dans  les  troux...  &  son  miel  roux 
14).  Sj  Miiis  bien  les  grcsillons 
146.  6y-Sy  i  leur  retour  des  champs 
149.  6y-8y  y  puisse 

152.  jS  Le  fondement  d'eau  vive...  |  84  Le  bas  d'une  fontaine,  &  le 
haut  de  rosée  |  8j  Le  pied  d'une  fontaine,  &  le  chef  de  rosée 
IS4.  84-Sj  Sans  crainte  de  la  foudre,  ou  du  fer  outrageux 

156.  7i-8~  annonceurs 

157.  78-87  les  Rossignolets 


1.  Souvenir  de  Virgile,  Bue.  11,  12-13  :  «  raucis...  résonant  arbusta 
cicadis  ». 

2.  Grésillons,  terme  encore  usité  chez  les  paysans  pour  grillons, 
insectes  porte-bonheur  qui  se  font  entendre  surtout  le  soir. 

3.  Encore  un  passage  qui  prouve  que  le  mot  Fée,  employé  sans  un 
nom  propre,  est  chez  Ronsard  synonyme  de  Nymphe.  Voir  au  tome  VII, 
p.  109,  note  6. 

4.  C.-à-d.  :  que  le  pied  ou  la  base  de  la  maison  soit  arrosé  d'une 
source,  et  le  faite  de  rosée. 

5.  C.-à-d.  :  les  chats-huants.  Les  paysans  emploient  encore  le  mot 
chouan  avec  ce  sens.  Déjà  vu  au  tome  VIII,  p.  121,  vers  105. 


84 


CHANT   PASTORAL 


i6o    Du  maistre  de  ce  lieu  la  belle  renommée  : 

Afin  que  tous  les  vens  l'emportent  jusqu'aux  cieux, 
Et  du  ciel  puisse  aller  aux  oreilles  des  Dieux. 
Ainsi  finit  Perot,  &  l'un  &  l'autre  ensemble 
164    (A  qui  tout  le  pied  droit  par  bon  augure  tremble)  ' 
Sortent  hors  de  la  Grotte,  &  à  fin  de  pouvoir 
Mieux  chanter  à  loisir,  s'en  allèrent  assoir 
L'un  de  sur  un  gason,  l'autre  sur  une  souche  : 
168    Et  lors  de  tels  propos  Bellot  ouvrit  sa  bouche, 
B.     Perot,  tous  les  pasteurs  ne  te  font  que  louer, 
Te  ventent  le  premier,  soit  pour  scavoir  jouer 
De  flageol  ou  de  flûte,  &  la  musette  tienne, 
172    Tant  ilz  sont  abusez,  comparent  à  la  mienne  : 
Je  voulois  des  long  temps  seul  à  seul  te  trouver 
Loing  de  nez  compagnons,  à  fin  de  t'esprouver. 
Et  pour  te  faire  voir  que  d'autant  je  te  passe 
176    du'une  haute  montagne  une  colline  basse. 
P.     Mon  Bellot,  il  est  vray  que  les  pasteurs  d'icy 
M'estiment  bon  pocte,  «5s:  je  le  suis  aussi. 
Mais  non  tel  qu'est  Michau,  ou  Lancelot  ^,  qui  sonne 
180    Si  bien  de  la  musette  aux  rives  de  Garonne, 

Et  mon  chant  au  prix  d'eux  est  pareil  au  pinson  [10] 

160.  S4-Sy  Da  bon  pasteur  Chariot 

167.  60-84  un  gazon  |  Sj  L'un  dessus  un  billot 

170-171.  /S-Sj  soit  que  vueilles  jouer  Du  cistre  ou  du  rebec 

175.  yS-Sy  Pour  maistre  te  monstrer  qu'autant  je  te  surpasse 


i 


1.  Ronsard  fait  allusion  ici  à  une  superstition  antique,  dont  le  moyen 
âge  avait  sans  doute  hérité,  et  encore  le  xvi*  siècle.  D'une  manière  géné- 
rale, dans  l'antiquité,  les  mouvements  involontaires  (-a/u-Oî)  passaient 
pour  avoir  un  sens.  On  avait  formé  à  ce  sujet  un  coips  de  doctrine.  Cf. 
Pauly-W'issowa,  Keal-Ettc\cloptidif.  article  Aherglaube.  Notre  poète  a 
présenté  ailleurs  le  tremblement  de  la  jambe  droite  cinime  un  mauvais 
présage  {ComfiUiinle  cciitve  Foituve  à  Odet  de  Coligny  :  Par  trois  fois  me 
trembla  toute  la  j.imbe  destre.  Bl.,  t.  VI,  p.  164). 

2.  Michel  de  l'Hospital  et  Lancelot  Carie  (voir  le  tome  VIIL 
p.  115,  note). 


SUR    LES   KOPCES  85 

Qui  veut  d'un  roussignol  imiter  la  chanson  '  : 
Toutesfois,  mon  Bellot,  je  ne  te  veux  dédire, 

184    Situ  es  bon  Thyrsis,  je  seray  bon  Tityre, 
Et  tu  ne  trouveras  en  moy  le  cœur  failli, 
Bien  que  si  hardiment  tu  m'ayes  assailli. 

Il  fault  pour  le  vainqueur  que  nous  metions  un  gage  : 

188    Quant  à  moy,  pour  le  prix  je  te  mets  une  cage 
Que  je  fis  l'autre  jour  voyant  paistre  mes  beufs, 
En  parlant  à  Thony,  qui  s'egalle  à  nous  deux  ^  : 
Les  barreaux  sont  de  til  5  &  la  perchette  blanche 

192    Qui  traverse  la  cage  est  d'une  coudre  franche  4  : 
De  pellures  de  jonc  j'ay  tissu  tout  le  bas  : 
A  l'un  des  quatre  coings  la  coque  d'un  limas  î 
A  un  crin  de  cheval  se  pend  de  telle  sorte, 

196    Qu'on  diroit  à  la  voir  qu'elle  mesme  se  porte. 

J'ay  creusé  d'un  sureau  l'auge  bien  proprement, 
Et  les  quatre  pilliers  du  petit  bâtiment 
Sont  d'une  grosse  ronce  en  quatre  pars  fendue  : 

200    Et  le  cordon  tressé  duquel  elle  est  pendue 


182.  6-j  du  roussignol  |  "ji-S-j  du  Rossignol 

185.  jS-Sj  Commence,  je  n'ay.  point  le  courage  failli 

186.  j8  Le  veinqueur  se  voirra  veincu  par  l'assailli  |  84-8J  L'assail- 
leur  bien  souvent  vaut  moins  que  l'assailli 

188.   jS-Sj  je  dépose  une  cage 

190.  60-y}  à  Thoinet  |  jS-Sy  Devisant  à  Thoinet 

195.  78-8 j  Pend  d'un  crin  de  cheval,  voire  de  telle  sorte 


1.  Tout  ce  passage,  depuis  le  vers  169,  est  habilement  transposé  de 
Théocrite,  Idylle  vu  (les  Thalysies),  27  à  42. 

2.  Thony  (var.  Thoinet),  c'est  Antoine  de  Baïf.  Cela  ne  veut  pas  dire 
que  Baïf  se  prétend  leur  égal  (cf.  l'éd.  de  ses  Œuvres  par  Marty-Laveaux 
t.  III,  p.  gi),  mais  qu'il  est  devenu  leur  égal. 

3.  C.-à-d.  de  tilleul.  Ce  mot  se  retrouve  dans  le  Cyclope  (i')6o')  et 
dans  la  Franciade,  ch.  III. 

4.  C.-à-d.  :  un  coudrier,  ou  noisetier  sauvage. 

5.  C.-à-d.  :  d'un  limaçon.  Les  paysans  de  l'Anjou  disent  encore  un 
«  lumas  ». 


86  CHANT    PASTORAL 

Bellin  me  l'a  donnc^',  houpé  tout  à  l'entour 
Des  couleurs  qu'il  gangna  de  Thoinon  l'autre  jour. 
J'ay  dedans  prisonnière  une  jeune  alouette, 

204    Qui  dcgoyse  si  bien,  qu'hier  ma  Cassandreitc  *, 
Que  i'ayme  plus  que  moy,  m'en  ofrit  un  veau  gras, 
Avecques  un  chevreau,  voire  &  si  ne  l'eut  pas  '  : 
Toutcsfois  tu  l'auras  si  tu  me  gangnes  ores, 

21)8    Mais  je  l'assure  bien  que  tu  ne  l'as  encores. 

B.     Pour  la  cage  &  l'oyscau,  je  veux  mettre  un  panier,  [11] 
Gentemeni  enlassé  de  vcrgettes  d'ozier, 
Fort  large  par  le  haut,  qui  tousjours  diminue 

212    En  tirant  vers  le  bas  d'une  pointe  menue  : 

L'anse  est  faicie  d'un  houx  qu'à  force  j'ay  courbé  : 
En  voulant  l'aienuir  ■♦  le  doigt  je  me  coupé 
Avecque  ma  serpette  :  encores  de  laplave 

216    Je  me  dculs,  quand  du  doigt  mon  flageolet  j'essaye. 
Tout  ce  gentil  panier  est  pourtraict  par  dessus. 
De  Mercure,  &  d'Iô,  &  des  cent  yeux  d'Argus  : 
lô  est  peinte  en  vache,  &  Argus  en  vacher, 

220    Mercure  est  tout  auprès,  qui  du  haut  d'un  rocher 

302.  60-Sy  de  Caton  lautrc  jour 

2c6.   yS-Sj  Au    front  demv  (S^-Sj  desja)  cornu 

207-208.  (V7  Toutefois  tu  l'auras  si  tu  as  la  victoire  :  Mais  ptustost 
que  l'avoir,  la  ncgc  sera  noire 

210-2 II.  S4-SJ  D'artifice  enlace...  Large  &  rond  par  le  hault 

218.  60  &  de  cent  yeux  |  67-77  &  d'Ion,  &  de  cent  yeux  |  j8-8j 
texte  primitif 

220-222.  S i-Sj  Mercure  est  tout  auprès  {Sj  fait  le  guet),  qui  du  haut 


1.  Bellin,  c'est  Uemy  Belleau. 

2.  Cass.mdre  Salvi.ui,  que  Ronsard  avait  cesse  de  chanter  en  1555, 
mais  dont  le  nom,  devenu  fameux,  lui  servait  encore  allégoriquement. 

).  C.-i-d.  :  mais  niùme  ainsi,  même  à  ces  conditions,  elle  ne  l'eut 
pas.  Ainsi  p.irlc  le  Corvdon  de  Virgile,  pour  gagner  les  bonnes  grâces 
d'Alexis  (Bue.  11,  40  et  suiv.). 

4.  Nous  disons  dans  le  même  sens  amincir  et  donnons  au  mot  atté- 
nuer un  sens  moral. 


SUR    LES    NOPCES  87 

Roulle  à  bas  cet  Argus,  après  avoir  coupée 

Sa  teste  cautement  du  fil  de  son  espée  : 

De  son  sang  naist  un  paon,  qui  ses  aisles  ouvrant 

224    Va  deçà  &  delà  tout  le  panier  couvrant  '. 

Il  me  sert  à  serrer  des  fraises  &  des  roses, 
Il  me  sert  à  porter  au  marché  toutes  choses  : 
Mon  Olive,  mon  cœur,  désire  de  le  voir  ^, 

228    Elle  me  veut  donner  son  mâtin  pour  l'avoir. 
Et  si  ne  l'aura  pas  :  je  te  le  mets  en  gage, 
Il  vaut  mieux  ny  que  toy,  ton  oyseau,  ny  ta  cage. 
Mais  qui  nous  jugera?  qui  en  prendra  le  soing? 

352    Vois  tu  ce  bon  vieillard  qui  vient  à  nous  de  loing, 
A  luy  voir  au  menton  la  barbe  vénérable. 
Le  chef  demi  couvert  d'un  poil  gris  honnorable, 
La  houlette  en  la  main,  d'un  noûailleux  cormier, 

256    Le  hoqueton  d'un  dain  ?,  c'est  Michau,  le  premier 

Des  pasteurs  en  sçavoir,  auquel  font  révérence,  [12] 
Quand  il  vient  dans  noz  parcs,  tous  lesbergers  de  France  ♦. 

d'un  rocher  Roulle  le  corps  d'Argus,  après  avoir  coupée  Son  col  du  fer 
courbé  de  sa  trenchante  espée 

223-224.  Sj  Une  Nymphe  est  auprès  en  simple  corset  blanc,  Q.ui 
tremble  de  frayeur  de  voir  jaillir  le  sang 

229.   Ji-jS  je  le  te  mets  (  84-Sj  texte  primitif 

2}0.  jS-Sj  j'en  refuse  trois  fois  la  vente  de  ta  cage 

258.  jS-Sj  en  noz  parcs 


1.  lo,  fille  d'Inachos  (fleuve  d'Argolide)  fut  aimée  de  Zeus  et  trans- 
formée par  lui  en  génisse  pour  qu'elle  échappe  à  la  vengeance  de  son 
épouse.  Mais  celle-ci  fit  surveiller  sa  rivale  par  le  bouvier  Argos  aux 
cent  yeux.  Alors  Zeus  ordonna  à  Hermès  (Mercure)  de  dérober  la  génisse 
à  la  surveillance  de  son  redoutable  gardien,  qu'il  tua.  Cf.  Ovide,  Mél., 
I,  )88  ctsuiv.  Du  sang  d'Argos  n.iquitle  paon,  consacré  à  Héra  (Junon), 
d'après  .Moschos,  Idylle  11,  58.  Au  reste  la  description  de  ce  panier  rap- 
pelle fortement  celle  de  la  corbeille  d'Europe  dans  cette  idylle  de 
Moschos. 

2.  Olive  de  Sivigné,  que  son  cousin  Joachim  du  Bellay  avait  cessé 
de  chanter  depuis  i)50,  mais  dont  le  nom,  devenu  fameux,  lui  servait 
encore  allégoriquement. 

î.  C.-à-d.  :  la  veste  en  peau  de  dain. 

4.  Michau,  c'est  Michel  de  l'Hospital,  chancelier  de  Madame  Margue- 


88  CHANT   PASTORAL 

P.     Je  le  congnois,  Bellot,  je  Tay  ouy  chanter! 

240    Autant  comme  tu  fais,  je  le  puis  bien  vanter, 
Car  il  a  quelque  fois  daigné  prendre  la  peine 
De  louer  mes  chansons  à  Chariot  de  Lorraine  '. 
M.     due  dictes  vous,  enfans,  des  Muses  le  soucy  ? 

244    Icy  le  bois  est  vert,  l'herbe  fleurist  icy, 

Icy  les  petis  mons  les  campagnes  emmurent, 
Icy  de  toutes  pars  les  ruisselets  murmurent  : 
Ne  soyez  point  oysifs,  enfans,  chantez  tousjours, 

248    Mais  comme  au  paravant  ne  chantez  plus  d'amours, 
Elevez  vos  esprits  aux  choses  bien  plus  belles, 
Qui  puissent  après  vous  demeurer  immortelles  ^. 
N'avez  vous  entendu  comme  Pan  le  grand  Dieu, 

252    Le  grand  Dieu  qui  préside  aux  pasteurs  de  ce  lieu, 
Par  mariage  assemble  à  sa  fille  Claudine 
Le  beau  pasteur  Lorrain,  de  telle  fille  digne  >  ? 
C'est  le  jeune  Chariot,  tige  de  sa  maison, 

239.  7S  il  m'apprend  à  chanter  |  84-8^  texte  primitij 

240.  6j-Sj  je  l'oze  bien  vanter 

241.  78-S/  Car  il  a  bien  souvent 
24}.  84-Sj  Que  dites-vous,  garçons 


rite,  duchesse  de  Berrj',  sœur  du  roi,  puis  chancelier  de  France  en  1560. 
Pour  ses  relations  avec  Ronsard,  v.  le  tome  III,  Introd.  et  p.  118;  pour 
plus  ample  inforn-.ation  sur  la  protection  accordée  aux  poètes  par  ce 
haut  magistrat,  très  bon  poète  latin  lui-même,  v.  Dupré-Lasale,  Michel 
de  VHoipitiil  avant  son  i-Uialioii  au  fKiste  de  cbaiicelier  de  France  (Pans, 
Thorin,   187)). 

1.  Allusion  A  la  Comviendatrix  epistula  M.  Hoipilalii  ad  Carolum  car- 
dinalfin  Lotharcnum,  qui  date  de  la  fin  de  IS)8  et  dut  accompagner 
VHyinne  du  Cardinal  de  Lorraine  (v.  ci-dessus  l'Introduction). 

2.  Ces  vers  sont  tout  à  fait  conformes  au  caractère  grave  du  person- 
nage et  aux  conseils  qu'il  donna  plus  d'une  (ois  à  Ronsard,  notam- 
ment après  la  publication  des  Folastries. 

}.  Le  roi  Henri  II  maria  sa  fille  Claude  le  22  janvier  1559  (n.  st.) 
avec  Charles  duc  de  Lorraine,  cousin  de  Charles  cardinal  de  Lorraine, 
(v.  Godefrov,  Cérémonial  t'rancois.  tome  II,  p.  12  et  suiv.).  Ce  à\ic  gou- 
verna la  Lorraine  sous  le  nom  de  Charles  III  le  Grand  jusqu'en  1608, 
date  de  sa  mort. 


SUR    LES   NOPCES  89 

256    Parent  de  ces  pasteurs  qui  portent  la  toison  ', 
Et  cousin  de  Chariot,  le  bon  hoste  des  Muses, 
Duquel  tousjours  le  nom  enfle  voz  cornemuses, 
Et  de  ce  grand  Francin  ^,  qui  à  coup  de  leviers, 

260    De  fondes  î,  &  de  dars  a  chassé  les  bouviers 

Qui  venoyent  d'outre  mer  manger  noz  pasturages, 
Et  menoyent  maugré  nous  leurs  beufs  en  noz  rivages  4. 
Là  ne  se  fera  point  quelque  petit  festin  : 

264    Depuis  le  soir  bien  tard  jusques  au  plus  matin 

La  feste  durera,  &  les  belles  Nayades,  [13] 

Lés  Faunes,  les  Sylvains,  Dryades,  Oreades, 
Les  Satyres,  les  Pans  tout  le  jour  balleront 

268    Et  de  leurs  pieds  fourchus  l'herbette  fouleront  5. 
De  ce  beau  mariage  entonnez  voz  musettes. 
Montrez  vous  aujourdhuy  tels  sonneurs  que  vous  estes, 
Chantez  cette  alliance,  &  ce  bon  heur  sacré  : 

261-262.  Sj...  saccager  nos  rivages...  leurs  bœufs  eu  nos  herbages 
265.  84-8J  Là  ne  se  doit  dresser  un  vulgaire  festin 
264.  6/-Sy  jusqu'au  premier  matin 
271.  57  &cet  accord  sacré 


1.  L'ordre  Je  la  Toison  d'or,  fpndé  par  Philippe  le  Bon,  duc  de  Bour- 
gogne. Cet  ordre  passa  à  la  maison  d'Autriche,  après  la  mort  de  Charles 
le  Téméraire,  puis  à  l'Espagne  avec  Charles  Q.uint.  —  Le  jeune  duc  qui 
se  mariait  avait  pour  mère  une  nièce  de  Charles  Quint,  Christine  de 
D.inemark  ;  aussi,  quand  Henri  II  s'était  emparé  de  Metz  en  1552,  il 
avait  emmené  à  sa  Cour  ce  duc,  alors  âgé  de  neuf  ans,  de  crainte  qu'il 
ne  fût  enlevé  et  que  Metz  ne  fût  rattaché  à  l'Empire  (v.  ci-dessus 
l'Hymne  du  Card.  de  Lorraine,  note  du  vers  218). 

2.  Francin,  c'est  le  capi'aine  François  de  Guise. 

5.   Du  \a.i\n  f un d a  =  fronde.  Même  mot  ci-après,  au  vers  518. 

4.  Allusion  à  la  reprise  de  Calais  et  de  Guines  (6  et  20  janv.  1558) 
dernières  possessions   des  Anglais   en  France,  qu'ils  détenaient  depuis 

1547- 

5.  Sous  ces  noms  de  divinités  païennes  Ronsard  désigne  les  seigneurs 
et  les  dames  de  la  Cour,  comme  l'avait  fait  M.irot  dans  son  Eglogue  au 
Roy  : 

Si  qu'à  mes  plainctz  un  jour  les  Oreades, 
Faunes,  Sylvans,  Satyres  &  Dryades 
En  m'escoutant  jectereut  larmes  d'yeux. 


90  CHANT    PASTORAL 

272    Les  deux  frères  Lorrains  vous  en  sçauront  bon  gré  '. 
Pan  y  tiendra  sa  court  en  magesté  royalle, 
Auprès  de  luy  sera  son  espouse  loyalle. 
Et  son  filz  desja  Roy,  &  sa  divine  Sœur 
276    Qui  passe  de  son  nom  &la  perle  &  la  fleur  ^. 

Sus  donc  chante,  Bellot,  commence  quelque  chouse. 
Tu  diras  l'espousé,  Perot  dira  l'espouse  : 
Car  il  vaut  mieux,  enfans,  célébrer  ce  beau  jour 
280    Qu'user  voz  chalumeaux  à  chanter  de  l'amour. 
B.     O  Dieu  qui  prens  le  soing  des  nopces,  Hymenée, 
Laisse  pendre  à  ton  dos  ta  chape  ensafranée, 
Ton  pied  soit  enlacé  d'un  beau  brodequin  bleu, 
284    Et  portes  en  ta  main  un  clair  flambeau  de  feu, 
Esternue  trois  fois,  &  trois  fois  de  la  teste 
Fay  signe  ains  que  venir  à  la  divine  feste 
De  Claudine  &  Chariot,  à  fin  que  désormais 
288    Le  mariage  soit  heureus  pour  tout  jamais  î. 

Ameine  avccques  toy  la  Cyprienne  saincte  ■», 
De  sa  belle  ceinture  au  travers  du  corps  ceinte, 

277-278.  Sj...S<.  ta  mu&ette  appreste  :  Dy  le  lict  nuptial,  Perrot  dira 
la  feste 

286.  JS-S4  Fay  signe  de  bon-heur  à  la  divine  (S4  nociere)  feste 

285287.  iSj...  la  teste  chevelue  Esbranle  par  trois  fois,  trois  fois  i  ta 
venue  Voy  Claudine  «S:  Chariot 

290-292.  S4-SJ  D'an  demi-ceinct  tissu   dessus  les  hanches  ceinte. 


1.  François,  duc  de  Guise,  et  Cliarles,  cardinal  de  Lorraine. 

2.  Henri  II,  Catherine  de  .MéJicis,  le  dauphin  Frani;ois,  devenu  roi 
d'iicosse  par  son  mariage  avec  Marie  Stuart  (avril  15)8),  enfin.  Madame 
Marguerite,  dont  le  nom  évoque,  sous  la  plume  de  tous  les  poètes  du 
temps,  l'idée  de  la  fleur  appelée  marouerite  et  de  la  peile  (en  latin  mar- 
gartta). 

5.  Cette  invocation  au  dieu  Hymen  est  imitée  de  Catulle,  Epilbal. 
lie  Julie  el  de  Manlius,  début.  Ronsard  y  avait  déjà  eu  recours  en  1548 
pour  VEpilbaltiiiie  d' Antoine  de  Bourbon  (v.  le  tome  I,  p.  9). 

4.  Catulle,  o/".  cit.  :  [Hj'men]  adituni  fcrat  Dux  hontie  Veneris,  hctti 
conjugator  amoris.  —  Ronsard  avait  déjà  exprimé  ainsi  en  1548  la 
pureté  de  Tunion  légitime  :  La  chaste  Cvprienne  .Ayant  son  ceste  ceint, 
Avec  ses  Grâces  vienne  Anive  à  l'œuvre  saint  (tome  I,  p.  15). 


SUR    LES   NOPCES  9I 

Et  son  fils  Cupidon  avec  l'arc  en  la  main, 

292    Pour  se  cacher  es  yeux  du  jeune  enfant  Lorrain  '  : 

Ce  n'est  pas  un  pasteur  qui  dans  un  bois  champestre[i4] 
Meine  tant  seulement  deux  ou  trois  chèvres  paistre, 
Mais  à  qui  cent  troupeaux  de  vaches  &  de  beufs, 

296    Et  autant  de  brebis,  paissent  les  prez  herbeux 

De  Moselle  &  de  Meuse,  &  tous  ceux  qui  la  plaine 
Broutent  auprès  de  Bar,  &  les  mons  de  Lorraine  : 
Il  a  tant  de  besiail  qu'il  n'a  jamais  esté 

500    En  hyver  sans  du  laict,  sans  formage  en  esté, 
Et  ses  panniers  d'eclisse  &  ses  vertes  jonchées 
De  caillotes  de  crème  en  tout  temps  sont  chargées. 
Il  s'eleve  en  beauté  sur  tous  les  pastoureaux 

304    Comme  un  jeune  toreau  sur  les  menus  troupeaux. 
Ou  comme  un  grand  cyprès  sur  un  menu  bocage, 
Ou  comme  un  gresle  jonc  sur  l'herbe  du  rivage. 
Un  poil  crespé  de  soye  au  menton  luy  paroist, 

}o8    Qui  blond  &  délié  entre  les  roses  croist 

De  sa  face  Adonine,  ainsi  comme  se  couvre 
De  duvet  un  oiseau  qui  de  la  coque  s'ouvre. 
D'une  belle  couleur  &.  d'œilletz  &  de  lis 

Et  son  enfant  Amour  tenant  l'arc  en  ses  mains,  Pour  se  cacher  es  yeux 
du  Prince  des  Lorrains 

297-298.  6j-jS...  &  ceux  qui  par  la  plaine  De  Bar  fouUent  les  fleurs 

293-298.  S4-SJ  Ce  n'est  pas  un  berger  qui  vulgaire  &  champestre 
Meine  aux  gaiges  d'autruy  un  maigre  troupeau  paistre,  Mais  qui  a  cent 
troupeaux  de  vaches  &  de  bœufs.  De  boucs  &  de  béliers  paissans  les 
prez  herbeus  De  Meuse  &  de  Moselle  &  la  fertile  plaine  De  Bar,  qui  se 
confine  aux  terres  de  Lorraine 

500.  jS  sans  fromage 

302.  /l'/S  caillote  {au  singulier) 

299-502.  84-8/  suppriment  ces  quatre  vers 

304.  6j-8y  Comme  un  brave  toreau 

306.  67-7.?  Ou  comme  un  jeune  Pin 

305-506.  84-Sj  Ou  comme  un  Pin  gommeux  au  resonnant  fueillage 
Tient  son  chef  pommelu  par-dessus  un  bocage 


I.  Le  marié,  né  en  1542,  n'avait  pas  encore  17  ans. 


92  CHANT    PASTORAL 

ÎI2    Ses  membres  sont  partout  frcchement  embellis, 
Et  en  mille  façons  parmi  la  couleur  vive 
De  sa  beauté  reluist  une  grâce  nawe  : 
Son  front  est  de  l'aurore,  &  comme  astres  des  cieux 

316    Soubs  une  nuict  brunette  esclairent  ses  beaux  yeux. 
Autant  comme  en  beauté  en  adresse  il  abonde, 
Soit  à  getter  le  dart,  ou  à  ruer  la  fonde  ', 
A  sauter,  à  luter  ou  à  force  de  coups 

}2o    Regangner  un  chevreau  de  la  gueule  des  loups. 

Comme  Iherbe  est  l'honneur  d'une  verte  prerie,    [15I 
Des  herbettes  les  fleurs,  &  d'une  bergerie 
Un  toreau  qui  du  pied  pousse  l'arène  au  vent, 

524    D'une  fresche  ramée  un  ombrage  mouvant  ^, 
Les  roses  d'un  bouquet,  les  Hz  d'une  girlande, 
Ainsi  tu  es  l'honeur  de  toute  nostre  bande  K 
La  chèvre  suit  le  thin,  le  loup  la  chèvre  suit, 

328    Le  lion  suit  le  loup,  l'herbe  l'onde  qui  bruit, 

La  mouche  à  miel  les  fleurs,  &  l'estrangere  erue 
Suit  au  printemps  nouveau  le  train  de  la  charrue  : 
Mais  nous  autres  pasteurs  qui  par  les  champs  vivons 

}}2    De  mesme  affection  par  tout  nous  le  suivons  ♦. 

320.  On  lit  en  jp  geule  (éd.  suit:  corr.) 

32s.   On  m  en  J9-60  les  litz  {èJ.  sniv.  corr.) 

352.  ày-jS  par  les  cliamps  te  suivons 

307-332.  ^4-Sj  rempliicfnt  ces  vingl-six  vers  par  et  distique:  Q.ui  plus 
est.  son  menton  en  sa  jeune  saison  Ne  se  fait  que  cresper  d'une  blonde 
toison 


1.  C.-à-d.  la  fronde  ;  v.  ci-dessus,  vers  260. 

2.  Ceci  rappelle  le  «  zephyris  niotantihus  umbras  »  de  Virgile,  fî«f.  v, 
$.  Ronsard  s'en  souviendra  encore  à  propos  des  arbres  de  la  forêt  de 
Gastine,  «  dont  Tombrage  incertain   lentement  se  remue  ». 

5.  Imité  de  Virgile,  Ihic .  v,  52-34,  qui  avait  imité  lui-même  Thêo- 
crite.  Idylle  vin,  79.  Cf.  un  p.issage  analogue  au  tome  III,  p.  79. 

4.  Imité  de  Théocritc,  Llylle  ix  (Les  Moissonneurs),  ^o  et  suiv. 
«  La  chèvre  clierche  le  cvtise  ;  le  loup  la  chèvre  ;  la  grue,  le  laboureur  ; 
moi  je  cherche  Bombyca  »  ;  ou  bien  de  Virgile,  Bue.  11,  63  et  suiv. 


SUR    LES    NOPCES  93 

Bergers,  faictes  ombrage  aux  fonteines  sacrées, 
Semez  parles  chemins  les  fleurettes  pourprées, 
Despandez  la  musette,  &  de  branles  divers 

336  Chantez  à  ce  Chariot  des  chansons  &  des  vers  : 
Qu'il  te  tarde  beaucoup  que  V'esper  ne  t'ameine 
La  nuict,  où  tu  mettras  quelque  fin  à  ta  peine  ! 
Soleil,  haste  ton  char,  acoursy  ton  séjour, 

340    Chariot  a  plus  de  soing  de  la  nuict  que  du  jour. 
L'amitié,  la  beauté,  la  grâce,  &  la  jeunesse 
Apresteront  ton  lict,  &  par  grande  largesse 
Une  pluie  d'œilletz  dessus  y  sèmeront, 

344    Et  d'ambre  bien  sentant  les  draps  parfumeront  : 
Mille  petis  amours  ayant  petites  aisles 
Voileront  sur  le  lict,  comme  es  branches  nouvelles 
Des  arbres  au  printemps  revollent  les  oyseaux, 

548   Qui  se  vont  esgayant  de  rameaux  en  rameaux. 

Comme  un  Ihierre  espars  pendra  ta  mariée  [16] 

A  l'entour  de  ton  col  estroitement  liée  ', 

Qui  d'un  baiser  permis  ta  bouche  embasmera, 

534.  S4-SJ  Semez  tous  les  chemins  de  fleurettes  pourprées 
358.  6--S4...  une  fin  à  ta  peine  |  Sj  Desja  la  nuict  pour  mettre  une 
fin  à  ta  peine 

339.  S4-SJ  haste  ton  cours 

340.  67-S7  Chariot  a  plus  besoing 

345.   On  lit  eiijp  par  erreur  y  seront  {éd.  siiiv.  corr.) 

345.  84  Mille  gentils  Amours 

547.  60  Des  herbes  {éd.  suiv.  corr.) 

345-347.  Sj  Mille  Amours  emplumez...  Voleteront  dessus,  comme  es 
branches  nouvelles...  voletent  les  oiseaux 

349-350.  S4  Jamais  vigne  aux  ormeaux  si  fort  ne  soit  liée  Comme 
autour  de  ton  col  ta  jeune  mariée  |  87  La  vigne  à  son  ormeau  si  fort  ne 
soit  liée,  Qu'alentour  de  ton  col  ta  jeune  mariée 


I.  Souvenir  de  Catulle,  op.  cit.,  str.  7  :  «  Ut  tenax  hedera  hue  et  hiic 
Arborem  implicat  errans  »  ;  et  str.  22  :  «  Lenta  qui  velut  assitas  Vitis 
implicat  arbores,  Implicabitur  in  tuum  Complexum  ».  —  Cette  compa- 
raison a  été  maintes  fois  reprise  par  les  poètes  néo-latins  et  par  Ron- 
sard. 


94  CHANT   PASTORAL 

3S2    Et  d'un  autre  plaisir  ton  cœur  alumera  : 

C'est  une  jeune  fleur  encores  toute  tendre  ', 
Helas  !  garde  toy  bien  brusquement  de  la  prendre, 
11  la  faut  laisser  croistre,  &  ne  faut  simplement 

)s6    Q.UC  tenter  cette  nuict  le  plaisir  seulement  : 

Comme  tes  ans  croistront  les  siens  prendront  croissance, 
Lors  d'elle  à  plain  souhait  tu  auras  jouissance, 
Et  trouveras  meilleur  mille  fois  le  plaisir, 

?6o    Car  l'attente  d'un  bien  augmente  le  désir. 

Or'  le  soir  est  venu,  entrez  en  vostre  couche. 
Dormez  bras  contre  bras,  &.  bouche  contre  bouche  : 
La  concorde  à  jamais  habite  en  vostre  lict, 

364    Chagrin,  dissention,  jalousie,  &  despit 

Ne  vous  trouble  jamais,  ains  d'un  tel  mariage 
Puisse  naistre  bien  tost  un  généreux  lignage, 
Meslé  du  sang  Lorrain,  &  du  sang  de  Valois, 

}68    Qui  Parthenope  encor  remette  soubs  ses  loix, 
Et  puisse  couronner  ses  royallcs  armées, 
Sur  le  bord  du  Jourdain,  de  palmes  Idumées  *. 
Atant  se  teut  Bellot,  &  Perot  tout  gaillard 

572    Enflant  son  chalumeau  luy  respond  d'autre  part. 


553-J54.  S4-SJ  C'est  une  prime  fleur...  :  Espoux,  garde  toy  bien 
}6o.  Sj  ^iiilUmette  ce  vers 

365.  S4-S/  Ne  vous  troublent 

366.  S/'iàoç  Puissent  n.iistre  I  161J-162}  texte  primitif 
368.  S4-8J  Qui  Partenope  un  jour 

370.  60- jS  des  palmes  |  S4-SJ  texte  primitif 


1.  Claude  de  Fr.uice  n'avait  alors  que  11  ans,  2  mois  et  10  jours, 
étant  née  le  12  nov.   1547. 

2.  C.-à-d.  de  palmes  Iduméennes.  Cf.  tome  V,  p.  219,  vers  320  et  la 
note.  Source,  Virgile,  GÀir^.,  111,  12  :  Idumaeas  palni.is.  —  Ces  vers 
font  allusion  aux  conquêtes  de  Godefroy  de  Bouillon  en  Palestine  et 
aux  prétentions  des  rois  de  France  sur  le  royaume  de  Naples  (anc'  Par- 
thenope). Cf.  les  tomes  VII,  p.  299-500,  et  VIII,  p.  47-49  et  les  notes. 


SUR    LES   NOPCES  95 

P.     O  Lucine  Junon,  qui  aux  nopces  présides  ', 
Et  de  paons  acouplez  ta  belle  coche  guides 
Aussi  tost  que  les  vents,  là  où  tu  veux  aller, 

376    Soit  sur  mer,  ou  sur  terre,  au  ciel,  ou  dedans  l'air, 

Vien  avecques  ta  fille,  amyable  &  bénigne,  [17] 

Favoriser  le  jour  des  nopces  de  Claudine. 
Comme  une  belle  rose  est  l'honneur  du  jardin, 

380    Qui  aux  rais  du  Soleil  s'est  esclose  au  matin, 
Ainsi  Claudine  l'est  de  toutes  les  bergères. 
Et  les  passe  d'autant  qu'un  pin  fait  les  fougères. 
Nulle  ne  l'a  gangnée  à  sçavoir  façonner 

384    Un  chapelet  de  fleurs  pour  son  chef  couronner. 
Nulle  ne  sçait  mieux  joindre  au  lis  la  fresche  rose, 
Nulle  mieux  sur  la  gaze  un  dessain  ne  compose 
De  fil  d'or  &  de  soye,  «S:  nulle  ne  sçait  mieux 

388    L'aiguille  démener  d'un  pouce  ingénieux  ^. 

Comme  parmy  ces  bois  volent  deux  tourterelles 
Que  jevoy  tous  les  jours  se  caresser  des  aisles. 
Se  baiser  l'une  l'autre,  &  ne  s'entre-eslongner, 

392    Mais  constantes  de  foy  tousjours  s'acompagner, 
Qui  de  leur  naturel  jusqu'à  la  mort  n'oublient 

374-375.  j8  Et  de  Paons  couplez  ton  beau  coche  tu  guides  Aussi  tost 
que  les  vents,  où  il  te  plaist  d'aller 

374-578.  84-Sy  Et  de  Paons  couplez  (c?7  acouplez),  où  il  te  plaist,  tu 
guidas  Ton  (Sj  Ta)  coche  comme  vent  sur  terre  &  dans  (Sy  sur)  les 
Cieux,  Brave  de  .Majesté  comme  Royne  des  Dieux,  Amené  Pasithée  & 
la  Muse  divine  Qui  préside  aux  banquets,  aux  nopces  de  Claudine 

380.  On  lit  en  59  c'est  (éd.  siiiv.  corr.)  \  84-8^  du  Soleil  est  esclose 

381-582.  6-J-8J  Claudine  est  tout  l'honneur  de  toutes  les  bergères  Et 
les  passe  d'autant  qu'un  Pin  fait  (84-Sy  qu'un  Chesne)  les  fougères 

388.  8y  Conduire  de  Pallas  les  arts  ingénieux 


1.  La  déesse  latine  Lucina  présidait  plutôt  aux  accouchements.  Elle 
était  assimilée  tantôt  à  Diane,  tantôt  à  Junon.  Cf.  le  tome  II,  p.  114. 

2.  Ce  passage  depuis  le  vers  579  est  imité  de  Théocrite,  Idylle  xviii 
(Epithalame  d'Hélène).  Ronsard  a  repris  l'idée  dans  le  Discours  au  duc 
de  Savoie  (ci-après,  vers  555  et  suiv.  ;  v.  la  note  du  vers  341). 


9é  CHANT   PASTORAL 

Les  premières  amours  qui  doucement  les  lient  : 
Ainsi  puisses-tu  vivre  en  amoureux  repous, 

396    Jusqu'à  la  mort,  Claudine,  avecque  ton  espoux  '. 

Je  m'en  vois  sur  le  bord  des  rives  plus  segrettes 
Cuillir  dans  mon  panier  un  monceau  de  fleurettes 
Afin  de  les  semer  sur  ton  lit  génial  ^, 

400   Et  chanter  alentour  ce  beau  chant  nuptial  3. 
D'une  si  belle  fille  est  heureuse  la  mère, 
Son  père  est  bien  heureux,  &  bien  heureux  son  frère 
Mais  plus  heureus  cent  fois  &  cent  encor  sera, 

404    Qui,  en  lieu  d'une  fille,  enceinte  la  fera  4, 

Heureux  sera  celuy  qui  aura  toute  pleine  [18J 

Sa  bouche  de  son  ris,  &  de  sa  douce  haleine, 
Et  de  ses  doux  baisers  qui  passent  en  odeur, 

408    Des  prez  les  myeux  fleuris,  la  plus  gentille  fleur. 
Heureux  qui  dans  ses  bras  pressera  toute  nue 
Cette  Nymphe  aux  beaux  yeux  du  sang  des  Dieux  venue, 
Qui  hardi  tatcra  ses  tetins  verdelets, 

412    Qui  semblent  deux  boutons  encore  nouvelets  : 

397.  60-Sj  plus  secrettes 

398.  /S-Sj  Cueillir  en  mon  panier 
402.  jS-Sy  Ton  père...  ton  frère 

404.  /S  enceinte  te  fera  |  S4  Sj  Qui  d'un  masle  héritier  enceinte  te  fera 
408.  60-Sy  les  mieux 

406-408.  jS-Sj  de  ton  ris,  &  de  ta  douce  haleine.  Et  de  tes  doux  bai- 
sers... la  plus  souave  fleur 

410.  jS-Sy  Toy  Claudine  aux  beaux  yeux 

411.  jS-Sj  tes  tetins 


1.  Cf.  le  sonnet  Que  dis-tu,  que  fais-tu  (au  tome  VII,  p.  i8>). 

2.  C.-à-d.  :  le  lit  nupti.»l  ou  conjugal.  Expression  calquée  sur  le  latin 
lectus  genialis  (Cicéron,  Pro  Cluetitio,  14;  Horace,   Epist.,  I,  i,  87). 

3.  Ces  quatre  vers  viennent  encore  de  Théocrite,  IdyUe  xviii. 

4.  Ce  quatrain  rappelle  un  sonnet  de  1552  (tome  IV,  p.  106).  qui  se 
termine  ainsi  : 

Mais  plus  heureux  celuy  qui  la  fera 

Et  femme  &  mère,  en  lieu  d'une  pucelle. 

C'est  imité  d'Ho.nière,  Od.,  VI,  153  et  suiv.,  ou  d'Ovide,  Met.,  IV,  320 

et  suiv. 


SUR   LES   NOPCES  97 

Heureux  qui  près  la  sienne  alongera  sa  hanche, 
Qui  baisera  son  front,  &  sa  belle  main  blanche, 
Et  qui  demeslera  fil  à  fil  ses  cheveux, 

416     Follatrant  toutte  nuict,  &  faisant  mille  jeux  : 
Il  prira  que  la  nuict  dure  cent  nuits  encore, 
Ou  bien  que  de  cent  jours  ne  s'éveille  l'Aurore, 
Afin  que  paresseux  long  temps  puisse  couver 

420    Ses  amours  dans  le  lict,  &  point  ne  se  lever  '. 
Mais  le  soir  est  venu,  &  Vesper  la  fourrière 
Des  ombres  ^,  a  desja  respandu  sa  lumière  : 
Il  faut  s'aller  coucher.  QuoyPtu  trembles  du  cueur, 

424    Ainsi  qu'un  petit  fan  qui  tremble  tout  de  peur, 

Quand  il  a  veu  le  loup,  ou  quand  loing  de  sa  mère 
Il  s'efroye  du  bruit  d'une  fueille  légère  J  : 
Il  ne  sera  cruel,  car  une  cruaulté 

428    Ne  sçauroit  demeurer  avec  telle  beaulté. 
Demain,  après  avoir  son  amitié  congnue, 
Tu  voudrois  mille  fois  que  la  nuict  fust  venue 
Pour  retourner  encor  aux  amoureux  combats, 


414.  jS  ton  front,  &  ta  belle  main 

415-414.  84-Sj   Et  qui  licencié  d'une  liberté  franche,  Rebaisera  ton 
front,  &  ta  belle  main  blanche 

415.  75-5/  tes  cheveux 

416.  6o-8j  toute  nuict 

417.  jS-Sj  Celuy  pri'ra  la  nuict,  que  cent  nuicts  dure  encore 
420.   "/S-Sy  Ses  amours  dans  {84-8J  en)  ton  lict  {Sy  sein) 

422.  /8-8/  a  versé  par  le  ciel  sa  lumière 

423.  8j  tu  frémis  du  cœur 

451.  84  Pour  retourner  tenter  les  |  Sj  texte  primitif 


T.  Souvenir  d'Ovide,  Amores,  I,  15.  Le  troubadour  Giraud  de  Bor- 
neil  (recueil  de  Raynouard,  t.  III,  p.  314)  et  Pétrarque  lui-même  (sext. 
I  et  VII,  in  fine)  avaient  fait  un  pareil  souhait. 

2.  C.-à-d.  :  l'astre  avant-coureur  des  ombres  de  la  nuit.  Cl.  Marot 
avait  de  même  appelé  l'Aurore  «  la  fourrière  du  Soleil  ». 

3.  Cf.  l'ode  A  Cassandre  fuyaide  (tome  II,  p.  115).  Source  :  Horace, 
Carm.,  I,  23. 

Mfinsard,  IX.  7 


98  CHANT    PASTORAL 

432    Et  pour  te  r'endormir  encore  entre  ses  bras. 

Sus,  desabille  toy,  &  comme  une  pucelle  [19J 

Q.ui  de  bien  loing  sa  mère  à  son  secours  apelle 
N'apelle  point  la  tienne,  &  vien  pour  te  coucher 

436    Près  du  feu  qui  te  doit  tes  larmes  desecher. 

Comme  une  tendre  vigne  à  l'ormeau  se  marie, 
Et  de  meinte  embrassée  autour  de  luy  se  plye, 
Tout  ainsi  de  ton  bras  en  cent  façons  plié 

440    Serre  le  tendre  col  de  ton  beau  marié  '. 
Celuy  puisse  conter  le  nombre  des  arènes, 
Les  estoilles  des  cieux,  &  les  herbes  des  pleines, 
Qui  contera  les  jeux  de  voz  combats  si  doux, 

444    Desquels  pour  une  nuict  vous  ne  serez  pas  soûls  *. 
Or  esbatez-vous  doncq,  &  en  toute  liesse 
Prenez  les  passetemps  de  la  douce  jeunesse. 
Qui  bien  tost  s'enfuira,  &  au  nombre  des  ans 

448    Qui  vous  suivront  tous  deux  égaliez  voz  enfans  î  : 
Ton  ventre  désormais  si  fertille  puisse  estre, 
Que  d'un  sang  si  divin  il  puisse  faire  naistre 
Des  filles  &  des  filz,  des  filz  qui  porteront 

452    Les  vertus  de  leur  père  empreintes  sur  le  front, 
Et  qui  des  le  berceau  donneront  congnoissance 


452.  84-Sy  dans  le  pli  de  ses  bras 
437-440.  S4-Sy  suppriment  ces  quatre  vers 

445.  S4-SJ  Or  sus,  esbatez-vous 

446.  6'/-S4  de  la  brève  jeunesse  |  Sy  de  la  courte  jeunesse 
448.  jS-Sj  Qui  vous  suivent  tous  deux 

450.  6j-8y  puisse  en  bref  faire  naistre  (6j  par  erreur  il  puisse) 


1.  Cf.  ci-dessus,  note  du  vers  350. 

2.  Imité  de  Catulle,  op.  cit.  :  «  Ille  pulvis  Erythrei  Siderumque 
niicantium  Subducat  numerum  prius,  Q.ui  vostri  numerare  volt  Multa 
millia  ludi  » . 

3.  Ibid.  :  «  Ludite,  ut  lubet,  et  brevi  Liberos  date...  »  et  la  fin  : 
«  Munere  assiduo  valentem  Exercete  juventam  ». 


SUR    LES   NOPCES  99 

Que  d'un  père  tresfort  ilz  auront  pris  naissance  : 
Les  filles  en  beauté,  en  grâce  &  en  douceur 

456    Par  signes  donneront  un  tesmoignage  seur 
De  la  pudicité  de  leur  mère  divine, 
Qui  de  nostre  grand  Pan  a  pris  son  origine  '. 
Ainsi  disoit  Perot,  qui  avecque  le  son 

460    De  son  pipeau  d'avoine  acheva  sa  chanson, 

Echo  luy  respondant  :  &  les  bois  qui  doublèrent       [20J 
La  voix  en  murmurant  jusqu'au  ciel  la  portèrent  ^. 
Lors  Michau  tout  gaillard  sauta  parmy  les  fleurs, 

464     D'aise  qu'il  avoit  eu  d'ouir  les  deux  pasteurs. 
M.     Vostre  armonie,  enfans  (disoit-il)  est  plus  douce 
Que  le  bruit  d'un  ruisseau  qui  jaze  sur  la  mousse, 
Ou  que  la  voix  d'un  cygne,  ou  d'un  roussignolet 

468    Qui  chante  au  mois  d'avril  dans  un  bois  nouvelet. 

De  manne  à  tout  jamais  vozdeux  bouches  soyent  pleines, 
De  roses  voz  chapeaux,  voz  mains  de  marjolenes  : 
Jamais  en  voz  maisons  ne  vous  défaille  rien, 

472    Puis  que  les  chalumeaux  vous  entonnez  si  bien. 


454.  6j  leur  auront  pris  |  yi-Sy  auront  pris  leur  naissance 

458.  84-8J  reçoit  son  origine 

459.  S4-8/  qui  retenant  le  son. 

461-462.  jS-Sj  Echo  luy  respondit  {S4-SJ  respondoit)  :  les  bois  qui 
rechanterent  Le  beau  chant  nuptial,  jusqu'au  ciel  le  poiterent 

463-465.  S4-8J  Lors  Michau  s'escriant  s'asseit  au  milieu  d'eux,  Puis 
dist  en  approuvant  la  chanson  de  tous  deux  :  Votre  fleute,  garsons,  à 
l'oreille  est  plus  douce 

467.  78-8^  d'un  Rossignolet 

468.  àj-8j  par  le  bois 


1.  Ce  souhait,  qui  est  déjà  dans  Théocrite,  op.  cit.,  est  une  habile 
transposition  de  celui  de  Catulle,  op.  cit.,  les  quatre  strophes  avant  la 
dernière.  On  le  trouve  naturellement  aussi  dans  Y Epilhalame  d'Antottie 
de  Bourbon,  cité  plus  haut  (v.  le  tome  I,  p.  12). 

2.  Souvenir  de  Virgile,  Bue.  1,  5  et  x,  8,  mêlé  à  celui  d'un  vers  de 
la  Bue.  VI  :  Ille  canit  ;  pulsae  referunt  ad  sidéra  valles. 


100  CHANT   PASTORAL 

Que  chacun  par  acord  s'entredonne  son  gage, 
Perot,  pren  son  panier,  &  toy,  Bellot,  sa  cage. 
Retournez,  mes  enfans,  conduire  voz  toreaux, 
476    Et  vivez  bien  heureux  entre  les  pastoureaux  '. 


Fin. 


474.  6j-8j  le  panier...  la  cage 


I.  Toute  cette  fin,  depuis  le  vers  46},  est  imitée  de  Virgile,  Bue.  v, 
45  et  suiv.,  81  et  suiv.  :  Michau,  en  tant  qu'arbitre,  correspond  au 
Ménalque  de  Virgile. 

Cet  cpith.ilame  est  à  rapprocher  de  celui  que  Belleau  publia  pour  le 
même  mariage  en  1 5  ^9  et  inséra  en  1565  dans  la  première  journée  de  sa 
Bergerie  (éd.  Marty-Laveaux,  tome  II,  p.  258)  ;  et  de  celui  que  Louis 
des  Masures  écrivit  pour  la  même  occasion  et  publia  en  IS59.  à  Lyon, 
chez  J.  de  Tournes,  sous  le  même  titre  de  Chant  pastoral  (il  v  fait  parler 
Ronsard  sous  le  nom  de  l'erot  et  lui-même  sous  le  nom  de  Louisct). 


^LA  PAIX 

A  V     R  O  Y 

PAR     P.  DE     RONSARD 

VANDOMOIS. 


A       PARIS, 

De  l'imprimerie  d'Andté  WechcL 

»    î    î   9- 

AVEC   PRIVILEGE    DV  ROY. 

Fac-iimilé  du  titre  de  la  première  édition. 


LA    PAIX, 
AU  Roy  '. 


Sire,  quiconque  soit  qui  fera  vostre  histoire, 
Honorant  vostre  nom  d'éternelle  mémoire, 
A  fin  qu'à  tout  jamais  les  peuples  à  venir 

4    De  vos  belles  vertuz  se  puissent  souvenir, 

Dira,  depuis  le  jour  que  nostre  Roy  vous  fustes, 
Et  le  sceptre  François  dans  la  main  vous  receustes, 
Qjue  vous  n'avez  cessé  en  guerre  avoir  vescu, 

8    Meintenant  le  veinqueur,  meintenant  le  veincu  ^  : 

Éditions.  —  La  Paix,  plaquette  de  1559.  —  Œuvres  (Poëmes,  }• 
livre)  1560;  (id.,  2' livre)  1567  à  1573  ;  (id.,  i"  livre)  1578;  (id.,  2' 
livre)  1584  et  1587. 

Titre.  -^8-84  La  Pais,  au  roy  Henrj-  II  |  8j  supprime  La  Paix 

6.  6-J-8-]  en  la  dextre  receustes 


1.  Sur  la  date  de  composition  de  cette  pièce,  on  peut  hésiter  entre  le 
mois  de  février  et  la  fin  de  mars  i>59.  V.  nos  raisons  ci-dessus  dans 
l'Introduction. 

2.  Ceci  est  à  peine  exagéré.  Henri  II,  roi  en  avril  1547,  eut  d'abord  à 
soutenir  par  les  armes  l'Ecosse  contre  l'Angleterre,  et  à  réprimer  la 
révolte  de  Guyenne  en  1548.  Puis  il  entreprit  au  mois  d'août  15491a 
conquête  de  Boulogne  occupée  par  les  Anglais,  mais  cette  campagne, 
bien  commencée  par  la  prise  des  forts  environnants,  fut  interrompue 
par  des  pluies  torrentielles  et  remise  au  printemps  suivant.  Dans  l'in- 
tervalle, la  paix  du  24  mars  1550  restitua  Boulogne  à  la  France  moyen- 
nant 400.000  écus  d'or  et  Ronsard  la  célébra  dans  \'Ode  de  la  Paix.  Puis 
la  guerre  du  Parmesan  contre  le  pape  Jules  III  en  faveur  des  Farnèse 
dura  de  1550  jusqu'à  la  trêve  de  Rome  (avril  1552)  ;  celle  de  la  Toscane 
de  juillet  1552  à  avril  1555  et  même  au  delà,  puisque  nos  troupes 
continuèrent  à  y  protéger  les  «  fuorisciti  »  jusqu'en  1557.  Au  Nord- 
Est  la  guerre  fut  reprise  contre  Charles-Quint  en  avril  1552  jusqu'à  la 


104 


LA    PAIX 


Dira,  que  vostre  esprit  (tresmagnanime  Prince) 
Ne  s'est  pas  contenté  de  sa  seuile  province  ', 
Mais  par  divers  moyens,  &  par  diverses  fois 

12    A  tenté  d'augmenter  l'empire  des  François  ^: 
Et  si  Fortune,  averse  aux  braves  entreprises 
De  vostre  majesté,  ne  les  a  toutes  mises 
A  bienheureuse  fin,  toutesfois  on  a  veu 

i6    Que  vous  avez  osé  &  que  vous  avez  peu. 

Du  premier  coup  d'essay  Boulongne  vous  gaignastes5, 
Dedans  les  eaux  du  Rhin  vos  chevaux  abreuvastes*, 
L'Escossois,  dont  le  sceptre  est  meintenant  à  vous  5, 

20    S'est  fait  grand  par  votre  ayde,  &  l'Anglois,  qui  de  coups 
Se  sent  encor  douloir,  mesraes  en  vostre  absence 
A  congneu  que  pouvoit  vostre  forte  puissance^  : 

15.  78-8/  fortune  adverse 


trêve  de  Vaucelles  (février  1556).  Enfin  Henri  rompit  cette  trêve  en 
novembre  1556  et  demeura  en  état  de  guerre,  en  Italie  puis  au  Nord- 
Est,  avec  Philippe  II,  jusqu'au  traite  du  Cateau  (5  avril  1559),  quoique 
en  fait  l'armistice  remontât  au  milieu  d'octobre  1558. 

1.  C.-à-d.  :  des  territoires  français  tels  que  les  lui  avait  laissés  son 
père  François  I"(y  compris  la  Savoie  et  le  Piémont). 

2.  Ces  «  divers  moyens  »  furent  le  rachat,  la  diplomatie,  la  guerre  sur 
terre  et  sur  mer,  la  colonisation. 

3.  Voir  nos  tomes  I,  p.  34;  III,  p.  3  ;  VIII,  p.  36. 

4.  Après  l'occupation  de  Toul  et  de  Metz,  l'armée  française  s'avança 
jusqu'au  Rhin,  mais  devant  les  alarmes  du  patriotisme  allemand, 
Henri  II  s'empressa  de  rebrousser  chemin  et  d'occuper  Verdun.  Voir 
les  tomes  VII,  p.  5    et  50  (note  >)  ;  VIII,  p.  56  à  38. 

5.  Façon  de  parler  plus  flatteuse  qu'exacte,  car  ce  sceptre  appartenait 
uniquement  à  la  belle-fille  de  Henri  II,. Marie  Stuart,  et  elle  le  remporta 
après  la  mort  de  son  mari  François  II,  qui,  depuis  son  mariage  avec 
elle,  avait  seulement  le  titre  de  roi  d'Ecosse. 

6.  Allusion  à  la  rivalité  entre  la  France  et  l'Angleterre  à  propos  de 
l'Ecosse,  que  chacune  des  deux  nations  voulait  s'annexer  par  le  mariage 
de  Marie  Stuart.  En  août  1548  l'amiral  Villegagnon  avait  réussi  à 
atteindre  Dumbarton,  où  se  trouvait  la  petite  princesse  .igée  de  six  ans 
(son  dernier  historien,  Stephan  Zweig  (1956),  dit  qu'elle  était  au  cou- 
vent d'Inchmahome,  blotti  dans  une  petite  ile  du  lac  Menkeit);  et  il 
l'avait  emmenée  pour  la  faire  élever  à  la  cour  de  France,  tandis  que  sa 
mère,  Marie  de  Guise,  veuve  de  Jacques  V,  restait  régente  d'Ecosse,  ce 


AU    ROY  105 

Puis  vous  fistes  après  par  les  eaux  de  la  mer, 
24    Bien  loing  du  bord  François,  vos  navires  armer', 
Et  comme  avantureux,  vous  conquistes  par  force, 
Maugré  le  Genevois,  la  belle  isle  de  Corse*  : 
Maugré  le  Florentin  vous  avez  soubs  vos  loix 
28    Gouverné  par  trois  ans  le  peuple  Siennois  3, 
Et  soubz  le  magnanime  &  sage  Duc  de  Guise 
En  armes  &  en  peur  avez  l'Italie  mise  +  : 
Vous  avez  de  Calais  regangué  vostre  port  5, 


2}.  ()j-8i  Vous  fistes  tout  soudain  par  les  eaux  de  la  mer 

26.  6a,  71-y]    les  Genevois  |  67,  /S-8y  texte  primitif 

27.  67-8J  avez  dessous  voz  lois 

30.  Sy  Naples,  de  droit  Françoise,  en  frayeur  avez  mise 


qui  renforçait  singulièrement  notre  protectorat  sur  ce  pays.  Cf.  le 
tome  VIII,  p.  20,  où  l'expression  «  en  votre  absence  »  est  expliquée 
par  ce  vers  : 

Et  de  loin  ton  renom  commande  à  l'Angleterre. 

1.  Allusion  à  l'expédition  de  Villegagnon  sur  les  côtes  du  Brésil  en 
1555,  qui  échoua  d'ailleurs,  par  suite  de  divisions  entre  catholiques  et 
protestants.  Voir  ci-après  le  Chant  de  liesse,  vers  102  et  la  note. 

2.  La  Corse  fut  enlevée  aux  Génois  en  août-septembre  1^55  par  une 
flotte  franco-turque,  commandée  par  le  baron  Paulin  de  la  Garde  ;  mais 
elle  leur  fut  rendue  au  traité  du  Cateau.  Voir  notre  tome  VIII,  p.  40,  où 
l'on  retrouvera  ce  même  vers  avec  les  mêmes  rimes. 

3.  Le  Florentin  est  ici  le  duc  Cosme  de  Médicis,  allié  de  Charles- 
Quint.  La  protection  des  Siennois  par  les  troupes  de  Henri  II  dura  du 
26  juillet  1552  au  17  avril  1555,  date  où  les  Espagnols  et  leur  allié 
florentin  reprirent  Sienne,  malgré  l'héroïque  défense  de  Monluc.  Voir 
notre  tome  VIII,  p.  20  et  21  (note). 

4.  Allusion  à  l'expédition  de  François  de  Guise  jusqu'en  territoire 
napolitain,  qui  fut  d'ailleurs  inopportune  et  inutile  (nov.  1556-sept. 
1557).  On  ''^r*  rappela  en  toute  hâte  pour  faire  front  aux  vainqueurs  de 
Saint-Quentin  et  nous  venger  de  cette  défaite. 

5.  Ce  port  fut  reconquis  en  six  jours  par  François  de  Guise  (i"  au 
6  janvier  15^8),  après  plus  de  deux  siècles  d'occupation  par  les  Anglais. 
C'était  depuis  1347  la  capitale  d'une  petite  province  anglaise  qui  com- 
prenait Guines,  Hames,  Sandgate,  Marck,  Oye  et  quelques  forts.  Cette 
possession  étrangère  sur  notre  territoire  était  pour  la  France  une  humi- 
liation et  un  danger  permanent.  Sa  reprise,  dont  Marie  Tudor,  alors 
reine  d'Angleterre  et  mariée  à  Philippe  II,  ne  se  consola  pas,  fut  la 
revanche  de  Saint-Quentin. 


I06  LA    PAIX 

}2    Que  les  Roys  vos  ayeux  ont  estimé  si  fort  ' 
Q.ue  non  du  seul  penser  l'osèrent  entreprendre, 
Vous  l'avez  entrepris,  &  si  l'avez  sceu  prendre  ^. 
Bref  vous  estes  le  Roy  qui  plus  avez  esté 

36    En  guerre  &  en  discord,  qui  plus  avez  tenté 
Le  hazard  de  Fortune,  &  comme  sur  sa  roue 
Des  princes  &  des  Roys,  en  se  moquant,  se  joue  : 
Elle  vous  a  montré  que  peuvent  les  combas  : 

40    Aucunesfois  en  haut,  aucunesfois  en  bas 

Elle  vous  a  tourné  :  pour  exemple,  qu'au  monde 

Un  Roy,  tant  soit  il  grand,  d'infortunes  abonde. 

Or  après  meinte  guerre  &  meinte  trefve  aussi, 

44    Vostre  grand  Cardinal  avecq'  Mommorency 

Vous  ont  traitté  la  Paix  3  :  il  faut  bien  qu'on  la  garde  4, 
Ceux  qui  la  gardent  bien,  le  haut  Dieu  les  regarde, 
Et  ne  regarde  point  un  Roy,  de  qui  la  main 

48    Tousjours  trempe  son  glaive  au  pauvre  sang  humain. 
D'une  si  belle  Paix  je  veux  chanter  merveille, 


36.  jS-Sj  Et  en  guerre  &  en  paix 

38.  60-S4  en  s'en  moquant  se  joue  |  Sj  se  remocque  ÎV  se  joue 

44.  S4-SJ  L'un  des  Princes  Lorrains  avec  Montmorenci 

4$.  6j-8j  Ont  ramené  la  paix 

46-48.  JI-8-J  guilhmeltent  ces  vers 

49-120.  8j  supprime  ces  soixanle-doiiie  vers 


1.  C.-à-d.  :  si  bien  fortifié. 

2.  Les  rois  précédents  n'avaient  pas  osé  seulement  projeter  cette 
reconquête,  même  aux  jours  Je  prospérité,  tant  ils  la  jugeaient  difficile, 
et  cependant  Henri  II  sut  la  réaliser.  Dès  son  avènement  et  pendant 
tout  son  règne  il  avait  été  hanté  par  l'idée  de  reprendre  Calais  et  la 
région   environnante  (v.   L.    Romier,  op.  cit.,  I,    p.  29,  et  II,  p.  21$). 

3.  Outre  Charles  cardinal  de  Lorraine  et  le  connétable  Anne  de  Mont- 
morency, mentionnés  ici,  les  plénipotentiaires  français  pour  ce  traité 
furent  le  maréchal  Jacques  d'Albon  de  Saint-.\ndré  (qui  avait  été  fait 
prisonnier  avec  le  connétable  à  la  bataille  de  Saint-Quentin  et  libéré 
comme  lui  sur  parole),  l'évéque  d'Orléans  Jean  de  .Morvillier  et  le  secré- 
taire d'Etat  Claude  de  l'Aubespine. 

4.  C.-à-d.  :  il  faut  qu'on  la  garde  bien. 


AU    ROY  107 

S'il  VOUS  plaist  me  prester  vostre  Royalle  oreille, 
Et  qu'entre  vos  pensers  mes  vers  puissent  entrer, 

$2    Et  de  vostre  faveur  le  bon  heur  rencontrer. 
Avant  l'ingénieuse  ordonnance  du  monde, 
Le  feu,  l'air,  &  la  terre,  &  l'enfleure  de  l'onde 
Estoyent  dans  un  monceau  confusément  enclos, 

56    Monceau  que  du  nom  grec  on  nomme  le  Chaos, 
Sans  forme,  sans  beauté,  lourde  &  pesante  mace. 
Comme  un  corps  engourdi  ne  bougeoit  d'une  place  : 
Le  chaud  avoit  débat  avecques  la  froydeur, 

60    Le  pesant  au  léger,  le  froid  contre  l'ardeur. 
Et  contre  le  corps  sec  l'humide  avoit  querelle, 
Sans  jamais  appaiser  leur  noise  mutuelle  : 
Mais  la  bonne  Nature,  &  le  grand  Dieu  qui  est, 

64    A  qui  tousjours  la  guerre  &  le  discord  desplaist. 
Chassa  l'inimitié  de  leurs  guerres  encloses, 
Par  l'ayde  de  la  Paix  mère  de  toutes  choses  : 
Loing  au  rond  de  la  terre  elle  fist  escumer 

68    A  part  en  leur  vaisseau  les  vagues  de  la  mer  ', 
Et  plus  loing  de  la  mer  sépara  la  closture 
Du  Ciel,  qui  va  bornant  les  œuvres  de  nature. 
Et  du  feu  tressubtil,  &  du  ciel  etheré 

72    L'air  le  plus  espaissi  en  bas  a  retiré  *. 

55-56.   78-84  Estoient  ea  un  monceau...  on  suriiomme  Chaos 
65.  6J-84  &  leurs  guerres 

67.  60-j)  au  long  de  la  terre  |  78-S4  texte  primitif 

68.  6J-84  En  leur  propre  vaisseau 

69-72.  7S-S4  Puis  elle  d'un  grand  tour  sépara  la  closture  De  l'air  qui 
est  subtil  &  vague  de  nature,  Puis  le  feu,  puis  la  Lune  Se  les  Astres 
globaux,  Puis  la  voûte  du  Ciel  qui  tourne  à  l'entour  d'eux 


1.  Le  mot  vaisseau  ici  est  synonyme  de  vase  et  désigne  par  métaphore 
le  lit  de  la  mer. 

2.  C.-à-d.  :  a  mis  à  part,  en  retrait.  —  Tout  cet  alinéa  s'inspire  à  la 
fois  d'Ovide,  Met.,  I,  5  à  50,  et  de  Claudien,  De  constilatu  StiUchonis,  II, 
6-ri  ;  il  esta  rapprocher  de  rOie  (ie  ia  Pa/x  de  1550  (au  tome  III,  p.  5 
à  7). 


I08  LA    PAIX 

Apres  avoir  par  ordre  arrangé  la  machine, 
Et  lié  ce  grand  Corps  d'une  amitié  divine, 
Elle  fist  atacher  à  cent  cheines  de  fer 

76    Le  malheureux  Discord  aux  abysmes  d'Enfer, 

Puis  au  throne  de  Dieu,  qui  tout  voit  &  dispose. 
Alla  prendre  sa  place,  où  elle  se  repose  '. 
Quand  les  péchez  d'un  peuple,  ou  les  fautes  d'un  Roy, 

80    En  rompant  toute  honte  ont  violé  la  Loy, 
Et  le  sang  innocent  la  vengeance  demande. 
Le  grand  Dieu  tout  puissant  à  ses  Anges  commande 
Descheiner  le  Discord,  afin  que  destaché 

84    Du  peuple  vitieux  punisse  le  péché  : 

Mais  avant  sa  venue,  en  cent  mille  présages, 

Le  Ciel  nous  fait  certains  de  nos  futurs  dommages. 

Sans  nue,  en  temps  serain,  à  dextre  il  fait  tonner  ', 

88    Par  l'obscur  de  la  nuict  3  il  nous  vient  estonner 
D'un  grand  chevron  de  feu,  qui  hydeux  le  traverse, 
Puis  de  sur  quelque  ville  il  tombe  à  la  renverse, 
La  Comète  aux  grans  crins  tous  sanglans  &  ardens 

92    Prédit  de  nos  malheurs  les  signes  evidens. 
Le  Tybre  débordé  de  son  canal  four\'oye, 
Et  l'Arne  tous  les  champs  de  la  Tuscane  noyé. 
Une  chasse  de  chiens  s'eslance  par  les  cieux, 

96    Les  monstres  contrefaits  &  de  testes  &  d'yeux, 
Comme  avant-messagers  de  mauvaise  aventure, 

79-84.   71-84  guillemetttnt  CfS  vers 
90.  60-84  Fuis  dessus 

95-94.  S4    Loire  enfle   de   ruisseaux  de   son  canal  fourvoyé.  Et  la 
Seine  les  ch.imps  de  la  Bourgogne  noyé 


J 


1.  Dans  VOde  de  /.i  P.ï/.v,  c'est  Dieu  qui  fait  asseoir  la  Paix  à  son 
côté  «  dedans  un  throne  d'excellence  »,  pour  la  récompenser  d'avoir 
mis  de  l'ordre  dans  le  Chaos. 

2.  Double  présage  de  malheur  pour  les  Romains. 

5.  Tournure  latine  :  Virgile,  Georg.,  I,  478  :  sub  obscurum  noctis. 


AU    ROY  109 

Apparoissent  au  monde  en  dépit  de  nature  '. 
Adonques  le  Discord,  caut,  méchant,  &  subtil 

100   En  sa  main  decheinée  aporte  le  fusil  ^, 

La  pierre,  &  la  flammesche,  &  d'un  brandon  qui  fume 
D'un  feu  lent  &  segret,  tous  les  peuples  allume  : 
Et  alors  la  Justice,  &  la  simple  amitié, 

104    Vergongne,  preudhommie,  innocence,  &pitié. 
Couvertes  d'une  nue,  au  monde  ne  séjournent, 
Et  pour  se  pleindre  à  Dieu  dans  le  ciel  s'en  retournent  '. 
Une  frayeur,  un  bruit,  une  esclatante  voix 

108    De  tous  costez  s'entend  d'hommes  &  de  harnois. 
Un  peuple  contre  l'autre  en  armes  se  remue, 
Une  forte  cité  contre  l'autre  est  esmue, 
Un  prince  contre  l'autre  ordonne  son  arroy  4, 

112    Et  un  Roy  dans  son  camp  deffie  un  autre  Roy. 
De  sur  la  dure  enclume  on  rebat  les  espées. 
Et  d'acier  &  de  fer  les  lames  destrampées 
Se  tournent  en  cuirasse,  &  se  laissent  forger 

116    En  dague  &  en  poignart  pour  nous  entre-egorger  5  : 
Car  on  ne  combat  plus  pour  l'honneur  d'une  jouste, 


102.  6-]-li4  &  secret 

105.  6-j-jS  Adoncques  la  Justice  |  84  texte  primitif 


1.  Tous  ces  présages  de  malheur  rappellent  de  très  près  ceux 
qu'exposent  Virgile,  Geoig.,  I,  466  et  suiv.,  et  Horace,  Cnrin.,  I,  2. 

2.  Au  XVI*  siècle  on  désignait  par  ce  mot  la  pièce  d'acier  qui  recou- 
vrait le  bassinet  de  l'arquebuse  et  contre  laquelle  venait  frapper  le  silex 
de  la  batterie.  On  distinguait  aussi  le  mousquet  à  fusil,  du  mousquet  à 
rouet.  C'est  seulement  au  siècle  suivant  qu'on  étendit  ce  mot  à  l'arme 
elle-même. 

].  Souvenir  d'Hésiode,  Trav.  et  Jours.  Cf.  notre  tome  VIII,  p.  57, 
note  3. 

4.  C.-à-d.  :  range  avec  ordre  son  armée.  Le  composé  désarroi  est 
encore  d'usage  courant.  Cf.  le  tome  VII,  p.  9. 

5.  Souvenir  de  Virgile,  Georg.,  I,  508  : 

Et  curvae  rigidum  falces  conflantur  in  ensem. 


no  LA    PAIX 

D'un  pris,  ou  d'un  tournoy,  mais  afin  que  l'on  s'ouste 
L'un  à  l'autre  la  vie,  &  afin  que  la  mort 

I20    Du  foible  combatant  soit  le  prix  du  plus  fort. 
Toutes  mechancetez  aux  soldas  sont  permises, 
Du  pauvre  sang  humain  on  baigne  les  églises, 
Le  docte&  l'ignorant  ont  une  mesme  fin, 

124    La  finesse  ne  peut  servir  à  l'homme  fin, 

Ny  les  piedz  au  creintif  :  la  cruelle  arrogance 
Du  fer  ambitieux  se  donne  la  licence 
De  vaguer  impunie,  &  sans  avoir  cgard 

128    A  la  crainte  des  loix,  perse  de  part  en  part 
Aussi  bien  l'estomac  d'une  jeune  pucelle  ', 
Que  celuy  d'un  enfant  qui  pend  à  la  mamelle. 
Les  vieillars  de  leurs  litz  tremblans  sont  déboutez  *, 

i}2    Et  l'image  de  mort  paroistde  tous  costez. 
Aucunesfois  la  peste,  &  la  maigre  famine  ' 
Accompaignent  la  guerre  :  ainsi  la  main  divine 
De  trois  verges  punist  le  peuple  vicieux 

136   Qui  s'arme  de  son  vice  &  despite  les  cieux. 

Mais  au  peuple  réduit,  qui  recongnoist  sa  faute, 
Qui  creint  de  l'Eternel  la  puissance  treshaute, 
Il  lui  donne  la  Paix,  &  le  rend  plus  heureux 

140    Que  jamais  le  Discord  ne  le  fist  malheureux. 


118.  6-]--]S  mais  las!  afin  qu'on  ouste  |  84  texte  primitif 
121-1  }2.  jj-jS  gtiillemellenl  cei  vers  {ji  déjà  les  deux  premiers) 
121-176.   S4-SJ  suppriment  ces  cinquante-six  vers. 


1.  L'estomac  est  mis  ici  pour  la  poitrine.  Cf.  ci-dessus,  l'Exhortation 
au  camp,  vers  ^o,  l'Hymne  de  Charles  card.  de  Lorraine,  vers  29  et  669, 
et  ci-après  la  Bienvenue,  vers  25. 

2.  C.-à-d.  :  sont  tirés,  chassés.  Cf.  l'Hymne  de Pollux  (t.  VIII,  p.  }io)  : 

Voulurent  débouter  de  leur  siège  les  Dieux. 
J.  C.-à-d.   la  famine  qui   amaigrit.  Cf.  la  pale  mort  r=  la  mort  qui 
fait  pâlir. 


AU    ROY  III 

Adonques  en  repos  les  campaignes  jaunissent, 
Toutes  pleines  d'espis,  les  fleurs  s'épanouissent 
Le  long  d'un  bas  rivage,  &  plus  haut  les  raisins 

144    Aux  somnietz  des  coutaux  nous  meurissent  leurs  vins. 
Le  peuple  à  l'aise  dort,  les  citez  sont  tranquilles, 
Les  Muses  &  les  ars  fleurissent  par  les  villes, 
La  gravité  se  montre  avecques  la  vertu, 

148    Et  par  la  sainte  loy  le  vice  est  abatu. 

Les  navires  sans  peur  dans  les  havres  abordent, 
Avec  les  estrangers  les  estrangers  s'accordent. 
Et  s'entre-saluant  arachent  la  rancœur 

152    Que  par  une  vengeance  ilz  se  oortoyent  au  cœur. 
Venus  avec  son  filz  (elle  de  ses  flameches, 
Luy  enfant  tout  armé  de  trousses  &  de  flèches) 
Errent  parmi  le  peuple,  &  aux  jeunes  plaisirs 

156    Des  combas  amoureux  chatouillent  noz  désirs  : 

Amour  comme  une  flamme  entre  dans  noz  courages, 
Il  assemble  les  cœurs,  il  joinct  les  mariages, 
Fait  dances  &  festins,  &  en  lieu  de  tuer 

160    Les  humains,  comme  Mars,  les  fait  perpétuer  '. 
On  ne  s'éveille  point  aux  eff^rois  des  allarmes, 
Le  dos  n'est  point  courbé  soubs  la  charge  des  armes, 
On  n'oit  plus  les  canons  horriblement  tonner, 

164    Mais  la  lyre  &  le  luth  doucement  resonner 
Auprès  de  sa  maistresse,  &  se  nourir  l'oreille 
Du  son,  &  la  baiser  en  la  bouche  vermeille. 


141-142.  jS  Adonq'  de  bons  espics  les  campagnes  jaunissent,  Parmy 
les  prez  herbeux  les  fleurs  s'espanouissent 
161.   7<?  Personne  ne  s'esveille 
165.  ôj-'j^  Auprès  de  la  maistresse  |  yS  Auprès  de  l'amoureuse 


I.  Ce  développement  sur  les  bienfaits  de  la  paix  s'inspire  peut-être  de 
TibuUe,  I,  10,  45  et  suiv.,  comme  celui  de  VExhortation  pour  la  paix  (ci- 
dessus,  p.  25).  Voir  encore  Stobée,  Flor.,  section  LUI. 


112  LA   PAIX 

Puis  de  là,  sans  danger  les  ambusches  se  font 

i68    Aux  cerfs  qui  vont  portant  un  arbre  sur  le  front, 
Aux  dains  qui  sont  creintifz,  ou  de  retz  on  enferme 
Le  sanglier  furieux  qui  cruellement  s'arme  ' 
D'une  outrageuse  dent,  ou  Ion  poursuit  au  cours  * 

172    Le  chevreul  qui  a  mis  en  ses  piedz  son  secours  : 
On  chante,  on  saute,  on  rid  par  les  belles  preries, 
On  fait  tournois,  festins,  masques,  &  mommeries  J, 
Chacun  vit  sans  contrainte  &  à  son  aise  aussi, 

176    Et  du  pied  contre  terre  on  foulle  le  soucy. 

Mais  pourquoy  m'amuse-je  à  chose  si  petite. 
Quand  les  astres  du  ciel,  &tout  ce  qui  habite 
D'écaillé  dans  la  mer,  les  grans  monstres  des  eaux, 

180    Tout  ce  qui  vit  en  terre,  &.  les  légers  oiseaux 

Qui  pendus  dedans  l'air  sur  les  vens  se  soutiennent 
Sont  tous  remplis  d'amour,  &  par  luy  s'entretiennent  4  ? 
Quand  pour  trop  abonder,  les  elemens  divers 

184    L'un  à  l'autre  ont  discord,  tout  ce  grand  Univers 
Languist  en  maladie,  &  nous  montre  par  signe 
Qu'une  hayne  nouvelle  oftence  la  machine. 
Car  l'air  qui  la  reçoit  comme  subtil  et  prompt 

188    Se  deult  de  telle  hayne,  &  soudain  se  corrompt, 
Et  en  se  corrompant,  les  terres  il  offence, 
\'ersant  ores  la  tiebvre,  ore  la  pestilence, 

171.  jS  Contre  un  autre  Adonis,  ou  Ion  poursuit  au  cours 
177.  7S-84  ni'amusay-je  |  Bl.  m'amuser  {texie  de  fantaisie) 
177-202.  8j  supprime  us  vingt-six  vers 

179-180.  84  D'escaillé  sous  la  mer...  &  les  plumeux  oiseaux 
188.  S4  La  boit  &  s'en  imprime,  &  soudain  se  corrompt 


1.  Pour  cette  rime,  v.  ci-dessus  rHvmjir  de  Charlei  card.  de  Lorraine, 
p.  58,  note  du  vers  534. 

2.  C.-à-d.  :  dans  une  chasse  à  courre. 

j.  Pour  ce  mot,  v.  ci- après  le  Chant  de  liesse,  vers  87  et  note. 
4.  Peinture  du  printemps  qui  rappelle  celle  de  Lucrèce,  I,  début. 


AU    ROY  113 

II  gaste  bledz  &  vins,  &  espand  mille  maux 

192    Sur  l'homme  misérable  &  sur  les  animaux. 

Ainsi  quand  les  humeurs  qui  nostre  corps  composent 
En  tranquille  amitié  dedans  nous  ne  reposent, 
Mais  en  se  hayssant,  abondent  en  Discord  : 

196    Lors  vient  la  maladie,  &  bien  souvent  la  mort, 
Si  le  bon  médecin  ne  treuve  la  manière 
Par  art  de  les  remettre  en  amitié  première. 
Ainsi  par  l'amitié  la  vie  s'entretient, 

200    Et  la  mauvaise  mort  par  la  noise  survient  : 

Or'  voila  donc  combien  la  Paix  est  trop  plus  belle 
Et  meilleure  aux  humains  que  n'est  pas  la  querelle. 
Sire,  je  vous  supply  de  croire  qu"il  vaut  mieux 

204    Se  contenter  du  sien,  que  d'estre  ambitieux 

De  sur  le  bien  d'autruy  :  malheureux  qui  désire 
Ainsi  comme  à  trois  detz  bazarder  son  empire 
Soubz  le  jeu  de  Fortune,  &  duquel  on  ne  sçait 

208    Si  l'incertaine  fin  doibt  respondre  au  souhait. 

Que  desirez  vous  plus  ?  vostre  France  est  si  grande  : 
»  L'homme  qui  n'est  content,  &  qui  tousjours  demande 
»  Quand  il  seroit  un  Dieu  est  mal-heureux,  d'autant 

212    »  Que  tousjours  il  désire  &  n'est  jamais  contant. 
Bien  ?  imaginez  vous  des  Flamens  la  victoire  ', 
Quel  honneur  auriez  vous  d'une  si  pauvre  gloire, 
D'avoir  un  Roy,  Chrestien  comme  vous,  enchaîné, 


197.  6J-S4  ne  trouve 

201.  S4  Donques  voila  comment  la  concorde  est  plus  belle 

205.  6y-8y  Sur  les  sceptres  d'autruy 

207.   71-S/  &  auquel 

205-208.  jS-Sj  guillemetteni  ces  vers 

213.  jS-S-/  Or'  Prince,  imaginez  des  Flamans  la  victoire 


I.  C.-à-d.  :  une  victoire  remportée  par  vous  sur  les  Flamands.  Tour- 
nure latine  ;  cf.  tome  VIII,  p.  6,  vers  20  et  note. 

Ronsard,  IX.  8 


114 


LA    PAIX 


216    Et  par  vostre  Paris  en  triomphe  mené  '  ? 

Il  vaudroit  mieux  chasser  le  Turc  hors  de  la  Grèce, 

Q.ui  misérable  vit  soubz  le  joug  de  détresse  », 

aue  prendre  un  Roy  Chrestien,ou  de  meurtrir  de  coups 

220    Un  peuple  en  Jesuschrist  baptisé  comme  vous. 

Il  vaudroit  beaucoup  mieux,  vous  qui  venez  sur  l'âge 
Ja  grison,  gouverner  vostre  Royal  ménage, 
Vostre  femme  pudique,  &  voz  nobles  Enfans 

224    Qu'aquerir  par  danger  des  lauriers  triomphans  : 
Il  vaudroit  beaucoup  mieux  joyeusement  bien  vivre, 
Ou  bâtir  vostre  Louvre  3,  ou  lire  dans  un  livre  4, 
Ou  chasser  es  forests,  que  tant  vous  travailler, 

228    Et  pour  un  peu  de  bien  si  long  temps  batailler. 

Que  souhaitez  vous  plus  ?  la  Fortune  est  muable, 
Vous  avez  fait  de  vous  mainte  preuve  honorable. 
Il  suffist.  il  suffist,  il  est  temps  désormais 

252    Fouller  la  guerre  aux  pieds,  &  n'en  parler  jamais. 
Pensez  vous  estre  Dieu,  l'honneur  du  monde  passe  5, 
Il  faut  un  jour  mourir  quelque  chose  qu'on  face, 

2iq    87  Que  chasser  de  sa  ville  \  Ji-Sj  ou  d'assommer  de  coups 
225-224.  6'./&  vos  jeunes  enfans  |  ^7  Et  vos  petits  enfans  eiicoresaux 
berceaux  Qu'acquérir  par  danger  des  Sceptres  tous  nouveaux 
22).  S4-S-J  II  vaut  mieux  vivre  eu  paix,  c'est-à-dire  bien  vivre 

1.  Allusion  au  retour  triomphal  de  Philippe-Auguste  après  la  vic- 
toire de  Bouvines,  ramenant  à  Paris  Ferrand,  comte  de  hlandre,  enchaîne 

(1214).  ,  ..  , 

2.  Ce  rêve  ne  devait  se  réaliser  qu  au  xix   siècle. 

i  La  réfection  du  Louvre  avait  été  commencée  sous  François  1  et 
fut  continuée  sous  Henri  II,  qui  la  confia  à  l'architecte  Pierre  Lescot. 
Le  château  féodal  du  temps  de  Charles  V  se  transforma    en  un  palais 

TDoi"t"n  voir  là  un  conseil  déguisé?  Très  sportif,  habitué  aux  exer- 
cices physiques,  même  violents,  Henri  II  lisait  très  peu  et  avait  une  cul- 
tare  intellectuelle  minime.  Cf.  Baschet.Ia  diplomatie  ven,iici>nf,'ç.  A^6, 
citation  de  l'ambassadeur  vénitien  L.  Contarini;  L.  Romier,  Urig. 
polit. dei guerres  de  religion,  tome  I,  p.  27. 
5.  Sic  transit  gloria  niundi. 


AU    ROY  115 

Et  après  vostre  mort,  fussiez  vous  Empereur, 

256    \''ous  ne  serez  non  plus  qu'un  simple  laboureur  '. 

Donc,  Sire,  puisque  Dieu  (qui  de  vostre  couronne, 
Et  de  vous  prent  le  soing)  Paix  sa  fille  vous  donne, 
Présent  qu'il  n'avoit  fait  aux  Princes  vos  ayeux  : 

240    Gardez  la  tousjours  bien  :  il  vous  enrichis!  mieux 
Que  s'il  avoit  dompté  par  une  longue  guerre 
Dessous  votre  pouvoir  l'Espagne  &  l'Angleterre. 
Sus  donc,  embrassez  la,  &  embrassez  aussi 

244    Cest  honneur  de  Lorreine  &  de  Mommorency  ^, 
Qui  par  divers  moyens  d'une  entreprise  sage 
L'ont  faite  à  vostre  honneur  &;  à  vostre  avantage. 
O  Paix  fille  de  Dieu,  qui  nous  viens  réjouir 

248    Comme  l'aube  du  jour  qui  faict  repanouir 
Avecques  la  rosée  une  rose  fleurie, 
Que  l'ardeur  du  soleil  avoit  rendu  flétrie. 
Apres  la  guerre  ainsi  venant  en  ce  bas  lieu 

252    Tu  nous  as  rejouiz,  ô  grand'fille  de  Dieu, 

Chasse,  je  te  supply,  la  guerre  &  les  querelles 
Bienloing  du  bord  Chrestien  de  sur  les  Infidelles, 
Turcs,  Parthes,  Mammelus,  Scythes  &  Sarrasins, 

256    Et  sur  ceux  qui  du  Nil  sont  les  proches  voisins  3. 
Pends  nos  armes  au  croq,  &  en  lieu  des  batailles 

255-256.  6j-Sy  gnilhmetteul  ces  vers 

258.  6y-Sj  a  pris  soin  |  yS-Sy  par  erreur  je  donne  (ftf.  suiv.  corr.) 

240.  6j-Sj  Gardez  bien  ce  joyau 

246.  6j-y8  par  erreur  l'ont  fait  {éd.  suiv.  corr.) 

1.  Ronsard  a  développé  celte  idée  plus  d'une  fois,  notamment  dans 
une  ode  de  1555  :  Pourquoi,  cliètif  laboureur...  (v.  notre  tome  VII, 
p.  105  et  note). 

2.  V.  ci-dessus,  note  du  vers  45. 

}.  Cf.  ci-dessus,  V Exhortation  pour  la  paix,  vers  50  à.  80.  Louis  le  Roy, 
dans  son  De  pace,  qui  est  aussi  du  début  de  1559,  donnait  le  même  con- 
seil (H.  Becker,  thèse  de  Paris,  1896,  p.  58). 


Il6  LA    PAIX 

Attache  à  des  crampons  les  lances  aux  murailles, 
Et  que  le  coutelas  du  sang  humain  souillé 

260     Pendu  d'une  couraye  au  fourreau  soit  rouillé, 
Et  que  le  corselet  au  plancher  se  moisisse, 
Et  l'araigne  à  jamais  ses  fillets  y  ourdisse  '. 
Donne  nous  que  celluy  qui  sera  le  moyen 

264    Entre  ces  deux  grans  Roys  de  rompre  ton  lien 
Meure  trahi  des  siens  d'une  playe  cruelle, 
Et  qu'aux  champs  les  mâtins  luy  sucent  la  cervelle. 
Que  ses  enfans  banis  puissent  mourir  de  fain, 

268    Sans  trouver  un  amy  qui  leur  jette  du  pain. 

Donne  nous  que  ccluy  qui  mettra  toute  peine 
De  te  faire  régner,  voye  sa  maison  pleine 
De  faveurs  &  de  biens,  &  qu'il  voye  fleurir 

271    Ses  enfans  en  honneur  devant  que  de  mourir. 

Donne  nous  tout  cela,  donne  nous  davantage, 
A  fin  que  le  repos  n'énerve  le  courage 
De  Henry  nostre  Roy  en  jeux  voluptueux, 

276    Qu'il  soit  pour  tout  jamais  (comme  il  est)  vertueux, 
Que  son  esprit  s'adonne  aux  choses  d'importance. 
Et  qu'imitant  son  père  il  ayme  la  science, 
A  fin  qu'au  temps  de  paix  il  fleurisse  en  sçavoir, 

:8o    Autant  qu'il  fist  en  guerre  en  force  &en  pouvoir  *. 


Fin  de  la  Paix. 


268.  'jS-Sj  D'huys  en  huys  s.iiis  trouver  qui  leur  jette  du  pain 

269.  jS-Sj  qui  mettra  soin  &  peine 

272.  ^7-7/  ains  qu'il  puisse  mourir  |  jS-Sj  ifxte  primilij 
275.   7^-<!i'7  De  Henry  nostre  Prince 


1.  Ibid.,  vers  185  et  suiv. 

2.  Ronsard  développe  ici  le  conseil  déjà  donné  au  vers  226. 


LA    BIENVENUE  II7 


LA  BIENVENUE 

DE   MONSEIGNEVR    LE   CONNESTABLE  ', 
AU     REVERENDISSIME    CARDINAL    DE    ChASTILLOK, 

SON  Nepveu. 
PAR  P.  DE  Ronsard. 

»  On  ne  doit  appeller  pendant  qu'il  vit  icy 
»  Un  homme  bien  heureux,  ni  malheureux  aussi, 
»  Tout  ça  bas  est  douteux  :  la  seule  heure  dernière 

4    »  Parfait  nostre  bon  heur  ou  bien  nostre  misera^  : 
»  Tel  fleurist  aujourdhuy  qui  demain  flestrira  : 
»  Tel  flestrist  aujourdhuy  qui  demain  fleurira  : 
»  La  Fortune  gouverne,  &  en  tournant  sa  roue 

8    >)  Rid  de  nostre  conseil,  &  de  nos  faictz  se  joue. 
»  Rien  n'y  sert,  la  raison  ny  la  force  de  cœur, 
»  Noblesse,  ny  parens,  richesse,  ny  faveur, 

Éditions.  —  A  la  suite  de  La  Paix,  plaquette  de  1559.  —  Œuvres 
(Poëmes,  j'  livre)  1560;  (id.,  2*  livre)  1567  à  1575  ;  (id.,  l'Mivre) 
1578;  (id.,  2*  livre)  1^84  et  1587. 

Titre.  78-Sj  La  Bienvenue  (84  Le  retour  Sj  Du  retour)  d'Anne  de 
Montmorency,  Connestable  de  France,  A  Odet  de  Coligny,  cardin.tl  de 
Chastillon  (8j  supprime  de  Coligny) 

I.  84-8J  tandis  qu'il  vit  icy 

1-8.  6j-8'/  guillemetteiit  seulement  ces  huit  vers 


1.  On  peut  hésiter  sur  la  date  de  composition  de  cette  pièce,  entre  la 
seconde  quinzaine  de  décembre  15  58  et  la  première  d'avril  1559.  J'opte 
pour  la  seconde;  v.  mes  raisons  ci-dessus,  dans  l'Introduction. 

2.  «  Il  ne  faut  pas,  dit  Sophocle  à  la  fin  à'Œdipe  roi,  déclarer  un 
homme  heureux  avant  qu'il  ait  franchi  le  terme  de  sa  vie  »,  et  Ovide  le 
répète  à  propos  de  Cadmos,  Mit.,  III,  155.  Cf.  Montaigne,  I,  18  : 
«  Qu'il  ne  faut  juger  de  nostre  heur  qu'après  la  mort  »;  Est.  Pasquier, 
Poiirparler  du  Prince,  éd.  de  1  j8i,  f"  204  et  suiv.  —  Ronsard  avait  trouvé 
le  passage  de  Sophocle  dans  Stobée,  Flor.,  section  CIII,  u°  4. 


ri8  I.A    BIENVENUE 

»  Ny  mesme  la  vertu,  ny  la  philosophie, 

12    »  Qui  s'arme  en  son  sçavoir  :  la  Fortune  défie 
»  Les  humaines  raisons,  &  sans  avoir  lié 
»  Sa  force  à  nos  conseilz  les  met  desoubz  le  pié, 
»  Force  qui  n'a  jamais  nostre  plainte  escoutée, 

i6    »  Et  qui  dompte  un  chacun  &  n'est  jamais  domptée. 
Quoy  ?  ne  vois  tu,  Prélat,  que  le  mcsme  destin 
Qui  nous  fist  malheureux  aux  murs  de  Sainct  Quentin, 
Luy  mcsme  nostre  dueil  change  en  rejouissance, 

20    Redonnant  aujourd'hui  ton  oncle  à  nostre  France? 
La  France  estoit  malade  en  l'absence  de  luy, 
Souspiroit  son  malheur,  se  tourmentoit  d'ennuy, 
Frappoit  son  estomaq,  de  pleurs  estoit  couverte, 

24    S'arrachoit  les  cheveux  à  cause  de  sa  perte. 

Comme  un  petit  enfant  que  sa  nourrice  avoit 
Allaicté  longuement,  pleure  s'il  ne  la  voit, 
De  ses  petites  mains  au  berceau  se  tourmente, 

28    La  regrettant  l'appelle,  &  tousjours  se  lamente 
D'une  voix  enfantine,  &  ne  veut  s'ejouir 
Jusque  à  tant  qu'il  la  voye  ou  qu'il  la  puisse  ouyr  : 
Mais  si  tost  qu'il  la  voit,  en  lui  ryant  s'apaise 

}2    Luy  embrasse  le  col,  &:  doucement  la  baise  : 
Elle  en  ses  bras  l'eschaufe,  &  depuis  le  matin 
Jusques  au  soir  bien  tard  le  pend  à  son  tetin  : 
Ainsi  toute  la  France  à  l'heureuse  venue 

36    De  ton  oncle  captif  joyeuse  est  devenue, 

14.  jS-Sy  les  escrabouille  au  pié 

16.  S4-S/  Q.ui  donitc  tout  le  monde  &  n'est  jamais  domtée 

17.  ô'^-'Ç/  Ne  vois-tu,  mou  Odet,  que  le  mesme  destin 

20.  60-67  ^"  nostre  France  |  71-Sj  texte  primitif.  \  D'après  Du  Boii- 
cbet  un  mst  de  Ronsard  présentait  cette  var.  :  En  redonnant  ton  oiule  & 
ton  frère  à  l.i  France  (</.  lilanehemain,  t.  FI,  p.  22j). 

24.  6a-Sy  &  l.imentoit  sa  perte 

28.  67-87  En  soupirant  l'appelle 

34.  67-87  Songneu-e  {et  Soigneuse)  jusqu'au  soir  le  pend  à  son  tetin 


DE   MONSEIGNEUR    LE    CONNESTABLE  II9 

Revoyant  de  retour  celluy  qui  tant  de  fois 
L'avoyt  si  bien  servye  en  bien  servant  nos  Roys. 
Elle  s'est  réjouie,  ainsi  qu'on  voit  la  terre 

40    En  Apvril  s'égayer,  quand  le  printemps  desserre 
Les  huis  de  la  nature,  &  quand  l'hyver  neigeux 
A  mis  à  part  sa  grelle  &  ses  vens  orageux  : 
Adonques  parles  prez  les  fleurs  s'épanouissent, 

44    Et  avecque  le  ciel  les  terres  s'ejouissent  : 
Ainsi  toute  la  France  &  ses  estatz  aussi  ' 
Se  sont  tous  rejouis  voyant  ton  Oncle  icy  : 
Le  pauvre  laboureur  qui  conduict  sa  charrue, 

48    Celluy  qui  d'avirons  la  marine  remue. 
Le  prestre,  l'advocat,  &  le  noble  qui  tient 
L'espée  à  son  coûté  d'aise  ne  se  contient, 
Ains  le  montre  par  signe,  &  sautant  de  liesse 

52    Poulie  la  guerre  aux  piedz,  le  soing,  &  la  tristesse, 
Tant  ton  Oncle  est  de  tous  estimé  dignement, 
Qui  jamais  n'a  le  peuple  ofFencé  nullement  : 
Que  la  seuUe  vertu  sans  reproche  &  sans  vice, 

56    Que  l'esprit  vigilant,  &  le  loyal  service 
Qu'il  a  fait  à  deux  Roys,  de  chevalier  privé 
Ont  au  plus  hauit  degré  de  la  France  eslevé  ^. 

49.  D'après  Du  Bouchet  un  mst  de  Ronsard  présentait  cette  var,  :  Le 
rustre,  l'avocat  &  le  noble  qui  tient 

50.  jS-Sy  à  son  costé 

55-54.  yS  Tant  tononcle  est  de  tous  à  bon  droit  estimé,  Non  de  con- 
fiscations ny  de  biens  affamé  |  84-8"/  Tant  il  est  de  la  France  à  bon 
droit  estimé,  Non  de  confiscations  ny  de  biens  affamé 

58.  6o-8y  L'ont  au  plus  haut  degré 


1.  C.-à-d.  ses  différentes  classes  sociales,  comme  l'indiquent  les  vers 
qui  suivent.  Les  Etats  du  royaume  avaient  sollicité  cette  paix  au  nom 
du  peuple  (G.  Picot,  Hist.  des  Etats  généraux^  II,  4). 

2.  Ancien  compagnoade  François  I'",  comme  Bonnivet  et  Chabot,  Mont- 
morency fut  comme  eux  l'un  des  favoris  de  ce  roi,  qui  le  fit  connétable 
en  1558.  Disgracié  en  1540,  comme  partisan  de  Diane  de  Poitiers   contre 


I20  LA    BIENVENUE 

Sus  donc  France,  sus  donc,  que  gaillarde  on  te  voye 
60    Parmy  les  carrefours  dresser  les  feux  de  joye, 
Qu'on  respande  du  vin,  &  que  le  peuple  esmeu 
D'allégresse,  en  dançant  tout  à  lentour  du  feu, 
De  chapeletz  de  fleurs  se  couronne  la  teste  ', 
64    Et  qu'à  jamais  le  jour  de  son  retour  soit  feste. 
Sus  donc,  embrasse  moy  ce  Seigneur  désiré. 
Que  hors  de  la  prison  tu  eusses  retiré 
Aux  despens  de  ton  sang  &  de  ta  propre  vie, 
68    Et  que  ton  peuple  avoit  de  racheter  envye. 
Si  le  Prince  veinqueur  eust  de  grâce  permis 
Qu'on  l'eust  pour  de  l'argent  en  liberté  remis*. 

60.  On    lit  en  ^ç   dresse  (éd.  suiv.  corr.  ;   en  outre  h  mst  cité  par  Du 
Bouchât  porte  dresser) 
68.  S4-S/  Et  que  le  peuple 
70.  jS-Sj  Qu'une  riche  rançon  en  liberté  l'eust  mis 


la  duchesse  d'Etampes  qui  dominait  alors  François  I",  il  ne  rentra  en 
faveur  qu'à  l'avcnemeni  de  Henri  II.  Celui-ci,  qui  l'appelait  son  père, 
ainsi  que  le  faisait  la  princesse  Marguerite,  ne  pouvait  se  passer  de  lui, 
et  le  désir  de  le  délivrer  de  captivité  dut  être  pour  beaucoup  dans  les 
concessions  faites  par  ce  roi  au  traité  du  Cateau-Cambrésis.  —  Le  por- 
trait qu'en  trace  ici  Ronsard,  après  celui  de  VOiù  de  la  Paix  (tome  III, 
p.  26)  et  celui  du  Temple  dfs  Ch.islillons  (tome  VIII,  p.  74),  souffre  bien 
des  réserves,  car  il  fut  cruel  et  cupide.  Toutefois  il  s'est  conduit  souvent 
en  «  homme  d'Etat  »,  et  c'est  le  caractère  qui  l'oppose  nettement  à  ses 
rivaux  les  Guises,  qu'animait  seule  l'ambition  familiale;  de  plus,  il  fut 
toujours  dans  les  conseils,  l'apôtre  de  la  paix  (cf.  L.  Romier,  op.  cil,, 
tome  I,  p.  57). 

1.  Chapelets  signifie  ici  petits  chapeaux,  couronnes  ou  guirlandes 
de  fleurs. 

2.  Ronsard  a  voulu  dire  ou  bien  que  le  Connétable  fut  remis  en 
liberté  sans  rançon,  auquel  cas  il  était  mal  renseigné  ;  ou  bien  que,  si 
cette  rançon  avait  été  trop  forte,  le  peuple  de  France  eût  volontiers  con- 
tribué au  rachat.  C'est  ce  dernier  sens  que  j'adopte,  conformément  à  la 
vérité  historique.  —  Quoi  qu'en  ait  dit  Carloix,  rédigeant  les  Mémoirei 
du  maréchal  de  Vicilleville  (livre  VII,  chap.  26),  ce  n'est  pas  «  pour 
être  quitte  de  sa  rançon  .à  M'  de  Savoye  »  que  le  Connétable  aurait 
ménagé  le  mariage  de  celui-ci  avec  la  sœur  de  Henri  II  et  lui  aurait 
obtenu  la  restitution  de  ses  Etats. 

Que  le  Duc  ait  proposé  d'abord  au  Connétable  de  lui  «  quitter  toute  sa 
rançon  »,  le  fait  n'est  pas  douteux  ;  mais  le  Connétable  n'y  consentit  pas. 
Qu'il  y  ait  eu  ensuite  un  marchandage  entre  ces  deux  hommes,  c'est 


DE    MONSEIGNEUR    LE   CONNESTABLE  121 

Rembrasse  de  rechef  ce  vieillard  honorable, 

72    Ton  avisé  Nestor,  ton  saige  Connestable, 
Lequel  à  son  retour  ne  te  rameine  pas 
Querelle,  ny  discord,  ny  guerres,  ny  combas  : 
Mais  la  Paix  bienheureuse  à  son  retour  arive 

76    Ceinte  toute  à  lentour  des  branches  de  l'Olive  '. 
Regarde,  je  te  pry,  peuple  François,  combien 
Son  malheur  bienheureux  nous  raporte  de  bien  : 
C'est  un  segret  de  Dieu,  lequel  sage  propose, 

80    Puis  le  conseil  humain  exécute  la  chose. 

Voy  donc  quelle  inconstance  abonde  dans  nos  faitz  : 
Un  malheur  a  trouvé  le  bon  heur  de  la  Paix, 
Ce  que  les  Roys  defuntz  à  fin  n'avoient  sceu  mettre, 

84    Ny  François,  ny  Henry  ne  s'osèrent  promettre, 
Un  malheur  nous  l'a  fait,  ô  malheur  bien  heureux  ! 
Pour  nous  mettre  en  repos  tu  es  venu  des  cieux. 
Qui  eust  jamais  pensé,  qu'un  malheur  misérable 

88    Eust  engendré  de  soy  un  bon  heur  désirable, 
Eust  trouvé  le  repos  d'un  peuple  infortuné  ? 

74.  ôo-Sj  ny  guerre,  ny  combas 

79.  6j--jS  un  secret 

79-80.  jS  g  utile  mette  ces  vers 

83.  67-75  Le  bien  que  nos  gran4s  Rois  à  fin... 

85.  jS  ô  mal-heur  gracieux 

77  96.  84-Sj  suppriment  ces  vingt  vers 


encore  certain  ;  mais  enfin  la  rançon  ne  fut  pas  supprimée.  Hlle  fut 
seulement  réduite  à  200.000  écus,  payables  en  plusieurs  fois  :  60.000 
en  décembre  1558,  90.000  dans  le  courant  de  1559  et  le  reste  avant  dix- 
huit  mois  (Décrue,  op.  cit.,  II,  p.  220,  256  et  265;  Romier,  op.  cit.. 
Il,  p.  520  et  suiv.).  Ce  qui  est  encore  certain,  c'est  que  Montmorency 
obtint  du  Roi  en  janvier  1559  la  promesse  de  prendre  à  charge  la  moi- 
tic  de  sa  dette,  «  à  tirer  des  ventes  d'offices  et  des  parties  casuelles  du 
domaine  »  et  que,  de  son  coté,  le  duc  de  Savoie  lui  fit  en  avril  la 
remise  de  50.000  écus  (L.  Romier,  op.  cit,,  II,  p.  526  et  suiv.  et  p.  550). 
I.  Ce  passage  nous  invite  déjà  à  dater  la  composition  de  la  pièce  du 
retour  définitif  de  Montmorency  au  lendemain  de  la  signature  du  traité, 
plutôt  que  de  son  premier  retour  en  décembre  15  5^. 


122  LA    BIENVENUE 

L'ordre  de  la  nature  est  meintenant  tourné, 
Les  chesnes  désormais  se  chargeront  des  roses, 

92    Les  buissons  porteront  les  fleurettes  decloses. 
L'âge  d'or  reviendra  en  son  premier  honneur, 
Puis  qu'on  voit  le  malheur  engendrer  le  bon  heur. 
Quel  olivier  sacré  en  signe  de  conqueste 

96    Oseroit  bien  ramper  sur  sa  divine  teste  ? 
Querpalme,  quel  laurier  oseroit  couronner 
Ce  grand  Mommorency,  qui  vient  pour  nous  donner 
La  Paix,  ayant  défait  le  monstre  de  la  guerre  ? 

100    Les  belliqueurs  Romains  qui  veinquirent  la  terre, 
Ne  sçauroient  egaller  à  sa  belle  vertu  : 
Le  sage  Scipion,  bien  qu'il  ayt  combatu 
Le  vaillant  Hannibal,  &  receu  de  Carthage 

104    Pour  les  siens  &  pour  luy  le  surnom  en  partage, 
Ny  le  premier  C-esar  qui  mist  desoubz  sa  main 
Par  trop  d'ambition  tout  l'empire  Romain, 
Ny  ces  braves  guerriers  dont  les  vives  histoires, 

108    Maugré  le  cours  des  ans,  éternisent  les  gloires. 
Ne  sont  pareilz  à  luy,  bien  qu'il  ait  une  fois 
Eprouvé  la  Fortune  au  danger  des  François'. 

Ce  n'est  pas  de  merveille  en  suivant  meinte  année 

112    Les  guerres,  si  l'on  trouve  une  heure  infortunée. 
De  perdre  une  bataille  &  d'estre  prisonnier, 
Cela  souvent  arrive  à  meint  grand  chevalier  ^  : 
Mais  tirer  du  profit  de  sa  propre  défaite, 

97.  6o-Sj  Q.uel  palme  {sans  apostroj^he) 

101-102.  éj-Sj  Ne  pourroient  s'cgaller  à  sa  belle  vertu,  Non   pas  ce 
Scipion 

104.  60  par  erreur  de  partage  {éd.  suiv.  corr .) 
107-110.  S4-S7  suppriment  ces  quatre  vers 


1.  Allusion  à  la  défaite  de  Saint-Quentin. 

2.  Par  exemple  Duguesclin  à  Auray  en  Bretagne  et  a  N.ivarette  en 
Espagne;  François  I"  à  Pavie. 


DE    MONSEIGNEUR    LE   CONNESTABLE  I23 

116    Et  faire  d'une  guerre  une  amitié  parfaitte, 

Accorder  deux  grans  Roys,  &  leur  fléchir  le  cœur, 
Et  faire  le  veincu  pareil  à  son  veinceur, 
Et  d'un  Duc  enneniy  tirer  une  aliance  ', 

120    Et  joindre  estroittement  l'Espaigne  avec  la  France 
D'un  neud  qui  pour  jamais  en  amour  s'entretient  ', 
Au  seul  Mommorency  cet  honneur  appartient  : 
Qui  plus  a  fait  pour  nous,  que  s'il  avait  par  armes 

124    Déconfit  tout  un  camp  décent  mille  gendarmes, 
D'autant  que  la  vie  est  meilleure  que  la  mort, 
Et  que  la  douce  Paix  vaut  mieux  que  le  discord. 
Cependant,  mon  Prélat,  de  la  Fortune  amere 

128    Pren  meintenant  le  fruit,  en  revoyant  ton  frère 
Et  ton  oncle  en  faveur  à  lentour  de  leur  Roy  5, 
Qui  plaignoit  leur  malheur  aussi  bien  comme  toy, 
Et  apren  désormais  avecques  la  constance 

iî2    A  mespriser  Fortune  &  toute  sa  puissance. 


Fin. 


125-126.   "ji-S-j  guillemettent  ces  vers 
127.  S4-8y  Ce-peiidant,  mon  Odet 
150.  6o-6y  par  erreur  plaignoiejit  (éd.  siiiv.  corr.) 

IJI-I52.  jS guillemets  \  S4-SJ  «  Et  appren  désormais  pour  chose  très- 
certaine  Q.u"il  ne  faut  s'asseurer  de  nulle  chose  humaine  » 


1.  Avec  Emmanuel-Philibert,  duc  de  Savoie. 

2.  Ce  passage  fixe  la  date  delà  pièce,  car  l'union  de  Philippe  II  avec 
Elisabeth  de  France  ne  fut  décidée  qu'en  dernier  lieu  «  après  tous 
articles  résolus  »,  soit  le  27  mars  (v.  ci-dessus,  la  Paix,  note  i),  soit 
même  le  2  avril,  d'après  les  Papiers  d'État  de  Granvelle,  tome  V,  p.  582 
à  585.  Jusque  là  Philippe  II  avait  sollicité  la  main  d'Elisabeth  d'An- 
gleterre, et  la  princesse  française  était  destinée  à  l'infant  Don  Carlos 
(Romier,  0/).  cit..  Il,  p.   359). 


siège  de  Saint-Quentin,  avait  été  sévèrement  gardé  à  l'Ecluse  (port  de 


124  ENVOY    DES   CHEVALIERS 

ENVOY 

DES    CHEVALIERS    AUX    DAMES  ', 
AU    TOURNAY     DE    MONSEIGKEUR     LE     DcC     DE      LORREINE, 

PAR  P.  DE  Ronsard. 

Bien  que  les  traits  d'Amour  qui  blessent  la  jeunesse 
Soyent  dedans  son  carquois  languissans  de  paresse, 

Éditions:  A  la  suite  Je  La  Paix,  plaquette  de  1559.  — Œuvres 
(Poëmes,  j'  livre)  1560.  —  Supprimé  en  1^67.  —  Non  reproduit  dans 
les  Ricueils  des  Pièces  retranchées  (1609-1650).  —  Réintégré  pour  la 
première  fois  dans  les  Œuvres  en  1860  par  Blanchemain,  aux  .Vlasca- 
rades. 


Bruges),  puis  à  GanJ,  et  ne  fut  libéré  qu'en  février  ou  mars  1559, 
moyennant  une  rançon  de  so.ooo  écus.  Durant  celte  longue  captivité, 
Henri  M,  qui  connaissait  ses  opinions  calvinistes,  ne  s"était  p.is  occupé 
de  lui.  .\près  avoir  rejoint  sa  femme  en  son  fief  de  Chastillon-sur-Loing, 
il  reparut  le  24  mars  à  la  Cour,  qui  attendait  alors  .i  Villers-Cotterets  la 
fin  des  négociations  du  Gâteau.  [I  reprit  sa  place  au  Conseil  privé,  et, 
quand  il  voulut  se  démettre  de  son  gouvernement  de  Picardie,  le  roi 
refusa  sa  démission,  en  l'invitant  à  cumuler  ses  fonctions  avec  celles 
d'amiral  qu'il  avait  exprimé  le  désir  de  conserver  (cf.  J.  Delaborde,  Gas- 
pard de  Coligiiy,  t.  I,  p.    562  et  suiv.  ;  Romier,  op.  cit.,  t.  II,  p,  544). 

Quant  à  son  plus  jeune  frère,  François  d'.^ndelot,  colonel  général  de 
l'infanterie  et  nommé  amiral  en  l'absence  de  Gaspard,  il  s'était  compro- 
mis par  une  lettre  i  son  aine  captif,  qu'il  exhortait  à  persévérer  dans  sa 
foi  calviniste.  Sur  le  témoignage  du  cardinal  de  Lorraine  (faussé,  d'ail- 
leurs, par  les  Esp.ignols  aux  conférences  de  Péronne,  mai  J5)8), 
Henri  II  l'avait  faitemprisonncrau  cli.\teau  de  .\lelun,  malgré  la  part  glo- 
rieuse qu'il  avait  prise  i  la  reconquête  de  Calais.  Puis,  remis  en  liberté 
à  la  fin  de  juillet,  il  avait  rejoint  l'armée  au  camp  d  .\miens.  Enfin,  il 
était  rentré  en  grâce  .'i  la  prière  de  son  oncle  le  Gonnétable  en  janvier 
IS$9,  et  avait  reçu  alors  la  lieutcnance  du  gouvernement  de  PcarJie, 
en  l'absence  de  son  frère  Gaspard.  Cf.  de  Tliou,  HisI .  Univ.,  tome  H, 
564  et  suiv.  ;  Romier,  op.  cit.,  II.  p.  270  et  suiv,,  280  et  suiv.,  et  327. 

L'allusion  de  Ronsard  peut  donc  s'appliquer  à  l'un  aussi  bien  qu'a 
l'autre  des  deux  frères  du  cardinal  Odet.  Cependant,  si  l'on  en  croit  Du 
Bouchet,  qui  cite  ce  poème  dans  ses  Preuves  de  l'histoire  de  la  iiuiison  de 
Colii^nv,  p.  57>,  d'après  un  m"  «de  la  main  propre  »  de  Ronsard,  il 
s'agirait  de  l'amiral  Gaspard. 

I.  C'est  la  première  pièce  de  ce  genre  écrite  par  Ronsard  pour  les 
fêtes  de  Cour,  en  quoi    il  suivait  l'exemple  de  Mellin  de  Saint-Gelais 


AUX    DAMES  125 

Et  que  tous  ses  brandons  qui  rendent  alumez 

4    Les  jeunes  amoureux  soyent  presque  consumez 
Par  l'injure  de  Mars,  qui  dedans  la  campaigne 
Du  sang  des  Chevaliers  cruellement  se  baigne, 
Ne  voulant  point  souffrir  qu'Amour  dompte  le  cœur 

8  Des  hommes  valeureux  dont  il  est  le  veinqueur  : 
Si  est-ce  toutesfois  que  Mars  n'a  sceu  tant  faire, 
Que  douze  Chevaliers  &  douze,  pour  complaire 
Aux  Dames,  ne  se  soyent  à  ces  Joutes  trouvez  ', 

13    Où  tous  les  combatans  aux  armes  esprouvez 

Des  quatre  parts  du  monde  ^,  où  toutes  damoyselles 
Qu'on  estime  en  beauté  surpasser  les  plus  belles 
Se  devoyent  convier,  afin  de  faire  honneur 

16    Au  jour,  qui  aux  François  promet  tant  de  bon  heur  ?: 
Ces  combatans  qui  sont  en  nombre  vingt  &  quatre 
Ont  juré  douze  à  douze  ensemble  de  combatre 
A  la  lance,  à  l'espée,  &  pour  juges  ont  pris 

20    Les  Chevaliers  qui  sont  aux  armes  mieux  apris  : 

II.  60  par  erreur  à  ses  joutes 


(voirl'édition  des  Œuvres  du  ce  poète  par  Blancliemain,  tome  I,  p.  159). 
Elle  était  proclamée  aux  dames  par  un  héraut  au  début  du  tournoi. 
Celle-ci  fut  écrite  très  probablement  pour  les  fêtes  du  mariage  de  Charles 
duc  de  Lorraine  avec  la  princesse  Claude  de  France,  fille  cadette  de 
Henri  II,  qui  eut  lieu  le  22  janvier  1559  (n.  st.).  Voir  ci-dessus  le 
Chaut  pastoral  pour  les  iwpces...  Quelques  mois  plus  tard,  Du  Bellay  com- 
posa une  pièce  du  même  genre  pour  un  tournoi  «  entrepris  »  par  le 
dauphin  François  (Œ/rtrcj,  éd.  Chamard,tome  VI, p.  40). 

1.  Ce  début  confirme  la  date  présumée  dans  la  note  précédente.  Ledit 
mariage  eut  lieu,  en  effet,  durant  l'intervalle  de  trêve  qui  sépara  les 
conférences  de  Cercamp  (interrompues  à  la  fin  de  novembre  1558)  de 
celles  qui  furent  reprises  au  Cateau-Cambrésis  le  6  février  1559.  Malgré 
l'armistice,  l'armée  française  campée  sous  Amiens  se  tenait  prête  à  toute 
alerte  et  ne  fut  disloquée  qu'après  la  signature  du  traité  (5  avril). 

2.  C.-à-d.  :  les  quatre  parties  du  monde.  Hyperbole,  qu'on  retrouve 
dans  la  Satyre  Mcnippée,  harangue  de  M.  d'Aubray  :  «  Où  sont  les 
leçons  publiques  où  l'on  accouroit  de  toutes  les  parts  du  monde  ?  » 

3.  Allusion  soit  au  jour  des  noces  du  duc  de  Lorraine,  soit  au  jour 
prochain  du  traité  de  paix. 


I2é  ENVOY    DES   CHEVALIERS 

Un  si  brave  désir  leurs  courages  alume, 

Qu'ils  méprisent  les  dons  que  Ion  a  de  coustunie 

De  donner  aux  veinqueurs,  comme  les  rameaux  vers, 

24    Dont  les  jousteurs  d'Olympe  avoyent  les  frons  couvers  «, 
Ou  vivre  dans  un  marbre,  ou  se  rendre  admirable 
Par  une  Pyramide  aux  siècles  mémorable, 
Ou  vendre  leur  vertu  pour  les  presens  d'un  Roy 

28    Atachez  au  perron  ^  au  devant  du  Tournoy  : 

Ains  se  sont  contantez  en  montrant  leurs  prouesses, 
De  faire  par  espreuve  entendre  à  leurs  maistresses 
Que  non  tant  seulement  '  se  voudroyent  bazarder 

}2    (S'il  en  cstoit  besoing)  pour  leurs  honneurs  garder, 
Mais  qu'ilz  sont  suffisans,  soit  en  guerre,  ou  en  lice 
De  forcer  les  plus  forts  à  leur  faire  service, 
[Et  de  contreindre  ceux  lesquels  ne  voudroyent  pas 

36    A  soutenir  la  loy  des  joustes  de  ce  pas-*  :] 
Et  pour  ceste  raison  un  chacun  de  la  bande 
A  choysi  sa  maistresse,  à  laquelle  il  demande 
Quelque  honneste  faveur,  vous  suppliant  aussi 

40    De  prendre  de  leur  part  ces  petis  dons  icy  5. 

S'ilz  obtiennent  de  vous  une  faveur  si  belle. 
Ils  ont  gagé  leur  foy  par  promesse  fidelle 
Que  ceux  qui  gangneront  la  victoire,  pourront 

3$-}6.  En  /9  ce  disliqiteest  omis.  Je  l'ai  rétabli  d'après  60, 


1.  C.-à  d.  :  les  athlètes  des  jeux  olympiques.  Chez  Ronsard,  Olympe 
=  01ynipie,  et  olympiens  =  olympiques  ;  ci.  tome  VU,  p.  2}i. 

2.  Pour  ce  mot,  cf.  Cl.  Marot,  Epigr.  CCLXII  à  CCLXV  et  le  Trésor 
de  la  langue  fr.  de  Nicot  (1606),  p.  476. 

3.  C.-à-d.  :  non  seulement  ;  correspond  au  latin  non  tantum  modo. 

4.  C.-à-d.  :  de  ce  pas  d'armes,  synonyme  de  tournoi.  On  disait  cou- 
ramment :  ouvrir  le  pas,  pour  :  commencer  le  tournoi.  Cf.  Du  Bellay, 
Œuvres,  éd.  et  loc.  cit.,  p.  44,  vers  iio. 

5.  Ces  <■  petits  dons  »  étaient  sans  doute  des  «  devises  »,  comme  celles 
dont  parle  Du  Bellay,  Œuires,éd.et  loc.  cit.,  p.  50. 


AUX    DAMES  127 

44    Faire  service  après  de  tout  ce  qu'ils  voudront 
(Avecques  tout  honneur  &  toutes  courtoisies) 
Des  autres  Chevaliers  les  maistresses  choisies  '  : 
Pource  ils  vous  ont  transmis  cet  escrit  pour  avoir 

48    De  vous  quelque  faveur,  vous  priant  de  vouloir 
Leur  faire  cet  honeur  de  voir  rompre  leur  lance, 
Car  se  fiant  en  vous,  ilz  ont  bonne  espérance 
De  monstrer  aujourd'huy,  que  celles  qui  auront 

52    Deux  si  bons  Chevaliers,  contentes  se  tiendront. 
Et  que  celles  aussy  qui  tel  bien  ne  reçoivent. 
Pour  telle  occasion,  courrousser  ne  se  doyvent, 
Mais  tenir  leurs  faveurs  pourtresbien  emploiées, 

56    Que  par  affection  elles  ont  envoyées 

Aux  autres  Chevaliers,  qui  ont  perdu  l'honeur 
Du  prix,  par  la  fortune  &  non  faute  de  cœur*. 


Fin. 


47.  On  lit  eu  $g  il  vous  ont  {éd.  siiiv.  corr.) 
52.  Bl.  De  si  bons  {texte  conjectural) 


1.  La  deuxième  partie  de  cette  phrase  ne  peut  s'analyser.  Je  conjec- 
ture au  vers  44  :  de  tout  ce  que  voudront. 

2.  Pour  le  commentaire  de  cette  pièce,  consulter  dans  V Encyclopédie 
du  xviii"  siècle,  t.  XVI,  p.  486,  le  ■curieux  artiLJe  du  chevalier  de  Jau- 
court  sur  les  tournois,  qui  s'inspire  surtout  du  mémoire  de  La  Curne  de 
Sainte-Palaye  sur  la  chevalerie. 


PRIVILEGE 


Par  lettres  patentes  du  Roy  il  est  permis  à  André  Wechel, 
imprimeur  &  libraire  juré  en  l'Université  de  Paris,  d'imprimer 
&  vendre  ce  livre  intitulé,  La  Paix,  au  Roy,  par  P.  de  Ronsard 
Vandomois,  avec  inhibitions  &  défences  à  tous  autres  impri- 
meurs &  marchans,  de  non  imprimer  ny  vendre  en  ce  Royaulme 
le  dict  livre  de  dix  ans  après  la  première  impression  parachevée, 
sur  peine  de  confiscation,  de  mille  livres  parisis  d'amende.  En- 
semble a  ledict  seigneur  voulu,  qu'en  insérant  le  contenu  de  ses 
lettres  patentes,  ou  l'extraict  d'icelles,  à  la  fin  ou  au  commen- 
cement dudict  livre,  elles  soyent  tenues  pour  suffisamment 
signifiées,  &  venues  à  la  notice  &  cognoissance  de  tous  libraires 
&  imprimeurs,  tout  ainsy,  que  si  lesdictes  lettres  leur  avoyent 
particulièrement  &  expressément  esté  monstrées  &  signifiées  : 
comme  appert  plus  amplement  par  lesdictes  lettres  patentes, 
données  à  Reins  l'unziesme  de  Juing  1557. 

Par  le  Roy,  le  seigneur  de  Villemor,  maistre  des  requestes 
ordinaire  de  l'hostel,  présent. 

COIGKET. 


CHANT  DE  LIESSE 

A  V      R  O  Y. 

PAR    P.     DE    RONSARD 

VANDOMOIS, 


A       PARIS, 

Chez  André  Wcchel,  demeurant  à  l'enfêigne 
du  cheual  volanc^rue  S.  lean  de  Beauuais. 

M  5  9. 

Auec  priuilege  du  Roy. 


Fac-similé  du   titre  de  la  première  édition. 


Ronsard,  IX. 


CHANT  DE  LIESSE, 

AU  Roy  \ 


Je  ne  seroys  digne  d'avoir  esté 

Nourry  petit  deboubz  ta  magesté  ^, 

Si  au  meillieu  de  tant  de  voix  qui  sonnent, 

Tant  d'instrumens  qui  doucement  resonnent, 

Tant  de  combas,  de  joustes,  de  tournoys, 

De  tabourins,  de  fifres,  de  hauboys, 

Qui  sont  tous  plains  de  joyeuse  allégresse. 

Je  ne  sentois  la  publique  liesse  : 

Je  ne  serois  ton  fidelle  sujet, 

Si  en  voyant  un  si  plaisant  object, 

Je  ne  monstrois  d'escrit  &  de  visage 

De  ma  liesse  un  publiq'  tesmoignage. 

Pour  louer  Dieu  si  favorable,  &  toy 

Éditions  :  Chant  de  liesse...,  plaquette  de  1559.  —  Œuvres  (Poëmes, 
3'  livre)  1560  à  1575;  (id.,  2'  livre)  1578.  —  Supprimé  en  1584. — 
Réimprimé  dans  le  Recueil  des  Pièces  retranchées  en  1609-1630. 

3.  "Ji-fS  au  millieu  (et  milieu) 


1.  Ce  «  chant  »  a  dû  être  composé  dans  les  tout  derniers  jours  de 
mars,  ou  les  premiers  d'avril  1559,  d'après  les  indications  des  vers  57  et 
108.  V.  ci-dessus  l'Introduction. 

2.  La  vérité,  c'est  que  Ronsard  fut  «  nourri  »  à  la  cour  de  Fran- 
çois \",  d'abord  comme  page  de  son  fils  aîné,  François,  puis  comme 
page  de  son  troisième  fils,  Charles,  qui  le  céda  en  cette  qualité  à  sa  sœur 
Madeleine,  et  le  reprit  à  son  service  quand  Ronsard  revint  d'un 
premier  séjour  en  Ecosse  (août  1538);  mis  «  hors  de  page  »  en  1540, 
Ronsard,  après  une  longue  maladie  qui  le  retint  trois  ans  en  Vendo- 
mois,  fut  tonsuré  en  mars  1543  et  rentra  à  la  cour  comme  ccuyer,  atta- 
ché à  la  personne  du  second  fils  de  François  I",  Henri,  lequel  devint  roi 
de  France  seulement  en  avril  1547.  Le  poète  avait  alors  22  ans. 


IJ2  CHANT    DE    LIESSE 

Qui  t'es  monstre  si  bon  père,  &  bon  Roy  : 
Qui,  comme  Auguste,  après  la  longue  guerre 

16  As  ramené  l'aage  d'or  sus  la  terre, 

Themis,  Astrée  ',  &  nous  as  fait  avoir 

Ce  que  ton  père  a  souheté  de  voyr, 

Et  tes  aycux,  &  si  n'avoyent  su  faire 

Ce  qu'en  un  jour  tu  nous  as  sceu  parfaire. 

Tu  as  changé  tes  guerriers  estendars 

En  oliviers  :  le  fer  de  tes  souldars, 

Qu'avoit  si  bien  affilié  la  querelle, 

S'est  emoussé  desoubz  la  paix  nouvelle. 

Tu  as  lié  de  cent  cheines  de  fer 

Le  cruel  Mars  aux  abymes  d'enfer  *  : 

Et  la  Discorde,  Enyon  &  Bellonne  ' 

a8  Par  ton  moyen  n'offencent  plus  personne  : 

La  mort,  le  sang  &  le  meurtre  importun 
Ont  donné  place  au  doux  repos  commun, 
Et  en  grondant  de  menaces  despites, 
Par  ton  moyen  sont  allé  voyr  les  Scythes*, 


20 


34 


ja 


16.  6-]-7S  l'nge  d'or  sur  la  terre 

19.  -jS  Et  toutcsfois  jamais  n'avoit  sceu  faire 

24.  On  lit  en  i^-yi  C'est  emoussé  (jd.  suit,  corr.) 

ji.  60-67  des  menaces  |  J1-7S  texte  primitif 


I  Sur  ces  allégories  mythologiques,  représentant  la  Justice  et  autres 
vertus  de  l'âge  d'or,  v.  V Hymne  de  la  Justice  au  tome  MU. 

2.  Souvenir  d'Hésiode,  Théogonie,  où  les  Titans  charges  de  chaînes, 
sont  précipités  par  Zeus  dans  le  Tariare.  u  „      „.   .c 

,  Envon  est  le  nom  grec  de  la  déesse  de  la  guerre  ;  Bellonne  est 
son  nom'  latin.  Cf.  le  début  des  hks  fortunées,  au  tome  \  ,  p.  175. 

A  Bien  que  cette  expression  semble  être  proverbiale  et  empruntée  aux 
Adàces  d'Erasme  {ScMha  valus),  on  doit  penser  qu'elle  correspond  a 
une%c.Uité  historique.  L'Hospital  n'a-t-il  pas  ecnt,  dans  une  epttrc 
latine  au  cardinal  de  Lorraine  se  rendant  aux  conférences  de  Peronnc.  en 
mai  iSsS.cette  apostrorhe  au  roi  d'Espagne  Philippe  11  :  «_  Ecoute, 
Philippe  :  Rhodes  et  Buda,  que  l'on  croyait  imprenables,  out  ete  ravies 
à  ta  famille  ;  deux  fois  Vienne  a  été  assiégée;  si  elle  tombe  sous  es 
coups  de  l'ennemi,  il  nous  faudra  combattre  ati  bord  du  Rhin  les 
Turcs,  les  Seythes  et  les  Grecs  »    {op.  cit.,  livre  H  ,  epitre  7). 


AU    ROY  133 

Loin  de  l'Europe,  &  ton  peuple  ont  laissé 
Libre  du  joug  qui  -trop  l'a  voit  pressé. 

Quel  plaisir  est-ce  en  lieu  d'ouyr  les  armes, 

56  De  voir  les  champs  tous  fouliez  de  gendarmes. 

De  voyr  en  l'air  les  estendars  rempans 
En  taffetas,  tout  ainsy  que  serpens 
Qui  vont  par  l'herbe,  &  d'un  col  qui  menace 

40  A  cent  repliz  entre-coupent  leur  trace  ? 

De  voyr  le  fer  des  souldars  tous  sanglans, 
Voyr  les  vieillardz  tous  pâlies  &  tremblans. 
Mourir  de  coups  auprès  de  leur  famille  ? 

4\  Voyr  une  mère,  une  vcufve,  une  fille 

Porter  au  col  ou  son  frère  ou  son  filz, 
Et  pauvrement  mandier  d'huys  en  huys  ? 
Quel  plaisir  est-ce  en  lieu  de  voyr  les  villes, 

48  Places,  chasteaux,  &  campaignes  fertilles 

Du  haut  en  bas  &  razer  &  brusler, 
Et  jusqu'au  ciel  les  plaintes  se  mesler 
D'hommes,  d'enfans,  de  filles  &  de  femmes, 

S2  Sauvant  leiirs  corps  demy  brûliez  de  flammes  ? 

Quel  plaisir  est-ce,  en  lieu  d'ouyr  le  bruit 
D'un  mur  tombé,  ou  d'un  rampar  destruit, 
Voyr  maintenant  à  Paris  dans  les  rues  ', 

56  De  tes  sujectz  les  troupes  espendues 

Joyeusement  à  ce  retour  de  l'an  ^ 
Crier  Hyman  ô  Hymené,  Hyman, 

41.  y  S  des  soldats 

4}.  On  lit  ?nj9  leurs  (éd.  suiv.  corr.)  \  6j-y8  Assassinez  auprès 


1.  Ici  seulement  commence  le  complément  de  l'hémistiche:  Quel  plai- 
sir est-ce,  des  vers  55,  47  et  53. 

2.  Il  ne  s'agit  pas  ici  du  mois  de  janvier,  mais,  suivant  l'ancienne 
manière  de  compter  les  années,  des  premières  semaines  qui  suivaient  le 
jour  de  Pâques.  Or  le  jour  de  Pâques  tombait  en  1559  le  26  mars.  La 
paix,  conclue  le  27  au  soir,  fut  signée  le  3  avril. 


134  CHANT    DE    LIESSE 

Verser  œilletz  &  Hz,  comme  une  pluye 
60  Tombe  en  esté  quand  le  chaut  nous  ennuyé  ? 

Hé  quel  plaisir  de  voyr  le  peuple  en  bas, 
En  se  pressant  de  testes  &  de  bras, 
De  çà  de  là  se  mouvoir,  ainsy  qu'ondes 
64  Ou  de  la  mer,  ou  des  campaignes  blondes, 

Lors  que  les  vens  doucement  redoublez 
Crespent  le  haut  de  la  mer  &  des  blez  ? 
Laquelle  tourbe,  en  fouUe  espoisse  mise, 
68  Des  ton  Palais  jusque  à  la  grande  Eglise  ' 


67.  6j-yS  Tourbe  ondoyante 

68.  6o-j8  De  ton  Palais  jusqu'à 


I.  Il  s'agit  de  l'église  Xotre-Dame.  Cf.  ce  passage  de  VEpitbalame 
que  Marc-Claude  de  Buttei  composa  pour  son  duc  de  Savoie  et  la  prin- 
cesse Marguerite  «  sur  les  triumphes  prêts  à  faire,  sans  la  mort  du  roi 
survenue  »  : 

Une  grauJ'mer  de  gens,  en  ondoiante  presse, 
Par  hurts  se  va  portant  après  ceste  princesse 
Jusqu'à  ce  temple  grand,  qui,  d'un  front  merveilleux. 
De  deux  géantes  tours  semble  toucher  les  cieux. 
Mais  de  quel  palais  le  cortège  nuptial  devait-il  venir  pour  se  rendre 
à  Notre-Dame  ?  On  peut  hésiter  entre  le  Louvre  et  les  Tournelles.  Dans 
d'autres  pièces  de  la  nicme  époque,  Ronsard  dit  toujours  •  le  Louvre  » 
en  parlant  de  la  résidence  de  la  Cour.    François  I"  svait    commence  la 
reconstruction  Je  cette    vieille  demeure  et  Henri  II  l'av  lit  achevée,  par 
les  soins  de  l'architecte   Pierre  Lescot   et  du  sculpteur  Jean    Goujon  ; 
l'expression   «   ton   palais   »   pourrait  donc   faire  croire  qu'il  s'agit  du 
Louvre. 

Cependant  je  crois  que  le  Louvre,  sous  le  règne  de  Henri  II.  tout  en 
ayant  des  appartements  pour  la  famille  royale,  abritait  les  services 
administiatifs  et  les  ofticiers  de  la  Couronne.  Au  contraire  le  palais  des 
Tournelles,  où  Henri  avait  eu  sa  Cour  et  ses  Ecuries  avant  même  d'être 
roi,  continuait  à  lui  servir  d'hôtel  prive.  C'est  au  palais  des  Tournelles 
que  le  roi  se  réinstalla  en  revenant  de  Villers-Cotterets,  après  la  signa- 
ture du  traité  de  paix  ;  c'est  là  qu'il  convoqua  les  présidents  du  Parle- 
ment, le  prévôt  et  leséchevins  de  la  Ville,  pour  leur  annoncer  l'heureux 
événement  {Mémoires  sur  /7<77/.i77/f,  par  A'incent  Ouloix,  VU,  chap.2}); 
c'est  là  que  fut  signé  le  contrat  de  mariage  de  Marguerite  de  France, 
sœur  du  roi, le  27  juin,  et  c'est  là  aussi  que  le  roi  mourut  le  lojuillet. 
Quant  au  palais  des  Tuileries,  il  fut  édifié  seulement  sous  le  règne  de 
Charles  IX,  par  les  soins  de  Philibert  de  l'Orme. 


AU    ROY  135 

Ferme  t'atend  de  pied  coy,  pour  avoyr 
Tant  seullement  ce  bien  que  de  te  voyr 
Mener  ta  fille  en  Royal  équipage, 

72  Ou  bien  ta  seur  au  sacré  mariage  '  ? 

Hé  quel  plaisir  d'ouyr  joindre  la  voix 
Du  peuple  gay  à  celle  des  hauboys, 
De  voyr  marcher  en  ordonnance  egalle 

76  Tes  fils  chargez  de  couronne  Royalle  *  ? 

Et  par  sur  tous  de  voyr  la  gravité 
De  ta  treshaute  &  grande  magesté  ? 

69.  jS  D'un  pied  pressé  t'attendre,  pour  avoir 


1.  La  sœur  de  Henri  II,  c'esi  Marguerite,  duchesse  de  Berry,  qui, 
aux  termes  du  traité  de  Cateau-Cambrésis,  devait  épouser  le  duc  de 
Savoie  Philibert-Emmanuel.  Quant  à  la  fille  de  Henri  H,  c'est  son 
aînée,  Elisabeth,  qui,  aux  termes  du  même  traité,  devait  épouser  le  roi 
d'Espagne  Philippe  H.  Ces  deux  mariages  étaient  annoncés  pour  la  fin 
de  juin,  mais  ils  eurent  lieu  à  plus  de  quinze  jours  d'intervalle  et  dans 
des  conditions  très  différentes  :  celui  d'Elisabeth  le  22  juin,  en  grande 
pompe  à  Notre-Dame  par  procuration  (le  duc  d'Albe  représentant  le  roi 
d'Espagne);  celui  de  Marguerite  dans  la  nuit  du  9  au  10  juillet,  sans 
aucune  pompe,  dans  la  chambre  d'Elisabeth,  au  palais  des  Tournelles, 
où  le  roi  Henri,  mortellement  blessé  dans  un  tournoi  du  50  juin,  ago- 
nisait. Cf.  Romier,  op.  cit.,  II,  p.  378  et  588. 

2.  Ou  bien  le  mol  «  royale  »  n'a  pas  ici  de  sens  précis  et  signifie  seu- 
lement «  digne  de  rois  »,  vu  que  des  fils  de  Henri  H  le  dauphin  Fran- 
çois était  seul  roi,  par  son  mariage  avec  Marie  Stuart  reine  d'Ecosse  (cf. 
ci-après  le  vers  114)  ;  ou  bien  Ronsard,  considérant  ces  princes  comme 
de  futurs  héritiers  ou  conquérants  de  couronnes  royales,  ainsi  qu'il 
l'avait  déjà  fait  dans  les  Odes  de  1555  (voir  le  tome  VII),  et,  prenant  son 
désir  pour  une  réalité,  les  voit  déjà  rois.  Son  protecteur  et  ami  L'Hos- 
pital  n'écrivait-il  pas  dès  avril  1558,  à  la  fin  de  son  Epithalame  sur  le 
mariage  du  dauphin  François  :  «  Un  temps  viendra  où  la  maison  de 
France  se  glorifiera  de  ses  nombreux  enfants  et  de  leur  haute  origine. 
Autant  elle  aura  de  têtes,  autant  il  lui  faudra  de  couronnes.  La  France 
écherra  à  l'aîné;  le  cadet  aura  la  Lombardie  et  toute  l'Italie,  depuis  les 
Alpes  jusqu'à  Tarente;  le  troisième  sera  roi  d'Ecosse  et  le  quatrième 
montera  sur  le  trône  d'Angleterre.  Les  autres  auront  encore  d'autres 
Etats,  et  leur  père  commun  partagera  ainsi  l'univers  entre  ses  descen- 
dants. Telles  sont  les  prédictions  que  m'a  faites  Apollon  »  (op.  cil., 
livre  IV,  éd.  cit.,  p.  246).  Tel  était  surtout  le  rêve  de  Henri  II,  dont  la 
devise  était,  au  dessous  d'un  croissant  :  Doitec  totum  impleat  orbem  (voir 
^ome  I,  p.  20). 


i3é 


CHANT    DE    LIESSE 


Voyr  au  Palais  les  tables  solennelles  ', 
80  Ainsy  qu'au  ciel  les  tables  éternelles 

De  Jupiter,  quand  au  palais  des  cieux 
Il  se  marie,  ou  festie  ses  dieux, 
Et  qu'au  m&illeu  de  la  céleste  troupe 
84  La  jeune  Hébé  luy  présente  la  coupe  ? 

Et  quel  plaisir  voyr  dancer  &  baller, 
Voyr  l'amoureuse  à  son  amy  parler, 
Voyr  nouveaux  jeux,  masques  &  mommeries 
88  Au  pris  de  voyr  les  sanglantes  turies 

Du  cruel  Mars,  que  ta  douce  bonté 
Par  une  paix  pour  jamais  a  domté  ? 

8}.  6o-6j  au  meillieu  \  ji  au  niillieu  |  Jj-jS  au  milieu 


I.  Il  ne  s'agit  plus  ici  du  Louvre,  ni  des  Tournelles,  mais  du  palais  de 
la  Cité,  où  les  <■  tables  solennelles  »  qui  servaient  aux  membres  du  Par- 
lement devaient  servir  en  la  circonstance  pour  le  festin  des  noces.  Au 
mois  d'avril,  Henri  II  avait  ordonné  au  Parlement  de  se  transporter  aux 
Augustins,  alin  de  laisser  le  palais  de  Justice  libre  pour  les  fêtes  du 
mariage  d'Blisabeth  {Mémoires  sur  VieillcvilU  par  Vincent  Carloix,  VH, 
chap.  25).  Dans  V Epithalaine  cixé  plus  haut,  M.-C.  de  Buttet  décrit  par 
avance  le  festin  qui  devait  avoir  lieu  à  ce  même  palais  pour  les  noces  de 
Marguerite,  «  sans  la  mort  du  roi  survenue  »,  et  sa  description  com- 
mence par  celle  de  n  la  grand'  salle  »  : 

Dedans  le  grand  palais  le  retour  attendant, 

D'un  labeur  fort  hâté  s'appresie  cependant 

Le  festin  somptueux  :  en  braveté  roi  aie 

Les  flans  sont  tapissés  de  la  superbe  sale 


Les  vitres  peintes  sont  un  ouvrage  semblable, 
Puis  d'un  pur  marbre  noir  la  belle  longue  table 
Se  voit  tout  le  grand  large  en  la  salle  tenir, 
Et  trois  degrés  on  monte  avant  que  d'i  venir. 
C'était  la  fameuse  Table  de  marbre,  qui  servait,  suivant  les  circons- 
tances, de  tribunal,  de  scène,  d'estrade  et  de  table  à  festins.  Elle  n'avait 
pas  moins  de  50  pieds  de  long  sur  15  de  large.  Elle  fut  brisée  et   réduite 
en  cendres  dans  l'incendie  de  1618. 

2.  On  appelait  ainsi  des  divertissements  analogues  aux  «  masca- 
rades »  ;  c'est  le  mot  qu'emploie  toujours  Cl.  Marot  :  Epigramme  XCIX 
«  pour  une  mommerie  de  deux  hermites  »  ;  CLXXXIX  et  suiv.  •  Mom- 
nierie  de  quatre  jeunes  damoiselles  »,  etc. 


AU    ROY  137 

Ceux  qui  diront  depuis  le  Roy  Clotaire 

92       1         (Jusqu'à  François  premier  du  nom,  ton  père) 
Les  Roys  qui  ont  par  un  sceptre  suivant 
Si  bien  régi  la  France  auparavant, 
Ne  trouveront  par  antique  mémoire 

96  Que  les  vieux  Roys  parengonnent  ta  gloire  ', 

Car  leurs  honneurs  sont  surpassez  des  tiens, 
Soit  en  victoire,  en  prouesse,  ou  en  biens  : 
Presque  en  douze  ans  tu  as  assujectie 

100  De  tes  voisins  la  plus  grande  partie, 

Et  loing  de  France,  en  l'une  et  l'autre  mer, 
Les  fleurs  de  Hz  tu  as  t'ait  renommer  ^. 
Or'  d'estre  Roy  cela  vient  de  fortune, 

104  Qui  aux  petiz  &  aux  grandz  est  commune  : 

Mais  ton  grand  heur  (que  Roy  jamais  n'eut  tel) 
N'est  point  commun  à  nul  autre  mortel  : 
De  sur  ton  chef  encor  n'est  retournée 

108  De  l'âge  tien  la  quarantième  année  3, 

91.  71-7S  qui  liront 


1.  C.-à-d.  :  les  historiens  ne  pourront  pas  comparer  la  gloire  des 
anciens  rois  de  France  à  la  tienne. 

2.  Ronsard  désigne  ainsi  l.i  Méditerranée  et  l'Atlantique,  faisant  allu- 
sion d'une  part  à  la  collaboration  de  la  flotte  française  avec  celle  des 
Turcs  pour  la  conquête  de  la  Corse  sur  les  Génois  (cf.  l'Ode  nu  Roy,  de 
1 555,  au  tome  VII,  p.  ^i,  et  V  Hymne  de  Henry  II,  au  tome  VIII, p. 40); 
d'autre  part,  à  l'expédition  de  Durand  de  \'illegagnon  au  Brésil  pour  y 
fonder  une  colonie  de  protestants,  expédition  qui,  commencéeen  juillet 
1555,  se  termina  piteusement  en  1558  sans  résultat;  Ronsard  en  parle 
dans  la  Cotnplainle  contre  Fortune,  publiée  au  Second  livre  des  Meslanges 
en  1559.  V.  à  ce  sujet  G.  Chinard,  Uexolisme  américain  dans  la  litt.fr. 
au  XVI'  siècle,  chap.  iv  à  vi  (Paris,  Hachette,  1911)  et  G.  Atkinson, 
Les  nouveaux  horizons  de  la  Renaissance  fr.  (Paris,  Droz,  193)),  pp.  120 
et  suiv.,  289  et  suiv.,  514  et  suiv.).  Double  entreprise  inutile,  puisque 
la  Corse  fut  rendue  aux  Génois  par  le  traité  du  Cateau  et  que  les 
querelles  entre  catholiques  et  protestants  firent  échouer  la  colonisa- 
tion brésilienne. 

5.  C.-à-d.  qu'il  n'a  pasencore40  ans.  Henri  II  était  né  le  51  mars  15 19 
(n.  st.),  au  château  de  Saint-Germain. 


138 


CHANT   DE   LIESSE 


Et  toutesfois  en  la  fleur  de  tes  ans 

Tu  as  du  ciel  les  plus  riches  presens  :  ^ 

Sire,  tu  as  ainsy  comme  il  me  semble 

112  Seul  plus  d'honneur  que  tous  les  Roys  ensemble 

De  ton  vivant  tu  vois  ainsi  que  toy 
Ton  filz  aisné  en  sa  jeunesse  Roy  ', 
Qui  pour  ta  brus  ^  te  donne  la  plus  belle 

ii6  Royne  qui  vive,  &  fusse  une  immortelle, 

Et  qui  peut  estre  aura  dessus  le  chef 
Une  couronne  cncores  de  rechef, 
Pour  joindre  ensemble  à  la  terre  Ecossoise 

I20  L'honneur  voisin  de  la  couronne  Angloise  3. 

Tes  autres  filz  si  belliqueux  seront 
Que  d'Orient  les  septres  ils  auront, 
Et  chasseront  par  guerrière  contrainte 

115.  6y-y8  Qui  pour  ta  brus  t'a  donné  |  léo^-iéjo  ta  bru 
122.  On  lit  en  jç  et  jusqu'en  7^  il  auront  (éd.  suiv.  corr.) 


1.  Le  dauphin  François  était  marié  à  Marie  Stuart,  reine  d'Ecosse, 
depuis  avril  1S58. 

2.  Graphie  courante  encore  au  x%'i°  siècle. 

j.  Marie  Stuart,  par  son  père  Jacques  V  et  la  mère  de  celui-ci,  Mar- 
guerite TuJor,  descendait  du  roi  d'Angleterre  Henry  VII  ;  elle  prétendait 
donc  à  la  couronne  des  Tudor  et  c'est  là  l'origine  de  sa  rivalité  avec 
Hlisabetli  d'Angleterre.  L'Hospital  écrivait  de  son  coté  au  moment  du 
mariage  de  Marie  Stuart  :  «  Marie  apporte  par  contrat  à  son  époux  le 
royaume  d'Ecosse.  C'est  peu,  diras-tu,  si  l'on  compare  les  deux  cou- 
ronnes, mais  combien  de  fois  la  France  a-t-elle  recouru  à  l'Ecosse  au 
moment  de  ses  crises  !  Quand  les  Anglais  débarquaient  en  France,  les 
Ecossais  se  ruaient  en  masse  sur  les  provinces  abandonnées,  faisaient 
rebrousser  chemin  aux  ennemis  communs  et  délivraient  ainsi  notre 
pays  de  ses  envahisseurs...  Notre  vieille  alliée,  quoique  séparée  par  les 
mers  et  une  longue  traversée,  vivait  sous  les  mêmes  lois  que  nous  ;  les 
deux  sceptres  seront  d'un  accord  unanime  portés  parla  même  main.  Les 
Anglais,  qui  nous  séparent  et  qui  restent  les  ennemis  communs,  refou- 
leront leur  antipathie  et  se  donneront  à  leur  héritière  naturelle  du  côté 
maternel  ;  s'ils  aiment  mieux  combattre,  ils  sauront  ce  que  peuvent 
deux  nations  courageuses  et  bien  unies.  Je  vais  loin  peut-être,  mais 
Guines  et  Calais  sont  prises  et  les  dieux  laissent  revivre  nos  espérances  » 
(op.  cit.,  livre  IV,  éd.  cit.,  p.  244  et  suiv.). 


AU    ROY  139 

124  Les  mescreans  hors  de  la  terre  saincte  '  : 

Ta  fille  aisnée  encores  doit  avoir 
Ce  Roy  qui  passe  en  biens  &  en  pouvoyr 
Les  Roys  d'Europe,  à  qui  toute  l'Espaigne, 

128  Flandres,  Millan,  la  Secille  &  Sardaigne, 

Naples,  Majorque  obeyssent  ainsy 
Que  desoubz  toy  ce  grand  Royaume  icy  *  : 
D'une  autre  part  le  grand  Duc  d'Austrasie 

152  Ton  autre  fille  en  espouse  a  choisie  3  : 

Et  ta  petite  est  pour  le  filz  aisné 
Du  Roy,  qui  s'est  pour  ton  gendre  donné  4  : 
D'une  autre  part  ta  scur,  en  qui  repose 

136  Toute  vertu,  est  maintenant  l'espose 

De  ce  grand  Duc  qui  souloit  te  hayr. 
Et  maintenant  est  prest  de  t'obeyr, 
Amortissant  toute  noyse  ancienne, 

140  Ayant  conjoinct  sa  race  avec  la  tienne  5. 


128.  ^7-7.?  la  Secile,  Sardaigtie 
135-136.  7<?  rimes  repouse...  espouse 


1.  Ils  riveront,  comme  l'avait  fait  Charles  VIII,  de  devenir  empereurs 
d'Orient  et  rois  de  Jérusalem,  après  en  avoir  chassé  les  Turcs.  Cf.  la 
fin  de  ['Exhortation  à  la  paix,  ci-dessus,  p.  17  et  suiv. 

2.  Philippe  II,  roi  d'Espagne  et  de  ses  dépendances,  énumérées  ici 
(moins  les  colonies  d'Amérique).  L'expression  «  doit  avoir»  du  vers  125 
indique  que  la  pièce  a  été  composée  avant  le  mariage  d'Elisabeth  de 
France,  qui  eut  lieu  le  22  juin.  Ronsard,  comme  M.-C,  de  Buttet,  parle 
de  ce  mariage  futur  comme  s'il  avait  lieu  au  moment  où  il  écrit.  Il 
imagine  ce  qui  se  passera. 

3.  Charles,  duc  de  Lorraine,  avait  épousé  Claude  de  France,  fille 
cadette  d'Henri  II,  dès  le  22  janvier  1559. 

4.  La  petite  princesse  Marguerite,  qui  n'avait  que  six  ans  en  1559. 
était  alors  destinée  à  Don  Carlos,  fils  aîné  de  Philippe  II  ;  mais  elle 
épousera  en  1572  Henri  de  Bourbon,  roi  de  Navarre,  notre  futur 
Henri  IV. 

5.  La  princesse  Marguerite,  tante  de  la  précédente,  a  épousé  le  duc 
de  Savoie,  Philibert-Emmanuel.  On  savait  à  la  Cour,  dès]février  ou  mars, 
que  ce  mariage  était  décidé.  Les  expressions  employées  aux  vers  136  et 
140,  prises  à  la  lettre,  pourraient  faire  croire  que  la  pièce  a  été  compo» 


140  CHANT    DE    LIKSSE 

Qui  donques  Roy  fut  jamais  si  heureux, 
Si  plain  d'honneur,  d'enfans  si  plantureux, 
Qui  desoubz  toy  ja  granJetz  apparoissent 

1 14  Comme  syons  qui  soubz  un  arbre  croissent  '  ? 

Qui  vivent  tous  ^,  &  si  n'en  as  pas  un 
Qui  soit  pourveu  d'un  petit  bien  commun, 
Car  ilz  sont  tous  abondans  en  richesses 

148  Ou  Roys,  ou  Ducz,  ou  Roynes,  ou  Duchesses. 

Tu  es  gaillard,  tu  es  jeune  &  dispos. 
Et  qui  plus  est  tu  as  mis  en  repos 
Ton  peuple  &  toy  :  car  sans  la  paix  publique 

152  Peu  t'eust  vallu  ton  bon  heur  domestique. 

Tu  as  par  tout  ton  peuple  obéissant  : 
Mais  le  seul  poinct  qui  te  rend  si  puissant 
C'est  le  service,  &  la  fidelle  peine 

156  De  la  maison  illustre  de  Lorreine, 

Qui  t'a  servy  &  en  guerre  &  en  paix 
Et  jusqu'au  ciel  a  egallé  tes  faits  J  : 

sée  après  ce  in.iri.ige.  Or,  il  n'en  est  rien,  puisque  le  roi, auquel  Ronsard 
s'adresse,  était  mourant  quand  la  cérémonie  eut  lieu  (v.  ci-dessus,  note 
du  vers  72). 

1.  Le  mot  «  sion  »  est  encore  employé  par  nos  cultivateurs  pourdési- 
gner  des  rejetons  d'arbre.  Déjà  vu  au  tome  VI,  p.  142. 

2.  Le  roi  Henri  II  a  eu  dix  enfants  légitimes,  de  Catherine  de  .Médi- 
cis,  dont  cinq  tîls  ;  ni.us  il  avait  perdu  un  fils,  Louis,  en  1550,  et  deux 
filles  jumelles  presque  .i  leur  naissance  en  IÎS6.  Survivaient  en  1559  : 
François,  Elisabeth,  Claude,  Charles,  Marguerite,  Alexandre-Edouard 
(futur  Henri  III),  Hercule  (futur  François  d'Anjou).  Voir  le  tome  VII, 
p.  36,  note  I. 

3.  Il  eût  été  plus  exact  de  dire  :  la  maison  de  Guise,  qui  représen- 
tait la  branche  cadette  de  la  maison  de  Lorraine.  Les  Guises  étaient  alliés 
à  trois  maisons  souveraines,  celle  de  Lorraine  dont  ils  descendaient, 
celle  de  l'errare  (par  le  miriage  du  capitaine  François  de  Guise  avec 
Anne  d'Esté)  et  celle  d'Ecosse  (par  le  mari.ige  de  Marie  de  Guise  avec 
Jacques  V).  Ils  se  glorifiaient  aussi  de  descendre  de  la  maison  dWnjou, 
qui  avait  régné  jadis  sur  Naples  et  la  Sicile.  Le  capitaine  François, 
laine  de  la  famille,  et  son  ca.let  Charles  cardinal  de  Lorraine,  qui  diri- 
geait à  la  fois  les  affaires  de  l'intérieur  et  celles  de  l'extérieur,  furent 
tout  puissants  sous  les  règnes  de  Henri  II  et  de  François  IL  Cf.  Forne- 
ron,  Les  ducs  de  Guise  et  leur  époque,  tome  I. 


AU    ROY  141 

C'est  d'autre  part  le  service  agréable 
160  De  ton  vaillant  &  saige  Connestable  ', 

Auquel  tu  fais  comme  à  ton  père  honneur, 
Et  dont  les  ans  t'ont  servy  de  bon  heur, 
C'est  un  d'Albon,  un  Chastillon,  &  mille 
164  Autres  seigneurs  dont  la  France  est  fertille  ^. 

Donques  ayant  tant  de  félicité, 
Contente  toy  de  ceste  humanité, 
N'aspire  point  aux  deitez  d'Homère  ', 
168  Bien  qu'en  ses  vers  ilz  facent  si  grand  chère  4, 

Et  vy  cent  ans  en  France  bien  heureux, 
Car  ton  bon  heur  vau*  bien  celuy  des  Dieux  s. 


Fin. 


1.  Anne  de  Montmorency,  grand  connétable  depuis  1558,  puis  dis- 
gracié dans  les  dernicres  années  du  règne  de  François  I",  était  rentré  en 
faveur  auprès  de  Henri  II,  dont  il  était  devenu  le  conseiller  indispen- 
sable. Fait  prisonnier  par  les  Espagnols  à  la  bataille  de  Saint-Quentin, 
il  avait  été  le  plus  pressant  instigateur  du  traité  de  Cateau-Cambrésis, 
qui  le  délivra.  Et  depuis  son  retour  (déc.  58)  il  était  redevenu  tout 
puissant.  Cf.  Décrue,  op.  et  ïoc.  cit.  —  Le  vers  suivant  fait  allusion  à 
une  réalité  :  Henri  H  l'appelait  son  •  compère  »,  et  la  sœur  de  Henri 
H  l'appelait  son  «  bon  père  ». 

2.  Le  maréchal  d'Albon  de  Saint-André  et  l'amiral  Gaspard  de  CoH- 
gny.  Pour  ces  deux  personnages  et  les  «  autres  seigneurs  »,  voir  au 
tome  VIII  V Hymne  de  Henry  H  («p.  28  à  29)  et  le  Temple  des  ChasHUons. 

7,.  Même  conseil  qu'au  tome  I,  p.  82  et  89. 

4.  Noter  le  pronom  masculin  il^,  mis  pour  le  nom  féminin  deile^, 
sorte  de  syllepse  fréquente  chez  les  poètes  du  xvi'  siècle. 

5.  Souhait  vraiment  pathétique,  quand  on  songe  que,  quelques 
semainesplus  tard,  le  roi  Henri  II  devait  mourir  si  tragiquement. 


1 


f  V  y  T  E   DÉ 

L'HYMNE  DE  TRES- 

ILLVSTRE      PRINCE 

CHARLES      CARDINAL 

de  Lorraine. 

PAR. 

Pierre  de  Ronfard  Vandomois. 


A   PARIS, 
DE   L'IMPHIMERIE  DE    ROBERT  ESTIBNNE. 
M.    D.   L  I  X. 

Auec  Priuilege  du  Roy. 


Fac-similé  du  filie  fie  la  première  édition. 


A  LA  ROYXE  MERE 
Sonet. 

Depuis  la  mort  du  bon  Prince  mon  Maistre, 
Vostrc  mari,  mon  seigneur  &  mon  Roy, 
J'ay  tant  receu  de  langueur  &  d'esmoy, 
Q.u'avequcs  luy  presques  je  me  sens  estre. 

Un  nouveau  dueil  en  mon  cueur  je  sens  naistre, 
Quand  près  de  vous,  Madame,  je  ne  voy 
Sa  majesté,  qui  faisoit  cas  de  moy. 
Et  qui  pour  sien  me  daignoit  reconoistre. 

En  regardant  de  toutes  pars  icy 

Je  ne  voy  rien  que  larmes  &  soucy, 
Toute  tristesse  a  sa  mort  ensuyvie. 

Ses  serviteurs  portent  noire  couleur 

Pour  son  trespas,  &  je  la  porte  au  cueur, 
Non  pour  un  an,  mais  pour  toute  ma  vie. 


Éditions    :   Suitr  de    r Hymne...,   plaquette    de     I5S9-    —    Œiafts 
(Poëmes.  5*  livre)  1560;  (Sonnets  à  diverses  personnes)  1567  à  IS87. 

Titre.  84-8^  A  la  Royne  Catherine  de  Medicis. 


SUYTE   DE   L'HYMNE 

DE   TRES-ILLUSTRE    PrIN'CE    ChARLES    CARDINAL 

DE   Lorraine  ' . 

Quand  j'achevay  de  te  chanter  ton  hymne  *, 
Où  ta  louange  entre  les  Rois  insio;ne  3 
Est  peinte  au  vif,  &  de  mille  couleurs 
Resemble  un  pré  tout  émaillé  de  fleurs, 
Je  n'esperois  de  plus  mettre  en  lumière 
Autre  vertu  que  ta  vertu  première, 
Comme  perfaicte  en  sa  perfection  : 
Mais  je  fus  loing  de  mon  intention. 
Car  de  rechef  en  vovci  de  nouvelles 


Éditions.  —  Suyte  de  l'Hymne...,  plaquette  de  IS59.  —  Œuvres 
(Hymnes,  i"  livre)  1560  à  1578.  —  Supprimé  en  1584.  —  Reproduit 
dans  le  Recueil  des  Pièces  retranchées  en  1609  et  éd.  suiv.,  d'après  le  texte 
très  réduit  de  1578  (sauf  quatre  var.  nouvelles). 

Titre.   j8  Suite  de  l'Hymne  de  Charles  cardinal  de  Lorraine 
3-4.  162^  et  Bl.  Dépeinte  au  vif  &  de  mille  couleurs,  Ressemble 


1.  Cette  «  suite  >  a  été  composée  très  probablement  en  avril  1559, 
plus  de  quatre  mois  après  V Hymne  de  Charles  cardinal  de  Lorraine,  qui 
remonte  à  décembre  1 5  58.  V.  ci-dessus  l'Introduction.  Mais  elle  ne  parut 
qu'après  la  mort  de  Henri  II,  comme  en  témoigne  le  sonnet  à  la  Reine 
mère,  imprimé  en  tète  de  l'édition  princeps  et  reproduit  ci-dessus. 

2.  C'est  bien  à  l'Hymne  du  Cardinal  de  Lorraine  que  fait  suite  cette 
pièce,  et  non  pas  à  YHymne  de  U  Justice,  comme  Blancliemain  l'a  dit 
dans  une  note  de  son  édition  (t.  V,  p.  270).  Son  erreur  vient  de  la 
table  du  «  Recueil  des  pièces  retranchées  1  dans  les  quatre  éditions  de 
1609,  1617,  1625  et  1650.  Mais  ces  mêmes  éditions  donnent  bien  pour 
titre  à  cette  pièce  :  Suitle  de  THynne  de  Charles  cardinal  de  Lorraint  ;  et 
c'est  immédiatement  après  cet  Hymne  qu'elle  figure  dans  les  éditions 
collectives  de  i)6o  à  1578. 

}.  Rimes  phonétiques  :  on  prononçait  hine  et  insine. 

Ronsard,  IX.  10 


146 


SUYTE   DE    l'hymne 


Qui  à  l'envi  sont  encores  plus  belles  '. 
Ta  vertu  semble  au  champ  gras  &  fertil, 
,2  Auquel  le  grain  ne  se  germe  inutil, 

Mais  en  croissant  en  espic  se  façonne, 
Et  cest  espic  en  semence  foisonne  : 
Ou  comme  au  soir  à  l'embrunir  des  cieux 
,6  Un  astre  icy  s'apparoist  à  nos  yeux, 

Un  autre  là,  puis  vers  l'Occidentale, 
Puis  vers  la  part  de  l'Ourse  Boréale 
Une  autre  estoille,  &  puis  une  autre  auprès, 
20  Et  puis  une  autre,  &  puis  dix  mille  après. 

En  ceste  sorte  S  ô  Prélat  vénérable. 
Ta  vertu  propre  apparoist  innombrable  : 
Et  tout  ainsi  qu'autour  de  la  minuict 
Toute  planète  également  ne  luit. 
Mais  une  seule  au  milieu  de  la  bande 
Reluit  plus  clere,  &  plus  belle,  &  plus  grande  : 
Ainsi  reluit  &  plus  cler  &  plus  beau 
Sur  tes  honneurs  cest  honneur  tout  nouveau, 
Que  tu  t'acquiers  pour  avoir  retirée 
Çà  bas  du  ciel  la  paix  tant  désirée  î. 

I  Ces  .  vertus  nouvelles  .  consistent,  ainsi  qu'on  le  verra  daiis  les 
vers  suivants.»  avoir  enfin  obtenu  des  Impénaux  la  conclusion  de  la 
paix.  Mais  comme  on  le  verra  aussi,  ce  nest  p..s  •->"  Cardinal  qu  en  re>e- 
nait  le  mérite.  Ce  début  prouve  à  nouvciu  que  1  H^fi'if  du  Cardinal  <U 
Lorrain,  fut  composé  à  h  tin  de  is^S.  alors  quon  ."<=  P;.^^oy»'|  P" 
encore  la  fin  des  né«oci.uions  et  le  rôle  qu  y  louerait  ledit  Cardinal. 
Les  conférences  commencées  à  Cercamp  avaient  etc  suspendues  le 
26  novembre  1,58;  elles  ne  reprirent  que  le  6  février  1559  au  Cateau- 
Gimbrésis  (v.  Romier,  Orig.  polit,  des  guerres  de  rel.,  tome  11). 

.  C  -à-d.  :  de  la  même  manière.  Ci.  lexprcssion  .  en  ce  point  ..qui 
m.ûquc  aussi  le  2-  terme  d'une  comparaison  (ci-dessus  HymntiuCard. 

de  Lorraine,  vers  141,  et  au  tome  V,  p.  i>6,  vers   j).  

?  Sur  les  conditions  de  cette  paix,  rien  moins  que  glorieuse  pour  la 
France,  v.  Forneron.  Lesdua  de  Guise,  tome  I,  p.  255  "  suiv.  :  Romier. 
op.  cil.,  tome  H,  p.  509  et  suiv.  ;  ci-aprés  le  Discours  au  duc  de  Savoie, 
note  du  vers  262. 


24 


j8 


DU  CARDINAL  DE  LORRAINE         I47 

Or  tu  n'as  pas  ce  bien  tant  désiré 

52  Du  hault  du  ciel  seulement  retiré, 

Pour  le  laisser  au  bout  de  quelque  année 

Evanouir  ainsi  qu'une  fumée  : 

Mais  chèrement  tu  le  gardes,  &  veux 

}6  Qu'il  serve  à  nous,  &.  à  tous  nos  nepveux  ', 

Pour  en  jouir,  comme  une  chose  acquise 
Par  toy  Prélat,  le  plus  grand  de  l'Eglise. 
Si  à  Ceres  jadis  on  a  basti 

40  Des  temples  saincts  pour  avoir  converti 

Le  glan  en  blé,  quand  la  tourbe  inciville 
Laissa  les  bois  pour  habiter  la  ville  ^  : 
Si  à  Bacchus  on  feit  honneurs  divins 

44  Pour  nous  planter  seulement  des  raisins: 

Et  si  Pallas,  pour  estre  inventeresse 
D'un  olivier,  se  feit  une  déesse'  : 
France  te  doit  &  temples  &  autels, 

48  Et  te  doit  mettre  entre  les  immortels, 

Et  te  nommer  le  Guisian  Alcide, 
Qui  de  la  guerre  as  esté  l'homicide  : 
[Car  ce  n'est  moins  de  nous  donner  la  paix 

52  Que  voir  soubs  toy  nos  ennemis  défais]. 

Au  temps  que  Mars  ses  portes  eut  decloses. 
Par  ton  conseil  ton  frère  a  faict  des  choses 


34.  7<y  qu'une  journée 

3S-  1609-1625  et  Bl.  Mais  seulement  {texte  fautif) 
41.  71-78  tourbe  inutille 
50.  78  as  esté  homicide 

SI-S2.  S9  "'"*'  '"^  distique  à  rimes  masculines.  Je  l'ai  rétabli  d'après  les 
éditions  suivantes  60-78. 


1.  C.-à-d.  :  à  nos  descendants,  sens  du  latin  nepotes  ;  même  sens  ci- 
après,  vers  5  5. 

2.  Souvenir  de  Virgile,  Géorg.,  I,  jet  suiv. 

3.  Se  fit  ^  fut  faite.  Cf.  le  semi-déponent  latin  ^erj. 


148 


SUYTE   DE    L  HYMNE 


Que  nos  nepveux  estimeront  plus  fort 

56  Que  les  labeurs  d'un  Hercule  tresfort  : 

11  a  gardé  des  places  ingardables, 
Seul  il  a  pris  des  places  imprenables  ', 
Et  d'un  hauh  cueur,  qui  n'ha  point  de  pareil, 

60  Osa  faucer^  avec  peu  d'appareil 

L'Alpe  chenue,  &  conduire  sa  trope 
Sur  le  tombeau  qui  couvre  Partenope  '  : 
Mais  ton  bienfaict  d'entretenir  la  paix 

64  Passe  en  grandeur  la  grandeur  de  ses  faits. 

11  est  bien  vray  que  la  vieille  Mémoire  4 
A  toy  tout  seul  n'en  donnera  la  gloire  : 
Quelques  seigneurs,  comme  Montmorenci 
Et  Sainct-André  y  ont  leur  part  aussi  5  : 
Qui  tous  ont  faict  pour  le  public  affaire 
A  leur  pouvoir  cela  qu'ils  devoyent  faire. 

Ainsi  qu'on  voit,  quand  le  ciel  veult  armer 
L'onde  &  le  vent  contre  un  vaisseau  de  mer, 
Chacun  craignant  la  fortune  commune  : 
Un  mathelot  va  redresser  la  hune,  ™ 

L'autre  le  mast,  l'autre  la  voile,  &  font  | 

76  Tous  leur  devoir  en  lestât  où  ils  sont. 

74.  160^-162}  et  Bl   va  redressant  la  hune 
76.  67  par  erreur  leurs  devoir  {éd.  suit,  corr.) 


68 


7' 


1.  Par  ex.  Calais  et  ThionviUe.  Cf.  Du  Bellay,  Œuvres,  éd.  Chamard, 
tome  VI,  p.  22.  vers  57  et  la  note. 

2.  Ce  mot  a  souvent,  comme  ici,  le  sens  de  «  traverser  ..  Ct.  le 
tome  V,  p.  214,  et  ci-dessus  VE.xhorlation  au  camp,  vers  75. 

I  C  -a-d  •  \  Naples.  V.  ci-dessus  YHymne  du  card.  de  Lorraine.  L  ex- 
pédition de  Fr.  de  Guise  pour  la  conquête  de  Naples  (nov.  i5S6-oct. 
1557)  échoua  complètement  et  fut  très  inopportune.  Cf.  horneron, 
pp.  cit.,  I,p.  189  et  suiv. 

4  C  -à-d.  :  l'Histoire,  qui  a  déjà  derrière  elle  un  s-  long  passe. 

5  Plénipotentiaires  de  Henri  H,  avec  révèquc  d  Orléans  Jean  de 
MorviUiers  et  k  secrétaire  d'État  Claude  de  l'Aubespine. 


DU  CARDIS'AL  DE  LORRAINE         I49 

Mais  par  sus  tous  le  bon  Pilote  sage 
Prend  le  timon,  conjecture  l'orage, 
Juge  du  ciel,  &  d'un  œil  plein  de  soing 

80  Scait  éviter  les  vagues  de  bien  loing  : 

Ores  à  gauche  il  tourne  son  navire, 
Ores  à  dextre  en  coustoyant  le  vire, 
Fait  grande  voile,  ou  petite,  &  par  art 

84  Au  bord  prochain  se  sauve  du  hazard  ', 

Ainsi  feis-tu  n'aguere'  en  l'assemblée, 
Qui  comme  une  onde  estoit  toute  troublée 
D'opinions,  &  de  conseils  divers, 

88  Qui  çà  qui  là  alloyen:  tous  de  travers  ^  : 

Seul  tu  guidois  au  milieu  de  la  noise 
Le  gouvernai  de  la  barque  Françoise, 
Et  tu  gardois,  comme  sage  &  rusé, 

92  Que  ton  Seigneur  ne  fust  point  abusé  : 

Car  s'il  falloit  desmesler  par  querelle 
De  longs  propos  la  noise  mutuelle 
De  nos  deux  Rois  5,  d'où  elle  procedoit, 

96  A  quelle  fin  dommageable  tendoit, 

Qui  avoit  tort  ou  droict  en  ceste  guerre, 
Qui  justement  demandoit  ceste  terre, 
Ou  ceste  là,  d'oii  vindrent  leurs  ayeux, 
loa  Qui  fut  icy  ou  là  victorieux  : 

Ou  s'il  falloit  leur  remonstrer  l'Eglise 
En  quel  estât  trop  piteux  elle  est  mise  4  : 

79.  67-75  Juge  le  ciel 


1.  Cette  longue  comparaison  est  à  rapprocher  de  celle  qui  commence 
la  dédicace  générale  des  Oiies  et  qui  est  imitée  du  poète  néo-latin 
Marulle  (voir  notre  tome  VII,  p.  6). 

2.  En  février  et  mars  1559. 

}.  Henri  II,  roi  de  France,  et  Philippe  II,  roi  d'Espagne. 

4.  Il  soutint  cette  opinion  que  les  protestants  étaient  pour  lors  les 
vrais  ennemis,  contre  lesquels  le  roi  catholique  et  le  roi  très  chrétien 
devaient  s'unir,  en  quoi,  d'ailleurs,  l'évêque  d'Arras,  chef  des  plénipo- 


150  SUYTE   DE   L  HYMNE 

Ou  s'il  falloit  profondement  parler 

104  Et  les  raisons  doubteuses  desmesler, 

D'une  parolle  en  douceur  toute  pleine, 
C'estoit  le  faict  de  Charles  de  Lorreine  '. 
Tout  ce  fardeau  te  pendoit  sur  le  doz  : 

108  Et  c'est  pourquoy  (Prélat)  ce  second  loz 

A  ton  premier  j'attache,  de  la  sorte 
Qu'une  nacelle  au  grand  bateau  qui  porte 
Un  plus  grand  faix,  &  arrive  tout  plain 

112  D'un  or  cherché  dans  un  pays  lointain. 

Donques,  Seigneur,  puis  que  par  ta  prudence 
Tu  mets  en  paix  tout  le  peuple  de  France, 
Par  ta  bonté  mets  en  repos  d'esprit 

116  Celuy  qui  met  tes  vertus  par  escrit. 

11  est  bien  temps  comme  à  ces  vieux  gensdarmes 
Que  Ion  me  face  exempt  de  porter  armes, 
Tout  maladif  &  caduc  qui  ne  puis 

120  Vivre  long  temps,  si  libre  je  ne  suis. 

[Libre  je  di,  franc  de  la  servitude 
De  pauvreté,  ma  maistresse  trop  rude.] 

116.  1609-162^  et  Bl.  les  vertus  (texte  JautiJ) 

121-122  j^  omet  ce  distique  à  rimei  féminines.  Je  l'ai  rétabli  d'après  l'éd. 
suivante  (lj6o),  la  seule  où  on  le  trouve. 


tentiaires  espagnols,  était  entièrement  d'accord  avec  lui  depuis  l'entre- 
vue de  Marcoing  (alias  Péronne).  Cf.  Fornerou.  op.  cit.,  I,  p.  253  et 
suiv.  ;  Roniier,  oj6.  ci/.,  II,  p.  542. 

I.  Tout  en  faisant  la  part  de  la  flatterie  et  en  tenant  compte  de  l'inté- 
rêt personnel  qu'avaient  les  Guises  à  faire  échouer  les  négociations 
contre  leur  rival  politique  Montmorency,  il  reste  vrai  que  le  Cardinal 
soutint  jusqu'au  dernier  jour  les  revendications  qui  eussent  sauvegardé 
l'honneur  de  la  France,  au  risque  d'une  rupture,  qui  faillit  éclater  le 
25  mars.  Au  sujet  de  Calais,  de  l'occupation  de  certaines  villes  piémon- 
taises  et  de  la  protection  des  «  fuorisciti  »,  le  Cardinal  déploya  une 
éloquence  3  laquelle  les  Espagnols  eux-mêmes  rendirent  hommage.  .Mais 
il  n'est  pas  moins  vrai  que  la  paix  ne  fut  obtenue  que  grâce  aux  sacrifices 
énormes  consentis  pir  Henri  II  et  Montmorency  (v.  Romier,  op.  cit., 
tome  II,  pp.  340  à  347). 


DU  CARDINAL  DE  LORRAINE         I5I 

Or  fay  moy  donc  comme  au  cheval  guerrier 

124  Qui  souloit  estre  au  combat  le  premier  : 

S'il  devient  vieil,  il  ha  dedans  l'estable 
Des  grands  Seigneurs  une  place  honorable, 
Et  est  montré  de  tous  costez  au  doy 

128  Pour  avoir  faict  services  à  son  Roy. 

Je  ne  quiers  pas  les  moissons  d'Arabie  ', 
De  peu  de  chose  on  passe  caste  vie  : 
Tant  seulement  ne  souffre  que  le  tien 

132  Humble  servant  soit  resemblable  au  chien. 

Qui,  jeune  &  lourd,  d'une  suite  follette 
Court  par  la  Beausse  après  une  alouette 
Perdant  ses  pas  :  car  elle,  en  secouant 

136  Sa  plume  au  vent,  du  chien  se  va  jouant, 

Qui  hault  qui  bas  la  suit  par  le  derrière, 
Et  court  en  vain  après  l'ombre  legiere, 
Aucunesfois  souffre  au  chien  d'approcher, 

T40  Puis,  quand  il  est  tout  près  de  la  toucher, 

S'enlève  au  ciel,  ou  va  de  motte  en  motte. 
Trompant  le  chien  &  sa  gueuUe  trop  sotte, 
Qui  va  l'oiseau  vainement  poursuyvant, 

T44  Et  pour  sa  proye  il  ne  prend  que  du  vent  *. 

Ainsi  je  suy  d'une  course  trop  vaine 
Le  bien  qui  fuit,  &  plus  je  pense  pleine 

117-128.  6y-j8  suppriment  ces  dou-e  vers 
136.  Bl.  va  se  jouant  (/^x/«/rttt/«y") 


1.  Je  ne  sache  pas  que  l'Arabie,  même  l'Arabie  dite  «  heureuse  »,  ait 
jamais  produit  du  blé.  Le  mot  «  moisson  »  est  pris  ici  dans  le  sens  géné- 
ral de  productions  de  la  terre  et  s'applique  à  l'encens  de  la  Panchaie 
dont  parle  Virgile  : 

Totaque  tburiferis  Panchaia  pinguis  arenis. 
Ronsard  a  développé  sa  pensée  dans  l'ode  A  Gaspar  d' Auvergne  (iS59), 
qui  est  imitée  de  celle  d'Horace  (I,  51)  :  Quid  dedicatum... 

2.  Ronsard  excelle  dans  ces  descriptions  cynégétiques.  Cf.  le  poème  de 
la  Chasse  au  tome  VI,  p.  239. 


152  SUYTE    DE    L  HYMNE 

Ma  main  de  luy,  &  moins  elle  en  jouit, 

148  Et  dans  le  vent  le  bien  s'évanouit  ■  : 

En  la  façon  que  les  seurs  Beléides 
Dans  les  enfers  portent  leurs  cruches  vuides  *. 
Pardonne  moy,  si  trop  hardi  je  suis, 

152  Si  d'un  escrit  importun  je  poursuis 

Quelque  avantage  :  &  que  vauldroit  de  faire 
Honneur  aux  Rois,  qui  n'auroit  du  salaire  ? 
Le  grand  Pindare,  &  Bacchylide  aussi, 

156  Au  temps  passé  (Prélat)  faisoyent  ainsi  : 

Et  Simonide,  honneur  grand  des  poètes, 
Avoit  chez  luy  (comme  Ion  dit)  deux  boettes  '  : 
Dans  l'une  vuide  il  mettoit  seulement 

160  Les  grands  mercis  :  en  l'autre  richement 

Il  estuyoif  ■»  ce  que  les  mains  Royalles 
Eslargissoyent  à  ses  vers,  liberalles. 
Q.uand  il  vouloit  quelque  chose  acheter, 

164  Dessus  sa  table  il  faisoit  apporter 

Le  vaisseau  vuide>,  où  vainement  sonnoyent 
Les  grands  mercis  que  les  Rois  luy  donnoyent, 
Puis  en  l'ouvrant  ne  trouvoit  enfermée 

168  Qu'une  courtoise  &  gentille  fumée  : 

165-166.  ào-'jj  rimes  sonnèrent...  donncreiit 
167.  Bl.  ne  trouvoit  renlernié-e  (le\U  fautif) 
167-168.   Ji-Ji  avec  addition  d'un  distique  à  linus  masculines,  omis  en 


1.  Mêmes  dolé.inces  que  dans  un  Sonnet  <i  Madame  Marguerite 
(tome  \'II,  p.  501),  d.ins  VEpistre  à  Charles  card.  de  Lorraine  (l.  VIII, 
p.  346  et  suiv.),  et  ailleurs,  par  ex.  dans  la  Complainte  contre  Fortune  à 
Odet  c.ird.  de  Chastillon,  publice  en  1559  (v.  notre  tome  X). 

2.  I.e  tonneau  des  Danaïdes,  petites  tilles  de  Bclus. 

}.  Cet  apologue  nous  a  été  conservé  par  Stobée  (Flor.,  X,  59);  cf. 
Scol.  ad  Aristophanem,  Pac,  697.  —  On  sait  par  ailleurs  que  ce 
Simonide  de  Céos  était  avide  et  ladre  (.\tliéiice,  livre  XIV,  chap.  21). 
Aussi  tout  ce  passage  fut-il  vivement  exploité  par  les  protestants  contre 
l'avarice  de  Ronsard.  C'est  l.i  principale  raison  de  sa  suppression  en  1 578. 

4.  C.-à-d.  :  il  enserrait  (du  mot  étui). 

5.  C.-à-d.  :  le  vase  vide  (il  a  dit  boite  au  vers  146). 


DU  CARDINAL  DE  LORRAINE         l$$ 

Lors  tout  despit  les  Muses  maudissoit, 
Et  le  vaisseau  contre  terre  cassoit. 
Mais  en  ouvrant  sa  boette  qui  fut  pleine 

172  Du  bien  des  Rois,  il  s'ostoit  hors  de  peine  : 

Plus  courageux  au  peuple  se  monstroit, 
Et  en  tous  lieux  le  bon-heur  rencontroit, 
Et  benissoit  la  Muse  favorable 

176  Qui  le  rendoit  &  riche  &.  honorable  : 

Car  sans  les  biens  &les  honneurs  des  Rois 
Les  Muses  sont  muettes  par  les  bois  : 
Et  Apollon  sans  la  lyre  dorée 

180  Ne  treuve  point  son  escharpe  honorée  : 

Tout  vient  de  là,  tout  procède  de  là  : 
Par  ce  moyen  si  haultement  parla 
Le  grand  auteur  de  la  belle  iEneide  '. 

184  En  tel  chemin  si  tu  me  sers  de  guide, 

Tu  me  feras  aveques  le  bon-heur 
Plus  que  devant  devenir  bon  sonneur  : 
Sans  craindre  plus  ny  le  temps  ny  l'envie, 

188  Estant  au  port  le  plus  seur  de  la  vie. 

Fin. 

J9-67  {Ronsard  considérant  comme  féminines  les  rimes  du  vers  16^-166). 
Puis  en  l'ouvrant  ne  trouvoit  que  du  vent  :  Lors  Simonide  &  pensif  & 
resvant  Se  detestoit  &  les  Muses  frivoles  Qui  le  payoient  en  fumeuses 
parolles 

169.  71-73  Despit  adoncq  ses  labeurs  maudissoit 

172.  31.  Des  biens  des  Roys  (^texte fautif) 

174.  60-7^  par  erreur  en  tout  lieux 

129-183.  7S  supprime  ces  ciiiquaute-ciuq  vers  et  rattache  ainsi  la  fin  par 
l'addition  d'un  vers  :  En  tel  ciiemin  si  tu  me  sers  de  guide,  Tu  me  seras 
un  protecteur  Akide 

185.  7S  Et  me  feras,  reniparé  de  bon-heur, 

187.  7S  Sans  avoir  peur  du  temps  ny  de  l'envie 

I.  Véritable  refrain  chez  Ronsard.  Cf.  VEpistre  au  card.  de  Lorraine, 
au  tome  VIII,  p.  344,  vers  589  et  suiv.  —  II  se  souvient  ici  de  Juvénal, 
5a/.  VII,  53  et  suiv.,  et  peut-être  aussi  de  ce  vers  de  Maniai  :  Sint  Maece- 
nates,  non  deerunt,  Flacce,  Marones. 


[EXTRAIT  DU  PRIVILEGE] 


Par  venu  des  lettres  patentes  du  Roy  données  à  Villierscoste- 
rets  le  XXIII  jour  de  Febvrier  i  SS8  ',  signées  Par  le  Roy,  Maistre 
Jaques  du  Faur  maistre  des  requestes  ordinaire  de  l'hostel  pré- 
sent, Fizes,  &  scellées  du  grand  seeldudict  Seigneur,  sur  double 
queue  :  contenants  le  Privilège  perpétuel  donné  &  octroyé  à 
maistre  Pierre  de  Ronsard  Conseiller  &  Aumosnier  ordinaire 
dudict  Sieur,  &  de  Madame  de  Savoye  ',  de  choisir  &  eslire  tel 
imprimeur  que  bon  luy  semblera,  pour  imprimer,  faire  impri- 
mer, &  mettre  en  vente,  &c. 

Est  permis  à  Robert  Estiennc,  marchant  libraire  &  imprimeur 
demeurant  à  Paris,  d'imprimer  &:  meure  en  vente  ce  présent 
livret  intitulé  SnyU  de  V Hymne  de  Tresillustie  Prince  CI.Hirles  Car- 
dinal de  lorraine,  &c.  Et  défenses  à  tous  aultres  de  iceluy 
imprimer,  ne  mettre  en  vente,  jusques  au  temps  &  terme  spécifié 
esdictes  lettres  patentes,  &  sur  les  peines  contenues  en  icellcs. 


1.  Lire  1559,  d'après  le  nouveau  style. 

2.  II  ressort  de  ce  document  que,  des  le  24  févr.  1559.  on  désignait 
ainsi  Marguerite  de  l'rancc,  soeur  de  Henri  II,  bien  que  le  contrat  de  son 
mariage  avec  le  duc  de  Savoie  n'ait  été  établi  que  le  18  mars  (v.  Romier, 
op.  cit.,  II,  p.  3îS),  que  la  nouvelle  de  ce  mariage  n'ait  été  officielle  que 
le  3  avril  et  qu'il  n'ait  été  consacré  qu'en  juillet. 


DI  s  C  O  V  R  s 

A   TRESHAVLT     ET 

TRESPVISSANT     PRINCE, 

MONSEIGNEVR    LE   DVC   DE   SAVOY  E. 

CHANT     PASTORAL    A    MADA- 
me'Marguerite^DuchcjJc  de  Sauoyc. 


XXIIII       INSCRIPTIONS      EN       FAVEVR        DE 

quA<^Ufi granis  Seigneurs,  lefquellfi  deuoyent  firuir  en  la  Comédie  qu  on 
ffjieroit  reprefentertnU  mttifon  de  Cuifè  far  le  commandement  deiion- 
jei^neurlfKeuerendijïtme Cardmalde  Lorraine. 
PAR 

Pierre  de  Ronfârd  Vandomois. 


A    PARIS, 

DE  L'IMPRIMERIE  DE  ROBERT  ESTIENNE. 

M.    D.    L  I  X. 

Auec  Priiiilege  du  Roy. 


Fac-similé  du  litre  de  la  première  édition. 


ADVERTISSEMENT 
AU    LECTEUR 


Ami  Lecteur,  je  te  supplie  de  croire  que  tout  ce  petit  recueil 
estcrit  composé  avant  la  mort  du  feu  Roy,  &  différé  d'imprimer, 
à  cause  de  la  commune  tristesse  où  toute  la  France  estoit,  pour 
le  regard  d'un  si  piteux  accident.  Maintenant  il  sort  en  lumière, 
pour  estre  receu  de  toy,  s'il  te  plaist,  d'aussi  bonne  volonté  que 
de  bon  cueur  je  te  le  présente. 


DISCOURS 

A    TRESHAULT    ET   TRESPUISSANT  PrINCE, 

Monseigneur  le  duc  de  Savoye'. 


\'ous  Empereurs,  vous  Princes,  &  vous  Roys, 
Vous  qui  tenez  le  peuple  sous  vos  lois, 
Oyez  icy  de  quelle  providence 
Dieu  régit  tout  par  sa  haulte  prudence. 
Vous  apprendrez,  tant  soyez  vous  appris, 
Puis  vous  aurez  vous  mesnies  à  mespris, 
Et  cognoistrez  par  preuve  manifeste 
Que  tout  se  fait  par  le  vouloir  céleste, 
Qui  seul  va  l'homme  &  haussant  &  baissant  *  : 
Qui  d'un  berger  feit  un  Roy  trespuissant, 

Éditions.  —  Discours  à  Mgr  le  duc  de  Savoye...,  plaquette  de  1 559.  — 
Œuvres  {Vo'émt^,  1"  livre)  ijôoà  1578;  (Bocage  royal,  i"  partie)  1584 
«1587. 

Titre.  67  Discours  à  Monseigneur  le  Prince  de  Savoye  |  jT-yS...  le 
Duc  de  Savoye  |  S4  Discours  à  tresillustre  &  vertueux  Prince  Philebert 
duc  de  Savoye  &  de  Piémont  |  Sj  supprime  Discours 


1.  Emmanuel-Philibert,  dit  Tête  de  fer  (1528-1580).  Sur  ce  prince, 
V.  Moiitpleincliamp,  Hist.  d'Emmanuel  Philibert  (1692);  V.  de  Saint- 
Genis.  Hist.  de  Savoie,  5  vol.  (i868j  ;  Winifred  Stephens,  Margaret  of 
France  duchcsi  of  Savoy  (London,  Lane,  1911),  chap.  IX  et  X. 

Cette  pièce  fut  composée  après  la  signature  du  traité  de  Cateau-Cam- 
brésis  (5  avril  ISS9),  comme  le  prouvent  les  vers  251  et  suiv. 

2.  Début  inspiré  par  le  texte  biblique  :  Et  nunc,  reges,  intelligite  ; 
erudimini,  qui  judicatis  terram  (Psaumes,  II,  10),  repris  par  Bossuet  au 
début  de  VOraison  fun.  d' Henriette  de  France. 


158  DISCOURS    A    MONSEIGNEUR 

Et  un  grand  Roy,  pour  trop  se  mescognoisire, 

12  Entre  les  beufs  aux  champs  le  laissa  paistre'. 

C'est  du  grand  Dieu  le  jugement  treshault, 
C'est  son  advis,  contre  lequel  ne  fault 
Point  murmurer  :  mais  bien  à  bouche  close 

16  Comme  trcsjuste  approuver  toute  chose. 

Qui  oseroit  accuser  un  potier^, 
De  n'estre  expert  en  l'art  de  son  mestier, 
Pour  avoir  faict  d'une  masse  semblable 

20  Un  pot  d'honneur,  l'autre  moins  honorable? 

D'en  faire  un  grand,  l'autre  plus  estreci, 
Plomber  ccluy,  et  dorer  cestuy  ci, 
Ou  les  fesler,  ou  bien  si  bon  luy  semble, 

24  Quand  ils  sont  faicts,  les  casser  tous  ensemble? 

Les  pots  sont  siens,  le  seigneur  il  en  est  ', 
Et  de  sa  roue  il  fait  ce  qu'il  luy  plaist. 
Qui  voudroit  donc  accuser  d'injustice 

28  Le  TouTPUissANT,  comme  autheur  de  malice^, 

Si  d'une  masse  il  fait  un  Empereur, 
Et  de  la  mesme  un  povre  laboureur? 
S'il  pousse  en  bas  les  Rois  &  leurs  couronnes, 

II.  6o-6j  Ex.  d'un  gr.md  |  Ji-Sj  ttxU primitif 
la.  6j-S4  Kntreles  bccufs  permis!  longuement  paistre 
8-12.   JI-S4 giiilUuiflifiil  ifs  trri 

14-16.  S4  C'est  son  advis  :  murmurer  il  ne  faut  Contre  son  vueil,  & 
l'homme  à  bouche  close  Doit  approuver  tout  ce  que  Dieu  dispose 
9-16.  <^7  suf'prime  ces  huit  vers 
2}.  60-S4  Ou  les  fresler 
26.  S4  ce  qui  luv  plaist 
23-26.  Sj  supprime  ces  quatre  vers 


1.  Le  vers   lo  fait  allusion  au    roi   David,  et  les  deux    suivants  rap- 
pellent le  sort  du  roi  Nabuchodonosor. 

2.  Ici    commence    un   doveloppemcnt  tiré    de    Saint-Paul,    Ep.   aux 
Romttins,  ch.  IX,  versets  20  et  suiv. 

j.  C.-à-d.  :  il  en  est  le  maître. 

4.  Saint-Paul,  cp.  cit.,  ch.  IX,  versets  14  et  suiv. 


LE    DUC    DE   SAVOYE  I59 

ja  Et  s'il  fait  Rois  les  plus  basses  personnes  ? 

S'il  va  tournant  les  honneurs  comme  il  veult  ? 
Il  est  l'Agent,  c'est  la  cause  qui  peult, 
Nous,  ses  subjectsqui  recevons  la  forme, 

}6  Bonne  ou  mauvaise,  ainsi  qu'il  nous  transforme. 

Aucunesfois  il  nous  lève  aux  estats, 
Des  haults  estats  il  nous  dévale  en  bas, 
Nous  fait  fleurir  &.  flestrir  en  mesme  heure, 

40  Et  changeant  tout,  sans  changement  demeure  '. 

Il  ne  fault  point  pour  ma  cause  approuver 
Un  tesmoio[nao[e  es  histoires  trouver, 
[Ny  rechercher  les  histoires  antiques 

44  Ny  des  Romains  ny  des  hommes  attiques.] 

Toy,  Philibert,  Duc  des  Savoisiens, 
M'en  fourniras  plus  que  les  Anciens  : 
Doncques  à  toy  ma  parolle  j'addresse, 

48  Mettant  à  part  les  histoires  de  Grèce 

Et  des  Romains,  pour  te  chanter  ici 
Et  ton  bon  heur,  «Se  ton  malheur  aussi, 
Non  tout  du  long,  il  fauldroit  un  Homère, 

52  Mais  discourant  j'en  diray  le  sommaire. 

34,  84  II  est  agent,  seule  causa  qui  peut 

31-54.  8j  supprime  ces  quatre  vers 

35-36.  87  II  est  matière,  &  nous  sommes  la  forme,  Q.ui  à  son  gré  nous 
change  &  nous  transforme 

58.  67-84  Des  hauts  honneurs 

34-40.  71-84  guUlemetlent  ces  vers 

37-40.  87  supprime  ces  quatre  vers 

43-44.  ^^-78  omettent  ce  distique,  nécessaire  à  l'alternance  du  genre  des 
rimes.  Je  l'ai  rétabli  d'après  84-87 

45.  84-87  Philebert 

50.  67-78  Et  ton  honneur  |  84  texte  primitif 

49-52.  87  supprime  ces  quatre  vers 


I.  Ceci  vient  peut-être  encore  d'un  texte  biblique.  En  tout  cas,  on 
peut  y  voir  un  souvenir  de  la  définition  aristotélicienne  de  Dieu  :  le 
moteur  immobile. 


léO  DISCOURS   A    NONSEIGXEUR 

Quand  par  fortune,  ou  par  le  vueil  des  cieux, 
Le  père  tien  eut  veu  devant  ses  yeux 
Tout  son  pays  reduict  sous  la  puissance 

56  De  son  neveu,  un  puissant  Roy  de  France', 

Et  d'autre  part  qu'un  Empereur  plus  fort 
Le  maistrisoit  sous  ombre  de  support*, 
Et  que  ta  terre  en  ce  point  occupée, 

60  Ne  te  restoit  que  la  cappe  &  l'espée, 

Simple  Seigneur,  ayant  de  ta  maison 
Perdu  le  bien  sans  bien  grande  raison, 
Douteusement  cspiant  la  fortune 

64  Qui  ne  te  fui  qu'à  regret  opportune  : 

[«  Car  volontiers  le  sort  impétueux 
«  Rompt  le  desseing  de  l'homme  vertueux.] 
Qui  eut  pense  qu'après  tant  de  traverses, 

68  Que  les  beaux  faicts  de  tes  guerres  diverses 

En  ton  pays,  plus  grand,  t'eussent  remis, 
•     Estant  ami  de  tous  tes  ennemis  ? 

Qu'eusses-tu faict  après  tes  villes  prises» 

•j»  (Sans  nul  espoir  de  les  revoir  conquises) 

Voyant  ainsi  fortune  t'assaillir, 
Voyant  les  tiens  en  ton  aide  faillir, 


59.  Sj  Et  qu'en  ta  terre 

62.   yS-Sj  }'erdu  le  bien  contre  droict  &  raison 
6}.  S4-SJ  Tousjours  en  doute  espiant  la  fortune 

65-66.   jç-60  omettent  ce  disliijue  nécessaire  à  ralteinance  du  genre  des 
rimes.  Je  l'ai  rétabli  d'après  6j-8j 


1.  François  1",  neveu  du  duc  de  Savoie  Charles  III  le  Bon  par  sa 
mère  Louise  de  Savoie.  Après  les  conquêtes  du  F'ièmont  et  de  la  Savoie 
par  François  1",  il  ne  restait  plus  au  duc  que  le  territoire  de  Nice,  où  il 
se  réfugia  avec  sa  famille,  et  les  villes  d'Aostc,  Cuneo,  Fossano  et 
Verceil. 

2.  Charles-Quint,  qui  le  trompa  par  de  belles  promesses. 

3.  C.-à-d.  :  après  la  prise  de  tes  villes  (latinisme,  fréquent  encore  au 
XVII*  siècle,  notamment  chez  Racine). 


LE    DUC   DE   SAVOYE  I^i 

Et  d'autre  part  le  plus  grand  Roy  d'Europe 
76  T'enveloper  d'une  invincible  trope 

De  gens  armez,  contre  qui  les  torrents 
Des  haults  sommets  des  montagnes  courans, 
Bruyans,  tonnans,  d'une  course  escumeuse, 
80  Contre  qui  l'Alpe  &  sa  mine  orgueilleuse,  ' 

Son  front,  son  dos,  qui  semblent  despiter 
Les  plus  haults  cieux,  n'avoyent  sceu  résister  '  ? 
Qu'eusses  tu  faict,  sinon  perdre  courao-e, 
*4  Et  sans  espoir  faire  place  à  l'orale. 

Et,  pour  avoir  quelque  petit  support 
En  ton  malheur,  gaigacr  le  premier  port? 
Comme  un  nocher  battu  de  la  tourmente, 
*^  A  qui  le  Nord  plus  horriblement  vente, 

A  froissé  mast,  voiles  &  gouvernai, 
A  la  merci  d'un  orage  hyvernal. 
Vaincu  des  flots  sans  combatre  alencontre, 
92  Se  sauve  au  port  le  premier  qu'il  rencontre  : 

Ainsi  feis  lu  :  car  après  ton  malheur, 
Pauvre  de  biens,  &  riche  de  douleur. 
Ayant  perdu  ta  province  si  riche, 
96  Tu  veins  au  port  du  grand  Charles  d'Autriche  *, 

Prince  bénin,. qui  ne  t'abandonna, 
Ains  pour  ami  à  son  fils  te  donna  î  : 
Non  pas  traicté  comme  tu  devois  estre, 
00  Car  toy  grand  Duc,  autresfois  si  grand  maistre, 

86.  77  par  erreur  le  premier  le  port   (éd.  sitiv.  corr.) 
88.  60-yS  A  qui  le  Nord  qui  horriblement  vente 
71-106.  S4-SJ  suppriment  ces  trente-six  vers 


r.  Le  Piémont  conquis  par  la  France  en  1556  eut  successivement 
pour  gouverneurs  le  capitaine  Guillaume  du  Bellay,  le  prince  de  Melfe 
et  le  maréchal  de  Brissac  (ce  dernier  de  1550  à  1559). 

2.  L'empereur  Cbarles-Q.uint. 

3.  Le  futur  roi  d'Espagne  Philippe  II,  nommé  au  vers  102. 
Ronsard,  IX.  ,, 


l62  DISCOURS    A    MONSEIGNEUR 

Qui  commandois,  te  falloit  obéir. 
Pour  ne  te  faire  à  Philippes  hair  : 
Tu  fus  longtemps  en  la  Court  de  ce  Prince 

104  Sans  avoir  charge  en  toute  sa  province, 

Et  ta  vertu  qui  vive  se  celoit, 
Sans  instrument  oisive  se  roùilloit. 
Mais  quand  César  meit  ses  gens  en  campaigne 

108  Pour  chastier  les  Princes  d'Allemaigne  «, 

Lors  ta  vertu  qui  faveur  rencontra 
Plus  que  devant  illustre  se  monstra  : 
Et  feissi  bien,  que  I'E.mpereur,  qui  ores 

112  Ne  t'avancoit  en  nulle  charge  encores. 

Les  faicts  guerriers  de  ta  main  approuva, 
Et  aux  honneurs  les  plus  haults  t'eleva  : 
Mais  ton  attente  estoit  désespérée 

116  De  regaigner  ta  terre  désirée. 

Quand  des  François  François  le  Roy  fut  mort. 
Son  hls  régna  plus  que  le  père  fort  », 
Qui  de  chevaux,  de  piettons,  de  gendarmes 

120  Remplit  l'haie,  &  meit  l'Espagne  en  armes, 

Serra  l'Anglois  en  son  rampart  marin  î, 
Et  courageux  alla  boire  du  Rhin  ^  : 
Qui  par  prouesse  &  par  ruze  de  guerre 

107.  S.f  Or  quand  César  |  Sj  remplace  ce  vers  et  le  suivant  par  ce  dis- 
tique, nitlachè  au  lers  70  :  Comme  celui  que  Mavors  accompagne  Sous 
la  faveur  du  monarque  d'Espagne 


1.  Les  princes  protestants  révoltés  contre  Charles-Quint  (nomme  ici 
César,  comme  au  tome  VII,  p.  s)  s'étaient  groupés  dans  la  ligue  de 
Smalkalde.  et  avaient  signe  une  alliance  avec  François  I"  en  1532. 

2.  Henri  II,  qui  succéda  à  son  pcre  en  avril  1547. 

5.  C.-à-d.  :  confina  les  Anglais  dans  leur  ile,  leur  ayant  enlevé  les 
villes  de  Boulogne,  Calais  e"t  Guiues,  leurs  dernières  possessions  en 
France. 

4.  Cf.  VOdr  au  Rc\  de  15SS  (au ♦tome  VII,  p.  jo,  vers  112)  et 
VHymtie  de  Henry  II  (au  tome  VIII.  p.  37.  vers  605  et  suiv.). 


LE    DUC    DE   SAVOYE  j^Z 

'34  Se  feit  seigneur  du  reste  de  ta  terre  '  : 

Qui  fut  assez  ^  pour  perdre  tout  espoir 
De  plus  jamais  ton  doux  pays  revoir, 
Ni  tes  subjects,  comme  chose  impossible, 
"8  Estant  vaincu  d'un  vainqueur  invincible  : 

Et  toutesfois  ta  vertu  tant  osa, 
Qu'à  la  grandeur  du  vainqueur  s'opposa. 
Car  quand  les  Rois  &  d'Espagne  &  de  France, 
iî2  L'un  contre  l'autre  armèrent  leur  puissance, 

Par  ton  moyen  l'Espagnol  assembla 
Premier  son  camp,  dont  la  France  trembla. 
Lors  tu  rompis  les  muis  comme  une  foudre 
156  De  Terouane,  &  meis  Hedin  en  poudre, 

Et  comme  un  feu  qui  s'apparoist  es  cieux. 
Aux  nautonniers  signe  prodigieux, 
Tu  t'apparus,  &  brullant  nos  villages 
'40  Tu  nous  comblas  de  cent  mille  dommages  J  : 

Et  monstras  bien  en  te  monstrant  vainqueur, 
Perdant  ton  bien  n'avoir  perdu  le  cueur. 
Long  temps  après  la  Fortune  ennemie 
144  A  tes  desseins  se  voulut  rendre  amie, 

Pour  te  remettre  en  ton  premier  honneur, 
Et  pour  ce  faire  appela  le  Bon-heur  4. 

Bon-heur  (dict  elle)  il  est  temps  de  permettre 
148  A  ce  grand  Duc  qu'il  se  puisse  remettre 

1.  V.  les  Commentaires  de  Monluc,  éd.  P.   Courteault,  tomes  I  et  II 

2.  tj.-a-d.  :  ce  qui  suffit. 

3.  L'échec  de  Charles-Quint  devant  Metz  ayant  gravement  atteint  son 
prestige,  il  essaya  de  le  faire  oublier  en  assaillant  la  Picardie  au  début 
le  1555  et  en  ordonnant,  comme  son  aïeul  Charles  le  Téméraire  des 
atrocités  inutiles,  telles  que  la  destruction  de  Thérouanne,  qu'il  détrui- 
sit de  fond  en  comble.  ^ 

4.  Fortune,  Bon-heur,  plus  loin  Victoire  et  Paix,  abstractions  per- 
sonnifiées, héritage  du  moyen  âge,  très  fréquent  chez  Ronsard,  qui  en 
avait  bien  compris  la  valeur  poétique. 


l6^  DISCOURS    A    MONSEIGNEUR 

En^son  pays,  je  l'av  trop  offensé, 

Il  fault  qu'il  soit  par  moy  recompensé 

D'un  double  honneur,  l'un  de  vaincre  à  la  guerre, 

iSi  L'autre,  d'avoir  par  amitié  sa  terre. 

C'est  un  guerrier  lequel  n'ha  son  pareil 
Ni  en  vertu,  en  combat,  ni  conseil, 
Auquel  ma  main  si  longtemps  despitée 

156  A  dérobé  sa  gloire  méritée  : 

Mais  maintenant  je  le  veux  élever. 
Pource,  Bon-heur,  déloge  pour  trouver 
En  quelque  part  la  Victoire,  &  la  meine 

160  Où  ce  grand  Duc  est  campé  dans  la  plaine. 

\'ous  deux  ensemble  allez  dedans  son  ost, 
Et  le  poussant  dites  luy,  que  bien  tost 
Dresse  ses  pas  vers  la  forte  muraille 

164  De  Saint-Quentin  pour  gaigner  la  bataille  '. 

Faites  qu'en  ordre  il  guide  les  Germains, 
Son  plus  grand  heur  doit  venir  de  leurs  mains  : 
Et  que  sans  creinte  il  combatte  l'armée 

168  Que  j'ay  pour  luy  à  la  fuite  animée. 

De  là  son  heur,  de  là  son  bien  dépend, 
Par  ce  moyen  il  se  doit  faire  grand, 

15$.  6J-S4  A  qui  ma  main 


I.  l:mm.»iuiel-Piulibert  avait  été  mis  par  Philippe  II  à  l.i  tête  d'une 
arnue  Je  ^0.000  honmes,  qui  devait  envahir  la  France  par  le  Nord. 
Pour  l'arrêter,  le  gouverneur  de  Picardie,  l'amiral  Gaspard  de  Coligny, 
vint  se  jeter  avec  quelques  centaines  de  soldats  dans  la  place  de  Saint- 
Quentin,  en  attendant  que  Montmorency  put  accourir  avec  l'ariiiée 
rovale.  Mais,  quand  cette  armée  essaya  d"entrer  dans  Saint-Quentin  en 
traversant  la  Somme,  les  maladresses  du  connétable  la  conduisirent  à  une 
catastrophe;  elle  fut  en  partie  massacrée,  en  partie  prisonnière  (10  août 
1557).  —  C'est  donc  autant  l'impéritie  du  général  français  que  le  génie 
militaire  du  prince  savoisien  qui  causa  notre  désastre,  désastre  qui  eut 
pu  être  fatal  .i  notre  capitale,  si  les  Espagnols,  au  lieu  de  s'attarder  au 
siège  de  Saint-Quentin,  avaient  pu  exploiter  à  fond  leur  succès. 


LE    DUC    DE    SAVOYE  165 

Doit  acquérir  une  gloire  éternelle, 

172  Et  recouvrer  sa  terre  paternelle. 

A  peine  eut  dict,  que  Bon-heur  s'éleva, 
Et  vistement  la  \'ictoire  trouva. 
Victoire  avoit  de  grans  aelles  dorées, 

176  Bien  peu  s'en  fault  des  Princes  adorées  : 

Son  œil  estoit  douteux  &  mal  certain. 
Son  front  sans  poil,  inconstante  sa  main  : 
Elle,  &  ce  Dieu,  dedans  le  camp  entrèrent 

180  Où  ce  grand  Prince  en  armes  rencontrèrent. 

Va  (dict  ce  Dieu)  la  \'ictoire  est  pourtoy. 
Va  vistement,  comba  le  camp  du  Roy  : 
Tu  tourneras  tes  ennemis  en  fuite  ', 

184  Ayant  \'ictoire  &  moy  pour  ta  conduite  : 

Car  autrement  sans  l'aide  de  nous  deux, 
Le  faict  seroit  de  ta  part  hazardeux. 

Atant  2  se  teut  le  Bon-heur,  qui  à  l'heure 

188  Entra  cheztoy  pour  y  faire  demeure. 

De  tels  propos  lors  toy  epoinçonné. 
Ayant  ton  camp  bravement  ordonné, 
Aussi  soudain  qu'un  torrent  des  montagnes 

192  A  gros  bouillons  tombe  sur  les  campagnes, 

Perdant  l'espoir  du  povre  laboureur  : 
Aussi  soudain  tout  rempli  de  fureur, 
D'ire,  d'ardeur,  de  cueur  &  de  prouesse, 

196  Tu  renversas  la  Françoise  jeunesse 

175.   jS-S4  de  gratis  ailes 


1.  Ou  bien  ce  vers  signifie  simplement  :  tu  les  mettras  en  fuite  ;  ou 
bien  il  exprime  avec  précision  la  manœuvre  qu'opéra  le  duc,  qui  «  tourna.  » 
eu  effet  notre  armée,  exposée  au  feu  nourri  des  arquebusiers. 

2.  •■Mors.  On  trouve  ce  mot  tantôt  bloqué  ainsi,  tantôt  en  deux  syl- 
labes séparées. 


l66  DISCOURS   A    MONSEIGNEUR 

La  lance  au  poing,  &  pavas  tous  les  champs 
De  mors  occis  sous  tes  glaives  tranchans. 
La  Paix  adonc,  qui  du  Trône  céleste 

200  \' eit  les  effects  de  la  guerre  moleste, 

Et  que  le  Monde  erroil  tout  desvestu 
De  foy,  d'honneur,  d'amour,  &  de  vertu, 
En  souspirant  s'addressa  vers  son  père, 

204  Et  de  tels  mots  commença  sa  prière  : 

Si  des  mortels  tu  has  quelque  souci, 
Père  éternel,  ne  les  souffres  ainsi 
S'entre-tuer  comme  bestes  sauvages, 

208  Ains  d'un  accord  addouci  leurs  courages. 

Le  sang  versé  des  meurtres  mutuels 
Siet  aux  Lyons,  &  aux  Tygres  cruels. 
Non  aux  humains  conviennent  les  querelles 

212  Que  par  le  nom  de  tes  fils  tu  appelles  ', 

Et  qui  ensemble  en  fermeté  d'esprit, 
Sont  baptizez  en  ton  fils  Jésus  Christ. 
Pour  ce.  Seigneur,  en  ma  faveur  te  plaise 

216  Fléchir  leurs  Rois,  &  leurs  guerres  appaise. 

Ainsi  à  Dieu  ceste  vierge  parla. 
Quand  du  hault  ciel  en  terre  dévala 
Pour  y  trouver  un  Charles  vénérable  *, 

220  Un  Anne  aussi  de  France  Connestable  3, 

Ausquels  sa  voix  ainsi  elle  addressa. 
Et  dans  leurs  cueurs  sa  parole  laissa  : 

Ne  souffre  plus,  tov  Charles,  qui  as  prise, 

224  Grand  Cardinal,  la  charge  de  l'Eglise, 

204.  78-84  Et  de  tels  mots  adoucit  sa  cholere 


1.  C.-à-d.  :  que  tu  appelles  tes  fils. 

2.  Charles  de  Guise,  cardinal  Je  Lorraine. 
j.  Le  connétable  Anne  de  Montmorency. 


LE   DUC    DE    SAVOYE  167 

Que  les  Chrestiens  de  meurtres  inhumains 
Oublians  Dieu  ensanglantent  leurs  mains  : 
Tu  en  auras  par  les  peuples  estranges 

328  De  tous  costez  immortelles  louanges, 

Et  des  François  seras  en  chacun  lieu 
Avec  ton  Frère  '  honoré  comme  un  Dieu. 
Toy  d'autre  part,  Connestable  de  France, 

252  Perdant  la  guerre  ourdi  une  alliance 

Entre  ces  Rois,  &  les  conjoins  amis 
Autant  ou  plus  qu'ils  furent  ennemis  *  : 
A  deux  genoux  toute  France  t'en  prie, 

236  Humble  après  toy  toute  l'Europe  crie, 

Que  ta  bonté  la  vueille  délivrer 
Du  cruel  Mars  qui  tant  l'a  sceu  navrer, 
Si  que  sa  playe  est  encores  ouverte, 

240  Et  n'y  a  main,  tant  elle  soit  experte, 

Sinon  la  tienne,  &  du  grand  Cardinal, 
Qui  puissent  bien  la  curer  de  son  mal. 
Or  de  sa  part  chacun  de  vous  essaye 

244  De  lui  guérir  sa  misérable  playe  : 

Tentez  les  cueurs  de  vos  Rois  animez, 
D'un  dur  rocher  ils  ne  sont  pas  formez. 
Ils  n'ont  sucé  le  laict  d'une  Tygresse, 

248  Ils  sont  liumains,'&;  toute  gentillesse, 

255.  On  Ut  en  sp-JS  conjoints  (éd.  suiv.  con.) 
254.  S4  Souvent  amis  on  voit  les  ennemis 
236.  yS  Pleine  de  maux  toute  l'Europe  crie 
255-250.  84  supprime  ces  sei^e  vers 


r.  François  de  Guise,  qui  au  moment  de  la  défaite  de  Saint-Quentin 
était  malheureusement  eng.igé  dans  une  expédition  très  inopportune 
en  Italie,  et  revint  compenser  cette  défaite  par  la  prise  de  Calais  et  de 
Guines. 

2.  Le  connétable,  tout  prisonnier  qu'il  fût,  joua  un  rôle  actif  durant 
les  négociations,  pressant  fébrilement  le  roi  de  signer  une  paix  qui 
assurerait  sa  propre  délivrance. 


l68  DISCOURS    A    MONSEIGNEUR 

Honnesteté,  courtoisie,  &  douceur 

Comme  à  Chrestiens  habitent  dans  leur  cueur. 

Je  suis  la  Paix  du  ciel  vers  vous  venue. 

252  Et  ce  disant,  elle  rompit  la  nue 

Qui  la  couvroii,  &  de  rayons  ardans 
Leur  enflamma  tout  le  cueur  au  dedans, 
Encouragez  du  désir  de  parfaire 

256  Entre  deux  Rois  un  accord  nécessaire. 

Ce  qui  fut  faict,  car  après  maint  discord 
Et  maint  débat  ils  ontestrainct  l'accord, 
Qui  tient  serrez  en  amitié  nos  Princes, 

260  Donnant  repos  à  toutes  nos  provinces, 

Et  par  lequel  te  fut  aussi  rendu 
Ton  beau  pays  que  tu  avais  perdu  ', 
Estant  ami  maintenant  de  la  I-rance, 

264  Que  tu  voulois  saccager  pnr  outrance, 

Contre  laquelle  en  fureur  tu  avois 
Ceinct  ton  espée  &:  vestu  le  harnois 
Pour  la  dcstruire  :  ô  jugement  des  hommes! 

268  Et  maintenant  tu  aimes,  &  tu  nommes 

Le  Rov  ton  frère,  en  lieu  de  le  nommer 
Ton  ennemi,  &;  ton  courroux  amer 

260.  6-J-S4  à  toutes  ses  provinces 


1.  Ce  n'est  pas  ce  que  notre  roi  fit  de  mieux.  On  rendait  au  duc,  sans 
compensations,  ses  territoires  de  Bresse,  Bugey,  Valromey,  Savoie  et 
Piémont,  à  l'exception  de  cinq  villes  au  del.i  des  Alpes  :  Turin,  Chieri, 
Pinerolo  (l'ignerol),  Cliivasso  et  Villeneuve  d'Asti  ;  encore  ne  devaient- 
elles  ctrc  occupées  par  la  France  que  militairement  ;  elle  n'y  avait  pas  le 
contrôle  des  tînances,  ni  du  gouvernement  civil,  ni  de  la  justice.  Cet 
arrangement  ne  pouvait  satislaire  personne  et  devait  engendrer  de  fré- 
quentes querelles.  Les  contemporains  français  critiquèrent  fort  le  traité 
du  Cateau,  notamment  François  de  Guise.  .Monliic,  Brissac,  Tavannes, 
non  sans  raison,  car,  pour  le  moins,  le  Piémont  aurait  pu  servir  d'ins- 
trument d'échange  contre  la  Savoie,  province  nécessaire  à  notre  unité 
territoriale,  d'autant  plus  que  les  Espagnols  admettaient  déj.i  le  prin- 
cipe des  frontières  naturelles. 


LE    DUC    DE    SAVOYE  1 69 

En  amitié  pour  tout  jamais  tu  changes, 

27J  Et  des  François  par  la  paix  tu  te  vanges. 

Voylà  comment,  quand  le  Dieu  qui  tout  voit 
A  veu  qu'assez  la  Fortune  t'avoit 
Importuné,  t'a  descouvert  sa  face, 

276  Te  bienheurant  de  sa  divine  grâce  '  : 

Et  t'a  faict  voir  qu'il  est  le  Tout  puissant, 
Qui  va  le  Prince  &  haussant  &  baissant 
Comme  il  luy  plaist,   &  fait,  quand  il  nous  taste, 

380  De  nous  ainsi  qu'un  potier  de  sa  paste  ^. 

Or  tu  n'as  pas  comme  par  un  destin 
Mis  seulement  ton  entreprise  à  fin. 
De  retirer  tes  terres  détenues 

384  Qui  sous  ta  main  volontiers  sont  venues, 

Oij  tes  Aveux,  un  peu  moindres  que  Rois, 
Par  si  tong  temps  avoient  donné  leurs  lois  : 
Tu  as  aussi  comme  par  destinée 

288  La  Sœur  du  Roy  pour  espouse  emmenée, 

La  Marguerite,  en  qui  toute  bonté 
Honneur,  vertu,  douceur,  &  majesté, 
Toute  noblesse  &  toute  courtoisie, 

293  Ont  dans  son  cueur  leur  demeure  choisie  : 

La  Marguerite  unique  sœur  du  Roy, 
Fille  d'un  Roy  de "mesme  sang  que  toy, 

277-280.   ^l-^8  gnilhmetlent  ces  vers 
275-280.  S4  supprime  ces  huit  vers 

109-280.  Sj  supprime  tout  ce  qui  restait  de  ce  long  passage  après  les  sup- 
pressions de  S4,  soit  cent  quarante-huit  vers. 

285.  jd-Sj  En  regaignant  tes  terres  détenues 
285.  On  lit  en  ^^-ôj  moindre  {éd.  suiv.  corr.) 
295-500.  84-Sj  suppriment  ces  huit  vers 


1.  C.-à-d.  :  te  gratifi.int,  te  favorisant  de  sa  grâce. 

2.  Rappel  du  texte  de  Saint-Paul,   cité  plus  haut,  que  la  vie  d'Er 
manuel-Philibert  est  venue  confirmer. 


170  DISCOURS   A   MONSEIGNEUR 

Et  ta  cousine  &  ta  femme  '  :  en  la  sorte  * 

296  Ce  Dieu  puissant,  qui  la  tempeste  porte, 

Pour  son  espouse  a  prins  la  hault  es  deux 
Sa  sœur  Junon,  la  Princesse  des  dieux, 
Qui  du  sourcil,  comme  grave  Matrone  ', 

300  Gouverne  tout  assise  dans  son  throne. 

Et  bien  que  mille  &  mille  grans  Seigneurs, 
Riches  de  biens,  de  peuples,  &  d'honneurs, 
La  Marguerite  en  femme  eussent  requise, 

304  La  Destinée  à  toy  l'avoit  promise. 

Pour  jouir  seul  de  ce  bien  désiré. 
Pour  qui  maint  Prince  avoit  tant  souspiré. 
Or  cestc  Viergk  en  vertus  consommée 

508  D'un  cueur  trcshault  desdaignoit  d'estre  aimée, 

Et  comme  un  roc  qui  repousse  la  mer. 
Hors  de  son  cueur  poussoit  le  feu  d'aimer  *  : 
Comme  un  Phénix  que  l'amour  ne  tourmente 

31a  Vit  seul  à  luy,  de  luy  seul  se  contente, 

Et  ne  veult  point  ailleurs  s'apparier. 
Mais  de  luy  seul  soy  mesme  s'allier  : 
Ainsi  seulette,  &  sans  désir  extrême 

3 16  D'aimer  autruy,  la  Vierge  aimoit  soymesme, 

Et  sans  daigner  une  autre  amour  tenter. 
De  son  amour  se  vouloit  contenter. 

311-518.  S^-Sy  suppriment  ces  huit  vers 


1.  La  sœur  de  Henri  II.  qui,  par  son  mariage,  devint  duchesse  de 
Savoie,  était  la  cousine  de  son  mari  par  sa  grand' mère  paternelle  Louise 
de  Savoie.  Voir  le  Chant  pastoral  qui  suit. 

2.  C.-à-d.  :  de  la  même  façon.  Ce  rapprochement  entre  le  duc  de 
Savoie  et  Jupiter  est  inattendu  et  très  force. 

5.  Souvenir  d'Horace,  qui  dit  «  matrona  Juno  *,Carm.,  III,  4,  59 
(déjà  vu  au  tome  Vlll,  p.  192). 

4.  Rimes  phonétiques  ;  v.  ci-dessas  VExbortaiion  pour  la  paix,  note 
du  vers  10. 


LE    DUC    DE    SAVOYE  I7I 

Ainsi  qu'on  voit  une  belle  jenisse, 

320  A  qui  le  col  n'est  pressé  du  service, 

Loing  de  toreaux  par  les  champs  se  jouant, 

Aller  du  pied  l'arène  secouant, 

Hausser  le  front,  &  marcher  sans  servage 

324  Où  son  pied  libre  a  guidé  son  courage. 

Sans  point  avoir  cncores  alentour 
Du  cueur  senti  les  aiguillons  d'amour  : 
Ainsi  marchoit  &  jeune  &  toute  belle 

328  Et  toute  à  soy  la  royale  Pucelle. 

Elle,  ignorant  les  faux  allechemens 
Du  faux  Amour,  &  ses  attouchements. 
Ses  feux,  ses  arcs,  ses  flèches,  &  sa  trousse, 

3  52  Et  le  doux  fiel  de  Venus  aigre-douce, 

Suyvoit  Minerve,  &  par  elle  approuvez 
Estoyent  les  arts  que  Pallas  a  trouvez  '. 
Aucunesfois  avec  ses  Damoiselles, 

336  Comme  une  fleur  assise  au  milieu  d'elles, 

Tenoit  l'aiguille,  &  d'un  art  curieux 
Joignoit  la  soye  ficTor  industrieux 
Dessus  la  toile,  ou  sur  la  gaze  peinte 

540  De  fil  en  fil  pressoit  la  laine  teinte 

En  bel  ouvrage  ",  &  si  bien  l'ageançoit 

521.  6o-Sj  Loing  des  toreaux 

329-554.  Sj  remplace  ces  six  vers  par  ce  distique  :  Comme  une  Nymphe 
errante  par  les  bois,  Q.ui  suit  Diane,  &  porte  son  carquois 
538.  78-Sj  la  soye  à  l'or 
341.  j8-8j  Et  d'un  tel  soin  son  ouvrage  ageançoit 


1.  Pour  ce  rapprochement  entre  Marguerite  de  France,  sœur  de 
Henri  II,  et  Minerve,  voir  l'ode  pindarique  qu'elle  a  inspirée,  au  tome  I, 
p.  72,  et  la  note  3  de  la  page  74,  et  l'Hymne  de  Henry  H,  au  t.  'VIII, 
p.  50. 

2.  A  cette  époque  et  jusqu'au  règne  de  Henri  III,  les  sièges  garnis 
étaient  rares.  On  se  contentait  de  garnitures  mobiles,  carreaux  et  tapis. 
D'où  le  nombre  considérable  de  ces  garnitures,  que  reines  et  grandes 


172  DISCOURS    A    MONSEIGNEUR 

Q.iie  d'Arachné  le  mestier  effacoit  '. 

Mais  plus  son  cueur  elle  addonnoit  au  livre, 

344  A  la  lecture,  à  ce  qui  fait  revivre 

L'homme  au  tombeau,  &  les  doctes  mestiers 
De  Caliiope  exerçoit  volontiers, 
En  attendant  que  Fortune  propice 

348  Eust  ramené  toy  son  espoux  Ulysse, 

Seule  en  sa  chambre  au  logis  t'attendoit, 
Et  des  amans  chaste  se  defendoit  ^. 
Mais  quand  tu  veis  sauteler  la  fumée 

5S2  De  ton  pays  ^,  elle  in-accoustumée 

Du  feu  d'aimer,  par  un  irct  tout  nouveau 
Receut  d'Amour  tout  le  premier  flambeau. 
Qui  déglaça  sa  froidure  endormie, 

5S6  Et  de  farouche  il  la  rendit  amie  : 

Fléchit  son  cueur,  lequel  avoit  appris 

548.  S4SJ  son  futur  Ulysse 
3)6.  Sy  en  fist  u  boune  amie 


dames  passaient  leur  temps  à  confectionner  et  à  broder.  L'inventaire  de 
Catiierine  de  .McJicis  ne  signale  pas  moins  de  380  carreaux  dans  un  seul 
coffre,  les  uns  de  tapisserie  au  point,  les  autres  de  broderie  d'or  et 
argent  sur  soie  et  sur  toile  d'or  ;  nombre  d'entre  eux  avaient  été  bro- 
dés de  ses  propres  mams  (cf.  K.  de  Felice,  Le  meuble  français  du  moyen 
âge  à  Loiiii  XUl,  Hachette,  2*  partie,  p.  75  et  suiv.). 

1.  Souvenir  d'Ovide,  Mél.,  vi,  vers  i  à  145. 

2.  Allusion  à  Pénélope  et  à  scs  prétendants  pendant  l'absence 
d'Ulysse  ;  mais  aussi  à  ce  fait  que  dés  1538,  à  l'entrevue  de  Nice,  où 
résidait  alors  le  duc  de  Savoie  Charles  III,  dépoisédé  de  scs  biens  par 
son  neveu  François  !•',  il  avait  été  fortement  question  de  fiancer  la  prin- 
cesse française,  alors  .igée  de  quinze  ans,  avec  son  cousin  le  jeune 
Emmanuel,  âgé  de  dix  ans.  et  depuis  lors  3.  plusieurs  reprises,  notam- 
ment en  i5>5  et  1554;  le  seul  obstacle  au  mariage  venait  de  ce  que  ce 
prince  «  sans  terre  »  ne  paraissait  plus  un  parti  sortable  pour  la  fille, 
puis  pour  la  sœur  d'un  roi  de  France,  surtout  depuis  qu'il  avait  passé 
dans  le  camp  ennemi.  C-:t  obstacle  une  fois  levé  par  le  traité  du  Cateau, 
le  mariage  projeté  vingt  ans  plus  tôt  pouvait  enfin  avoir  lieu. 

3.  Souvenir  d'Homère,  O./..  I.  57  et  suiv.,  que  Ronsard  avait  déjà 
exploite  dans  l'Hymne  de  la  Mari  (tome  VIH,  p.  169)  et  du  BelLiy  dans 
le  fameux  sonnet  des  Rr-^iels  :  Heureux  qui  comme  Ulysse... 


LE    DUC    DE    SAVOYE  173 

D'avoir  Venus  &  ses  jeux  à  mespris. 
Et  comme  on  voit  une  glace  endurcie 

560  Sous  un  printemps  s'escouler  addoucie, 

Ainsi  le  froid  de  son  cueur  s'escoula, 
Et  en  sa  place  un  Amour  y  vola  : 
Voyant  celuy  auquel  ains  qu'estre  née 

564  Pour  femme  estoit  par  destin  ordonnée. 

Or  vivez  donc,  heureusement  vivez, 
Et  devant  l'an  un  enfant  concevez 
Qiii  soit  à  perc  &  à  mère  semblable, 

368  D'un  beau  pourtraict  à  tous  deux  aggreable  : 

\'ivez  ensemble,  &  d'un  estroict  lien 
Joignez  tous  deux  le  sang  Savoisien 
Et  de  \'alois  en  parHiicte  alliance  : 

J72  Si  qu'à  jamais  soupçon  &  défiance 

Soit  loing  de  vous,  &  en  toutes  saisons 
La  Paix  fleurisse  entre  vos  deux  maisons. 
De  ligne  en  ligne  ',  &  sur  les  fils  qui  d'elle 
Naistront  après  d'une  race  éternelle  ^. 

358.  On  Ut  en  jp-6o  ses  yeux  {éd.  suiv.  corr.) 


1.  C.-à-d.  :  de  génération  en  génération. 

2.  De  ce  mariage  naquit  Charles-Emmanuel  I",  dit  le  Grand,  duc  de 
Savoie  de  1580  à  1^650,  dont  le  fils,  Victor-Amédée  I"  épousa,  lui  aussi, 
une  princesse  française,  Christine,  fille  de  Henri  IV. 


174  CHANT    PASTORAL 

CHANT  PASTORAL, 
A  Madame  Marguerite  Duchesse  de  Savoye  '. 

J'estois  fasché  de  tant  suivre  les  Rois, 
Et  pour  la  Court*  je  me  perdois  es  bois 
Seul  à  part  moy  sauvage  &  solitaire, 
Loing  des  Seigneurs,  des  Rois,  &  du  vulgaire. 

Éditions.  —  Chant  pastoral...,  à  la  suite  du  Discours  de  Mgr  le  duc  de 
Savoye...,  1559.  —  Œmres  (Pocmcs.  i"  livre)  1560;  (Elégies,  }•  livre) 
1567  a   157}  ;  (Fclogues)  1578  à  1587. 

Titre,  if^  Ch.int  pastoral  à  tres-illustrc  li'c  vertueuse  Princesse  Madame 
Marguerite  Je  l-rance  Duchesse  Je  Savoye  |  Sj  Monologue  ou  Chaut 
pastoral  (/<j  suite  comme  enS4) 

1.  yS  Je  m'ennuyois  de  la  pompe  des  Rois  |  S4-Sj  Je  me  faschois  de 
la  pompe  des  Rois 

2.  -jS-S^  je  vivois  par  les  bois  |  Sj  j'errois  entre  les  bois 


1.  Cette  pièce  fut  composée  avant  le  mariage  de  la  princesse  Margue- 
rite, et  non  pas  après,  comme  on  pourrait  le  croire  p.ir  le  titre  et  par  les 
allusions  du  texte.  Toute  la  Cour  savait  que  l'une  des  clauses  du  traité 
de  Catc.iu-C.imbrésis  était  l'union  de  cette  princesse  et  du  duc  de  Savoie 
et  que  la  cérémonie  officielle  devait  avoir  lieu  aux  environs  du  i"  juil- 
let ;  on  pouvait  donc  en  parler  comme  d'une  chose  faite.  Le  contrat  fut 
signé  le  27  juin  au  palais  des  Tournelles  ;  le  mercredi  28  eut  lieu  la 
cérémonie  des  fiançailles  et  le  mariage  fut  détinitivement  fixé  au  mardi 
suivant  ^  juillet.  Les  préparatifs  ccmmencèrent  à  Notre-Dame,  au  palais 
de  Justice  et  aux  Tournelles.  Mais  tout  fui  arrêté  par  l'accident  mortel 
du  roi  au  tournoi  du  30  juin.  Pourtant,  à  la  demande  du  roi  moribond, 
le  mariage  eut  lieu,  mais  ce  fut  s.ins  aucune  pompe,  la  nuit  du  9  au 
10  juillet,  dans  la  chambre  d'l!lisabeth  de  France,  au  palais  des  Tour- 
nelles, et  le  roi  mourut  le  10.  Cf.  A.  de  Ruble,  I^  traité  de  Cateau- 
Camhrcsis  (Paris,  Labitte,  1889)  ;  \\'inifred  Stephens,  Margartt  of  Franu 
Duchess  of  Savoy  {Lon Aon,  I-ane,  191 1);  L.  Y<.om\cx ,  Origines  politiques 
des  guerres  de  religion,  tome  II,  pp.  379  à  388  (Paris,  1914).  —  Ron- 
sard dit  lui-même  dans  l'Avertissement  au  lecteur  (ci-dessus,  p.  156) 
que  ce  chant  pastoral  fut  composé  •  avant  la  mort  du  roi  ».  Si  l'on  tient 
compte  aussi  du  vers  15.  qui  place  la  scène  champêtre  au  mois  de  mai 
et  des  allusions  de  la  fin  à  l'Epithalanic  écrit  par  Du  Bellay,  on  peut 
dater  sa  composition  de  la  première  quinraine  de  juin. 

2.  C.-à-d.  :  à  la  place  de  la  Cour,  au  lieu  d'être  à  la  Cour.  Ce  sens  est 
indiqué  par  les  vers  5  .1  14. 


A   MADAME   MARGUERITE  I75 

Plus  me  plaisolt  un  rocher  bien  pointu, 
Un  antre  creux,  de  mousse  revestu, 
Un  long  destour  d'une  seule  vaiée  ', 

8  Un  vif  surjon  d'une  onde  reculée  ^, 

Un  bel  esmail  qui  bigarre  les  fleurs, 
Voir  un  beau  pré  tapissé  de  couleurs, 
Ouir  jazer  un  ruisseau  qui  murmure, 

12  Et  m'endormir  sur  la  jeune  verdure, 

Qu'estre  à  la  Court,  &  de  poursuivre  en  vain 
Un  faulx  espoir  qui  me  déçoit  la  main  '. 
Au  mois  de  May  que  l'Aube  retournée 

16  Avoit  desclos  une  belle  journée. 

Et  que  les  voix  d'un  million  d'oiseaux, 

Comme  à  l'envi  du  murmure  des  eaux. 

L'un  hault,  l'un  bas  comptoyent  leurs  amourettes 

ao  A  la  rousée,  aux  vents  &  aux  fleurettes, 

Et  que  du  ciel  mille  perles  tomboyent 
Dessus  les  fleurs,  qui  rondes  s'assembloyent 
Pour  abbreuver  les  gentilles  abeilles 

24  Qui  de  moissons  ont  les  cuisses  vermeilles  : 


8.  71-57  vif  sourjon 

15-14.   jS-Sj  Q.u'estre  à  la  Court,  &  mendier  en  vain  Un  faux  espoir 
qui  coule  de  la  main 
16.  6y-S/  Avoit  esclose 

19.  yS-Sj  Qui  haut  qui  bas  contoient  leurs  amourettes 
22.   7<S  Sur  les  jardins,  &  rondes  s'assembloient 
21-24.  S4-8j  suppriment  ces  quatre  vers 


1.  C.-à-d.  :  d'une  vallée  solitaire,  isolée. 

2.  C.-à-d.  :  la  source  jaillissante  d'une  onde  qui  se  dérobe  aux  regards. 
Le  mot  surgeon  a  déjà  été  vu  sous  la  forme  sourgeon,  avec  le  même  sens, 
au  tome  III,  p.  126,  vers  130.  11  en  a  un  tout  autre  aujourd'hui,  celui 
d'un  rejeton  qui  sort  du  pied  d'un  arbre. 

5.  Allusion  aux  démarches  infructueuses  du  poète  pour  obtenir  un 
prieuré  ou  une  abbave,  dont  il  se  plaignait  depuis  1554.  Voir  les 
tomes  VI,  VII  et  Vllf. 


176  CHAKT    PASTORAL 

Lors  que  le  ciel  avec  la  terre  rit  ', 
Lors  que  tout  arbre  en  jeunesse  fleurit, 
Que  tout  sent  bon,  &  que  la  douce  terre 

28  Ses  riches  biens  de  son  ventre  desserre, 

Toute  joveusc  en  son  enfantement  : 
Errant  tout  seul  tout  solitairement, 
J'entre  en  un  pré,  du  pré  en  un  bocage, 

31  Ht  du  bocage  en  un  désert  sauvage. 

Où  j'avisay  un  pasteur  qui  portoit 
Dessus  le  dos  un  habit  qui  esloit 
De  la  couleur  des  plumes  d'une  grue  : 

36  Sa  panetière  à  son  costé  pendue 

Estoit  d'un  loup  ^,  &  de  la  dure  peau 
D'un  ours  pclu  il  avoii  un  chapeau. 
Luy  s'appuyant  debout  sur  sa  houlette, 

40  A  cent  couleurs  il  tire  une  musette, 

La  met  en  bouche,  &  les  lèvres  enfla, 
Puis  coup  sur  coup  en  haletant  soufla 
Et  resoufl.i  d'une  forte  halenée 

44  Par  les  poulmons  reprise  &  redonnée, 

Ouvrant  les  yeux  &  dressant  le  sourci  : 
Mais  quand  par  tout  le  ventre  fut  grossi 

25-26.  /S-S/  F-ors  que  le  ciel  .lu  Printemps  se  sourit,  quand  toute 
plante  en  jeunesse  fleurit 

27.  S-t  Quand  tout  sent  bon,  &  quand  la  douce  terre  |  Sj  Quand  tout 
sent  bon,  &  quand  la  niere  Terre 

5  3.  Sj  lit  là  j'avise  un   pasteur 

37-58.  hj-Sy...  Si  l'elTroyable  peau...  luy  servoit  de  chapeau 

39-40.  6y-S-j  Lors  {Sy  Luy),  apuyant  un  pied  sur  sa  houlette,  De 
son  bissacaveint  une  musette 

41.  6j-Sy  ses  lèvres  |  <pj  et  éd.  suiv.  La  meit  (forme  du  parfait) 


1.  Souvenir  de  Lucrèce,  début  :  ...  Tibi  rident  aequora  ponti. 

Placatumque  nitet  dirïTuso  lumine  caelum. 

2.  C.-à-d.  :  en  peau  de  loup. 


A    MADAME   MARGUERITE  I77 

De  la  chevrete",  &  qu'elle  fut  esgalle 

48  A  la  rondeur  d'une  moyenne  balle, 

A  coups  de  coude  il  en  chassa  la  voix, 
Puis  çà  puis  là  faisant  saillir  ses  dois 
Sur  les  pertuis  de  la  musette  pleine, 

sa  Comme  s'il  fust  en  angoisseusc  peine, 

Piteusement  avec  le  triste  son 
De  sa  musette,  il  dict  telle  chanson  : 

Petits  aigneaux  qui  paissez  sous  ma  garde, 

56  Plus  que  devant  il  vous  fault  prendre  garde 

De  vostre  peau,  pour  la  crainte  des  loups. 
Et  de  bonne  heure  aa  soir  retirez  vous  : 
Plus  ne  verrez  saulter  parmi  les  prées 

60  Ny  les  Sylvans,  ni  les  Muses  sacrées  : 

Car  tous  nos  champs  ne  sont  plus  habitez 
Comme  ils  souloyent  de  sainctes  deitez  : 
Plus  ne  paistrez  poliot  ny  lavande, 

64  Le  dur  chardon  sera  vostre  viande  : 

Et  si  verrez  ^  en  toutes  les  saisons 
La  ronce  aigûe  escarder  vos  toisons  >, 
Et  toy,  Harpault,  qui  te  soulois  défendre 

68  Contre  les  loups,  maintenant  fault  apprendre 

D'estre  humble  &  doux  &  ne  plus  abboyer  : 

49.  6-J-8-]  A  coups  de  coude  en  repoussa  la  voix  (w<nj  ■]S-84  repousse") 
52.   yS-Sj  Comme  saisi  d'une  angoisseuse  peine 

55-54.  6-/-S-/  Palle   &  pensif  avec    le   triste  son  De    sa  musette  ((S; 
lourette)  avance  {-/S'û  dit  S4-8J  ourdit)  une  {78-8J  telle)  chanson 

60.  Ji-Sj  Sylvains 

61.  J8-84  Tous  noz  pastis  |  8y  Car  nos  pastis  ne  sont... 

62.  yi-Sy  des  sainctes  Deitez 


1.  Synonyme  de   musette,   cet  instrument   rustique  étant  fait  d'une 
outre  en  peau  de  chèvre. 

2.  C.-à-d.  :  et  ainsi,  et  de  même  vous  verrez. 

3.  C.-à-d.  :  carder,  peigner  vos  toisons.  On  trouve  plus  souvent  dans 
l'ancien  français  la  forme  escharder. 

Ronsard,  IX.       ^  l» 


lyS  CHAKT   PASTORAL 

Il  faut  apprendre  à  fléchir  &  ployer, 

Et  te  couchant  (puis  qu'il  n'y  a  plus  d'ordre) 

72  Flatter  les  loups  quand  ils  te  vouldront  mordre. 

Et  toi,  Musette,  à  qui  presque  j'avois 
Par  sept  conduis  donné  la  mesme  voix, 
Qu'à  son  flageol  avoit  donné  Tityre  '  : 

76  Plus  tu  n'auras  ce  plaisir  d'oûir  dire, 

La  belle  Nymphe  a  faict  cas  de  tes  chants, 
Car  sa  grandeur  abandonne  nos  champs. 
Plus  ne  voudra  ceste  Nymphe  divine 

80  A  son  grand  Pan  qui  la  France  domine 

Comme  autresfois  tes  chansons  célébrer  *. 
Que  tardes  tu  ?  va  t'en  te  démembrer 
De  pièce  à  pièce,  &  si  tu  peux  transforme 

84  Ton  corps  venteux  en  sa  première  forme  : 

Car  tu  devins  sur  la  rive  d'une  eau 
(S'il  m'en  souvient)  de  pucelle  un  roseau  '  : 
Et  là  tousjours,  quand  tu  seras  aitaincte 

88  De  quelque  vent,  ne  sonne  que  ma  plaincte. 

Dedans  le  creux  d'un  rocher  tout  couvert 
De  beaux  lauriers,  estoit  un  antre  vert, 
Où  au  milieu  sonnoit  une  fontaine 


77.   On  m  de  fçà  j)  les  cliAmps  (éd.  suif,  corr.) 
85-86.  7S-S7  (Tu  fus  j.idis  sur  la  rive  d'une  eau,  S'il  m'en  souvient, 
de  pucelle  un  rose.iu) 
88.  Sy  Du  premier  vent 
88-89.  (^o-Sj  suppriment  le  Haiic  entre  ces  irrs 
91.  8j  sourdoit  une  fonteine 


1.  Un  des  bergers  des  Bucoliques  de  Virgile,  représentant  Virgile  lui- 
même. 

2.  Allusion  à   la   protection  accordée   par  la  princesse  Marguerite  à 
Ronsard  et  a  ses  amis  littéraires  auprès  de  son  frère  Henri  II. 

5.   Pour  ce   mythe   de  SyriuN,  changée  en  roseau,  v.  (Dvide.  Metam., 
I,  vers  689  et  suiv. 


A    MADAME   MARGUERITE  I79 

92  Tout  à  lenteur  de  violettes  plaine, 

Là  s'elevoyent  les  œillets  rougissans, 
Et  les  beaux  Hz  en  blancheur  fleurissans, 
Et  l'ancolie  en  semences  enflée  ', 
96  La  belle  rose,  avec  la  giroflée, 

La  pâquerette,  &  le  passe-velours  ^, 
Et  ceste  fleur  qui  ha  le  nom  d'amours  3. 
Cette  fontaine  en  ruisseau  séparée 

100  Baignoit  les  fleurs  d'une  course  esgarée, 

S'entrelassans  en  cent  mille  tortis  4, 
Que  ny  chevreaux,  ny  vaches,  ny  brebis 
D'ergots  fourchus  n'avoyent  jamais  souillée, 

104  Ny  les  pasteurs  de  leurs  traces  foulée  : 

Un  soir  d'esté  qu'encores  le  soleil 
N'ha  ses  chevaux  dévalez  au  sommeil  s, 
Et  qu'il  se  monstre  encore  plus  hault  qu'un  aulne 


92.  6o-8j  à  l'entour  | 

95-98.  Sy  avec  addition  de  deux  vers  :  Làse  trouvoient  toutes  saisonsde 
l'an  Deux  belles  fleurs,  la  rose  &  le  safran,  L'une  honteuse  &  l'autre 
que  l'on  donne  Pour  sacrifice  à  la  Nymphe  Pomonne,  Et  l'ancolie  en 
semence  s'enflant  Et  le  Narcis  que  le  vent  va  soufflant,  Le  blanc  neu- 
fart  à  la  longue  racine,  Et  le  glayeul  à  la  fleur  arc-quencine  [La  pâque- 
rette &  le  passe-velours,  Et  ceste  fleur  qui  a  le  nom  d'amours]. 

Ces  deux  derniers  vers  du  texte  primitif  sont  tombés  à  l'impression  de  8"]. 
Comme  ils  étaient  nécessaires  à  Fajternance  des  rimes  m.  et  des  rimes f.,  on  les 
a  rétablis,  mais  seulement  en  162^. 

99.  jS-Sj  en  ruisseaux  séparée 

ICI.  71-Sj  S'entrelassant 

103-104.  jS-Sy . ..  n'avoient  jamais  foullée...   de  leurs  lèvres  souillée 

105.  y8-8j  Un  jour  d'Esté 

107.  6j-8-j  une  aulne 


1.  Renonculacée,  appelée  vulgairement  «  les  cinq  doigts  ». 

2.  Amarantacée,  appelée  vulgairement  «  crête  de  coq  ». 

j.  L'amourette,  nom  vulgaire  du  muguet.  —  Dans  la  variante  de  87, 
le  mot  «  arcquencine  »,  qui  signifie  «  de  la  couleur  de  l'arc-en-ciel  »,  est 
une  invention  de  Ronsard. 

4.  Exagération  numérique,  reprochée  à  Ronsard  par  Malherbe. 

J.  Périphrase  pour  :  quand  le  soleil  n'est  pas  encore  couché.    ^ 


l80  CHANT    PASTORAL 

io8  Dedans  le  ciel  tout  bigarré  de  jaulne, 

De  pers,  de  bleu  :  je  vey  près  du  rocher 
Un  grand  troupeau  de  Nymphes  approcher, 
Toutes  ayans  en  leurs  belles  mains  blanches 

112  Un  beau  coffin  entre-eclissé  de  branches. 

En  ce  pendant  que  l'une  se  baignoit, 
L'autre  saultoit,  &  l'autre  se  peignoit, 
Je  vey  venir  une  belle  Charité, 

ii6  Que  les  humains  appeloient  Marguerite, 

Des  immortels  Pasithéc  avoit  nom  ', 
Toute  divine  en  faicts  &  en  renom  : 
Elle  marchant  à  tresses  descoiffées 

120  Apparoissoit  la  Princesse  des  Fées  », 

Un  beau  surcot  de  lin  bien  replié, 
Frangé,  houpé,  lui  pendoit  jusqu'au  pié, 
Ses  tendres  piez  qui  fouloyent  la  verdure 

124  Deux  beaux  patins  '  avoyent  pour  couverture, 
Un  carquant  d'or  son  col  environnoit, 

Et  son  beau  sein,  sans  bransler,  se  tenoit 
Pressé  bien  hault  d'une  boucle  azurée, 

125  D»  mainte  fleur  alentour  bigarrée. 

Elle  cent  fois  d'un  seul  tret  de  ses  vtux 

109.  éoSj  près  d'un  rocher 

110.  Sy  s'approcher 

111.  .^7  en  leurs  fresches  mains  blanches 

112.  67-7^  faictd'ozicrs  &  de  branches  |  7<?-57  tissu  de  jeunes  branches 
12?.  67-75  Ses  beaux  talions...     |  S4SJ  Et  ses  talons... 

128.  7S-S4  Telle  qu'on  voit  la  belle  Cytherée  |  Sj  Ainsi  qu'on  peint 
la  belle  Cytherée 


1.  C  est  le  nom  d'une  des  trois  Charités  ou  Grâces,  qui  veut  dire  en 
grec  :  la  toute  divine. 

2.  Synonyme  de  Nvmphes,  toutes  les  fois  que  le  mot  fée  n'est  pas 
nommément  précisé,  d.ins  Ronsard,  comme  dans  Jean  Lemaire  et  Jean 
de  Mfung.  Cf.  tome  VII,  p.  109.  note  6. 

5.  Ce  sont  des  semelles  au  sens  propre  :  ici,  métonymie  pour  chaus- 
sures^ 


A    MADAME    MARGUERITE  l8l 

Avoit  fléchi  les  hommes  &  les  dieux, 
Sans  se  fléchir  :  car  la  flèche  poussée 

152  De  l'art  '  d'amour  ne  l'avoit  point  blessée, 

Et  sienne  &  franche  avoit  toujours  esté 
Parmi  les  fleurs  en  toute  liberté. 

A  peine  avoit  dans  les  ondes  voisines 

136  Lavé  ses  bras  &  ses  jambes  marbrines, 

Quand  tout  soudain  (ou  soit  qu'il  vinstdes  cieux, 
Ou  soit  qu'il  fust  un  Faune  de  ces  lieux) 
Je  vey  venir  par  estrange  adventure 

140  Un  dieu  caché  sous  mortelle  figure, 

Qui  resembloit  le  pasteur  Delien 
Gardant  les  bœufs  au  bord  Amphrisien  -, 
Ou  le  Troyen  dont  l'ardente  jeunesse 

144  Donna  la  pomme  à  Venus  la  Déesse  >  : 

Ses  beaux  cheveux  sous  un  Zephire  moul 
En  petits  flots  ondoyoyent  à  son  coul  4  ; 
Ses  yeux,  son  front,  son  alleure  &  son  geste 

148  Estoit  pareil  à  celuy  d'un  Céleste. 

Comme  un  pasteur  il  portoit  dans  sa  main 


i}2.  6o-8j  De  l'arc  d'Amour 

137.   7iS-(?7  Que  tout  soudain 

142.  8y  Gardeur  des  bœufs  |  160^-162^  Gardeur  de  bœufs 

145-146.  60-81  '■""«'•S  niol...-col 

148.  8-]  Estoieiit  pareils  à  Junon  la  céleste 

149.  6j-8j  Comme  un  pasteur  portoit  dedaus  sa  main 


1.  Graphie  phonétique,  pourarc,  qu'on  lit  dans  les  éditions  suivantes. 
Cf.  la  rue  Saint-André  des  .Arts  (pour  des  arcs).  On  disait  aussi  «  des 
pars  »  pour  «  des  parcs  »  (v.  tome  I,  p.  205,  vers  26). 

2.  Apollon,  qui,  d'après  la  légende,  aurait  gardé  les  troupeaux 
d'Admète  sur  les  bords  du  fleuve  Ampliryse. Cf.  Euripide, ^/f«/*, début. 

5.  Le  prmce  Troyen  Paris,  fils  de  Priam.  Cf.  Jean  Lemaire,  Illuslr. 
des  Gaules,  I,  cbap.  35. 

4.  Rimes  sourdes  pour  viol  et  col.  Cf.  ci-après.  Inscriptions,  vers  15. 
Mol  a  ici  le  sens  du  latin  mollis,  doux,  tiède  ;  souvenir  du  Zephyri  molles 
d'Ovide,  Ars  amat.,  111,  728. 


l82  CHANT   PASTORAL 

Une  houlette  à  petis  clous  d'airain, 
Où  sur  le  hault  dedans  l'escorce  dure 

15  j  De  deux  béliers  se  monstroit  la  figure, 

Qui  se  choquoyent,  &  auprès  d'eux  estoit 
Un  loup  pourtraict  lequel  les  aguestoit. 
Si  tost  qu'il  veit  ceste  belle  Dryade, 

156  Blessé  d'amour,  il  en  devint  malade  : 

Et  comme  un  feu  qui  aux  espics  se  prend, 
Et  de  petit  après  se  fait  bien  grand, 
Et  tellement  en  ondoyant  s'allume, 

160  Que  tous  les  champs  d'alentour  il  consume  •  : 

D'un  tel  brasier  amour  l'environna, 
Qu'à  la  parfin  la  Nymphe  il  emmena 
Dans  des  rochers,  par  voye  trop  déserte, 

164  Toute  de  neige  &  de  glace  couverte  *. 

Tant  seulement  j'en  entendis  la  voix 
Evanouye  au  milieu  de  ces  bois, 
Qui  parvenoit  à  mon  oreille  à  peine, 

151.  6y-84  Où  tout  au  bout  dessus  |  Sj  Où  sur  le  bout  dessus 

152.  Sj  fut  peinte  la  ligure 

154.  6-j-j}  qui  les  deux  aguestoit  |  JS-S4  qui  leurs  (5^  les)  chiens 
aguettoit  |  8y  Un  gros  mastin  qui  L-i  loups  aguettoit 

156.  Sj  ...en  devint  tout  malade 

i>8.  78-84  se  fait  plus  gr.ind 

157-158.  <?7  Or  comme  un  feu  qui  aux  buissons  se  prend,  Puis  sou- 
fleté  par  les  vents  se  rcspand 

159-160.  78-84  Puis  tout  A  coup  trouvant  matière  preste  Vient  aux 
forests,  &  enflame  leur  teste  |  Sj  De  tous  costez  trouvant  pasture  preste, 
El  des  forests  vient  embrazer  la  teste 

162.  6j--/}  cette  Nimplie  emmena 

161-164.  75-^7  .\insi  l'amour  tellement  l'embrasa  Que  ceste  Nymphe 
à  la  fin  il  osa  Ravir  au  doz,  l'emportant  {Sj  enlevant)  eu  Savoye,  Comme 
un  lyon  le  doux  suc  d'une  proye 

165. «î/  Seulement  foible  on  entendit  la  vois 

167.  87  aux  oreilles  .i  peine 


1.  Cf.  Jean    Lemaire,    op.  cit.,  I,    chap.    25,    fin   :   Paris    s'éprenant 
d'Œnone. 

3.  Les  Alpes  de  Savoie. 


A   MADAME    MARGUERITE  183 

168  Comme  la  voix  de  quelque  Nymphe  en  peine. 

Or  en  voyant  dans  ces  champs  l'autre  jour 
Un  pigeon  blanc  empiété  d'un  autour  ', 
Qui  l'emportoit  pour  luy  servir  de  proye 

172  Dessus  les  monts  de  la  haulte  Savoye, 

Je  prevey  bien  l'infortune  futur  2, 
Et  l'engravay  dedans  le  tige  dur 
De  ce  coudrier  3  :  encor  l'escorce  verte 

176  De  l'engraveure  apparoist  entre-ouverte  : 

Oià  j'adjoustay  ces  autres  vers  ainsi 
Qu'encore  un  coup  je  vais  redire  ici  :  ^ 
A  ton  départ  les  gentilles  Nayades, 

180  Faunes,  Sylvains,  Satyres  &  Dryades, 


168.  Sj  Comme  le  plaint 

171-172.  S-j  Q.ui  l'emportoit  dedans  sa  serre  aiguë  En  la  Savoye,  un 
Atlas  porte-nue 

173.  60  pur  erreur  prevoy  (éd.  suit .  corr.).  On  lit  futur  dans  toutes  les 
éditions,  y  compris  les  posthiiiiws. 

177.  éj-SjY  adjoustant  ces  vers  plains  de  soucy 


1.  C.-à-d.  :  tenu  dans  les  serres  d'un  autour.  Terme  de  fauconnerie, 
déjà  vu  au  tome  I,  p.  251,  vers  56. 

2.  Noter  cette  forme  masculine,  qui  a  été  conservée  dans  toutes  les 
éditions.  Elle  s'explique  par  le  neutre  latin  iiifortunium. 

j.  Mot  de  deux  syllabes,  comme  ouvrier,  sanglier,  bouclier. 
4.  Même  invention  dans  VArcadia  de  Sannazar  ;  après  avoir  exprimé 
le  désir  que  ses  vers  restent  "écrits,  non  pas  dans   les   livres,   mais  sur 
l'écorce  des  bois,  Ergasto  ajoute  : 

A  celle  fin  que  tous  les  pastoureaux 

Qui  cy  viendront  sans  moutons  ou  toreaux 

Lisent  à  plein  es  tiges  de  ces  fages 

Les  belles  meurs,  &  les  actes  bien  sages. 

Puis  que,  croissans  peu  à  peu  d'heure  en  heure, 

Entre  ces  montz  la  mémoire  en  demeure 

Tant  que  la  terre  herbettes  produira. 

Et  que  le  Ciel  estoilles  cùnduyra. 
Je  rappelle  que  Jean  Martin,  ami  de  Ronsard,  avait  publié  en  1544  une 
traduction  de  VArcadia,  à  laquelle  j'emprunte  ce  passage  (f°  92  v°).  Cf. 
notre  tome  I,  p.  131,  note  4  ;  II,  p.  loi,  note  i,   et   203,  note  i  ;   V, 
p.  252,  note  2. 


184  CHANT    PASTORAL 

Pans,  deitez  de  ces  antres  reclus  ', 
Sont  disparus,  &  n'apparoissent  plus. 
Loing  de  nos  champs  Flore  s'en  est  allée, 

184  Pomonne  a  pris  autre  part  sa  volée, 

Et  Apollon,  qui  fut  jadis  berger, 
Dedans  nos  champs  ne  daigne  plus  loger, 
Et  le  troupeau  des  neuf  Muses  compaignes  » 

188  Ainsi  qu'en  friche  ont  laissé  nos  carnpaignes, 

Pour  le  regret  de  leur  dixième  Sœur 
Q.ui  les  passoit  en  chant  et  en  douceur. 
Bref  de  nos  bois  toutes  Deitez  sainctes, 

192  Cypris  la  belle,  &  les  Grâces  desceintes  5, 

En  nous  laissant  pour  si  piteux  départ 
La  larme  à  l'œil,  habitent  autre  part. 
Plus  les  rochers  ny  les  antres  rustiques 

196  Ne  seront  pleins  de  fureurs  poétiques  •♦, 

Echo  se  taist,  &  ne  veult  plus  parler, 
Tant  ha  regret  de  te  voir  en  aller  >. 

Las  !  maintenant  en  ta  fascheuse  absence 

200  Le  champ  ingrat  trompera  la  semence 

Du  laboureur,  &  en  lieu  de  moissons 

181.  ^7  P.iiis,  .Egvpansde  ces  antres  reclus 

184.  S4-S/   D'un  habit  noir  l'onione  s'est  voilée 

188.   //  ptir  erreur  compaignes  (7^  corrige)  |  /S-Sj  noz  montaignes 

190.  6j-8/  de  chant  &  de  douct'ur 

192.  6ySj  &.  ses  Grâces 

201.  /S-Sj  Se  démentant,  &  en  lieu  de  moissons 


1.  C.-à-d.  ouverts  (sens  du  latin  rcchnus)  ;  déjà  vu  au  tome  I,  p.  241, 
vers  54. 

2.  Compagnes  d'Apollon,  ou  bien  qui  vont  de  compagnie. 

5.  Ce  mot,  calqué  sur  le  latin  discinctae,  vent  dire  ici  sans  ceinture, 
ou  plutôt  nues.  Souvenir  d'Horace,  CiJrw.,  I.  50,$  :  solutis  Gratiae  zonis 
(cf.  IH.  19,  17  ;  IV,  7.  s). 

4.  C.-à-d.  :  de  l'enthousiasme  des  poètes.  Cf.  l'ode  A  SI.  de  FHos- 
tiilal  (au  tome  IFI,  p.  142  et  suiv.). 

5.  Ronsard  reprendra  cette  idée  dans  V Elégie  aux  bûcherons  de  la 
forêt  de  Gastine  :  Tout  deviendra  muet,  Echo  sera  sans  voix 


A    MADAME    MARGUERITE  185 

Ne  produira  que  ronces  &  buissons  '  : 

Si  que  je  crains  qu'un  nouveau  mal  n'advienne, 

Qu'en  autre  fleur  un  Ajax  ne  devienne  *, 

Et  que  Narcisse  encor  ne  soit  mué  3. 

Et  d'Apollon  Hyacinthe  tué  4, 

Et  qu'en  solsi  ne  jaunisse  Clitie  5, 

Et  que  la  peau  du  Satyre  Martie 

Ne  saigne  tant,  que  du  dos  escorché 

Ne  se  reface  un  grand  fleuve  espanché  ^, 

Puis  que  Manto  ",  &  sa  Nymphe  Egerie 

205.  éj-Sj  que  malheur  ne  nous  (ji,  84-8/  vous)  vienne 
204.  8y  Q.u'en  fleur  nouvelle 

207.  6o-8j  en  soulsi  (et  soulsy) 

208.  Ji-Sj  Marsye 

211.  6/-Sy  &.  la  Nymphe  |  Sj  Manton 


I.  Tout  ce  passage  depuis  le  vers  179  développe  des  vers  de  Virgile, 
thrcne  sur  la  mort  de  Daplinis,  Bue,  v,  54  et  suiv. 
2    Sur  ce  mythe,  v.  Ovide,  Mil.,  XIII,  590  et  suiv. 

3.  Ibid.,  111,  500  et  suiv. 

4.  Ibid.,  X,  185  et  suiv. 

5.  Ibid.,  IV.  2S6  et  suiv. 

6.  Ibid.,  VI,  582  et  suiv.,  supplice  du  satyre  Marsyas. 

7.  Manto  est  une  magicienne,  fille  du  devin  Théhain  Tirésias.  Lorsque 
les  Epigoncs  s'emparèrent  de  Tlubes,  elle  fut  faite  prisonnière  et  envoyée 
à  Delphes,  où,  comme  célèbre  devineresse,  elle  devait  être  au  service 
d'Apollon.  Sur  l'ordre  de  l'oracle  elle  partit  pour  l'Asie,  où  elle  intro- 
duisit le  culte  d'Apollon  à  Claros  et  eut  pour  fils  le  devin  Mopsus. 
Lorsqu'on  commença  à  confondre  les  mythes  grecs  avec  ceux  des 
Romains,  on  prétendit  qu'elle  était  venue  en  Italie,  y  avait  épousé  Tibé- 
rinus,  roi  des  Etrusques,  et  que  leur  fils,  Ocnus,  fonda  une  ville,  qu'il 
appela  Mantoue,  du  nom  de  sa  mère.  Cf.  Virgile,  En.,  X,  198  et  suiv.  ; 
Ovide,  .Wf/.,  VI,  157;  Stace,  Theb.,  IV,  463  et  518  ;  VII,  758  ;  X,  639 
et  679  ;  Hygin,  Fab.  128  ;  Dante,  Enfer,  ch.  XX. 

Mais  Ronsard  s'est  souvenu  ici  de  Sannazar,  qui  avait  réuni  déjà  la 
magicienne  grecque  et  la  nymphe  latine  Egérie  pour  désigner  la  même 
personne,  dans  son  ."tiradia,  églogue  xi,  où  le  berger  Ergasto  déplore  la 
mort  de  sa  mère  Massilia  : 

La  dotta  Fgeria  e  la  Tebana  Manto 

Con  subito  furor  morte  n'ha  tolta. 

Noter  que  Sannazar  a  logiquement  mis  le  verbe  au   singulier  (puisqu'il 

ne  s'agit  que  d'une  seule  personne  dédoublée),  tandis  que    Ronsard  l'a 

mis  au  pluriel,  ce  qui  peut  faire  croire  qu'il  s'agit  de  deux  personnages 


l86  CHANT    PASTORAL 

212  N'ont  plus  le  soing  de  nostre  bergerie. 

O  demi-dieux,  ô  gracieux  esprits, 
Qui  de  pitié  le  cueur  avez  espris, 
O  monts,  ô  bois,  ô  forests  chevelues, 

216  O  rouges  fleurs,  jaunes,  pâlies  &  blùes, 

O  terre,  ô  ciel,  ô  fontaines  &  vens. 
Faunes,  Sylvains,  &  Satyres,  &  Pans, 
Et  toy  Clion,  qui  fus  jadis  ma  Muse, 

320  Entre  mes  mains  casse  ma  cornemuse  '  : 

Car  aussi  bien  sans  faveur  ny  sans  loz 
Ne  pendroit  plus  qu'une  charge  à  mon  doz. 
Pasteurs  François,  n'enflez  plus  les  musettes, 

224  D'orenavant  elles  seront  muettes  : 

Car  dedans  l'air  leur  chant  evanouy. 
Comme  il  souloit,  ne  sera  plus  ouy  : 

220.  60-84  '*  cornemuse  |  Sj  En  cent  morceaux  casse  ma  cornemuse 

221.  67-7;  (Si  sans  loz  |  71S-CS7  Fuis  qu'aussi  bien  sans  faveur  &  sans  los 

222.  jS-Sj  Pendrait  en  vain  une  charge  à  mon  dos 

224.  yS-Sy  Pour  son  départ  elles  seront  muettes 

225.  /S-S4  Dedans  le  ciel  |  Sj  En  l'air  venteux 


différents,  alors  que,  sous  cette  double  allégorie,  il  n'a  voulu  désigner 
que  la  princesse  Marguerite.  Je  dois  l'indication  de  celte  source  iulienne 
et  l'observation  qui  l'accompagne  à  M°"  Hulubei,  que  j'en  remercie 
vivement. 

Ensuite  l'idée  m'est  venue  que  le  texte  de  ce  passage  dans  les  éditions 
du  XVI*  siècle  pouvait  bien  présenter  une  variante  (o  à  la plau  dt  t),  à' xm- 
tant  plus  que  J.  Martin  a  traduit  en  1544  : 

Car  mort  soudaine  en  furear  nous  a  pris 

Celle  qui  doit  avoir  autant  de  pris 

Qu'Egcria  ou  Manto  la  Thebaine. 
Je  me  suis  donc  reporté  à  l'édition  de  Venise  (Marchio  Serra,  I5}2), 
«  con  somma  diligenza  corretta  »  ;  et  j'ai  constaté  que  son  texte  portail 
bien  :  &  la  Tliebana  Manto,  —  ce  qui  donne  à  croire  que  Ronsard  avait 
sous  les  yeux  le  texte  italien  à  coté  de  la  traduction  de  son  ami  Martin, 
et  qu'il  a  préféré  suivre  le  texte  italien.  la  princesse  Marguerite  étant 
pour  lui  et  les  poètes  de  son  école  une  Manto  et  en  même  temps  une 
Egérie. 

I.  On  trouve  de  semblables  apostrophes,  et  pour  une  raison  analogue, 
dans  VArcadia  de  Sannazar,  égl.  x  et  xi. 


A   MADAME   MARGUERITE  187 

Si  m'en  croyez,  allons  en  Arcadie, 

2j8  Et  fléchissons  de  nostre  mélodie 

Roches  &  bois,  tygres,  lyons  &  loups, 
Puis  que  la  France  est  ingrate  vers  nous  '  : 
Puis  que  la  Nymphe  en  qui  fut  l'espérance 

232  Des  bons  sonneurs  s'escarte  loing  de  France, 

Allons  nous-en,  sans  demeurer  ici 
Pour  y  languir  en  peine  &  en  souci. 
Qui  fera  plus  ^  d'un  annuel  office 

236  Parmi  les  bois  aux  Muses  sacrifice  ? 

Et  qui  de  fleurs  les  ruisseaux  sèmera  ? 
Qui  plus  le  nom  de  Pales  5  nommera 
Parmi  les  champs  ?  &'  qui  plus  aura  cure 

240  De  nos  troupeaux  &  de  nostre  pasture  ? 

Qui  plus  à  Pan  vouldra  recommander 
Les  pastoureaux,  &  pour  eux  demander  ? 
Qui  de  leur  flûte  appaisera  les  noises  ? 

244  Q.ui  jugera  de  leurs  chansons  françoises  ? 

Qui  donnera  le  pris  aus  mieux  disans. 
Et  sauvera  leurs  vers  des  mesdisans  •♦  ? 

232.  Sj  s'absente  de  la  France 
257.  yS-Sy  Qui  plus  de  fleurs 
240.  Sj  pour  leur  donner  pasture 

241-242.  jS-Sj  Qui   plus  à    Pan  daignera  présenter  Les  pastoureaux 
pour  les  faire  chanter 

24s.  On  lit  en  jç  au  mieux  (éd.  suit,  corr.) 


1.  Le  mol  ingrate  n'a  pas  tout  à  fait  ici  le  sens  latin  de  j/^'n7«;  qu'il 
a  au  vers  200;  c'est  une  allusion  à  ce  fait  que  la  Cour  ne  récompense 
pas  les  poètes  selon  leur  mérite  (v.  ci-dessus  vers  1 3  et  14)  et  les  récom- 
pensera moins  encore  quand  la  princesse  Marguerite  aura  quitté  la 
France. 

2.  Ici  et  dans  les  vers  suivants  ce  mot  a  le  sens  de  désormais,  qu'il 
a  conservé  dans  l'expression  négative  :  ne...  plus. 

3.  Divinité  qui  protégeait  les  bergers  et  leurs  troupeaux  dans  la 
mythologie  romaine. 

4.  Allusion  à  l'intervention  de  la  princesse  Marguerite  auprès  de  son 
frère  Henri  II,  en  faveur  des  poètes  de  la  Pléiade,  notamment  dans   la 


155  CHANT   PASTORAL 

Adieu,  troupeau,  qui  près  moy  soulois  vivre, 

248  Adieu  \'andome,  adieu,  je  la  veux  suivre 

Par  les  rochers,  les  antres  &  les  bois, 
Savoysien  en  lieu  de  Vandomois  ». 
Dans  le  pays  où  la  belle  Aialante  ^ 

252  Mettra  les  piedz,  tousjours  dessous  sa  plante  ', 

Fusse  en  hyver,  les  roses  s'esclouront 
Et  de  laict  doux  les  fontaines  courront, 
Les  chesnes  durs  suront  la  liqueur  rousse 

256  Du  miel  espez,  &  la  manne  tresdouce 

Sur  les  sommets  des  arbres  s'assira 
Et  sur  le  tronc  le  beau  liz  fleurira. 
Les  chesnes  creux  parleront  les  oracles  4, 

260  Là  plus  qu'en  France  on  voirra  des  miracles  : 

Car  les  rochers  notre  langue  apprendront, 
Et  les  pinsons,  rossignols  deviendront  : 
Tous  les  pasteurs  au  retour  de  l'année, 

252.  60  par  erreur  le  pies  (éti.  suiv.  corr .) 
2)j.  6j-yS  Sur  le  sommet  des  arbres  coulera 
258.  ^o-yj  Et  sur  leur  tronc  |  jS  texte  firiviilif 
255-258.  84-Sj  suppriment  ces  quatre  vers 
260.  6j-Sj  Plus  que  j.imais  on  voirra  de  miracles 


querelle  entre  Saint-Gcl.iis  et  Ronsard.  Cf.  les  odes  A  Madame  Margiu- 
tite  aux  tomes  I  et  III  de  la  présente  édition. 

1.  Ce  passage  nous  apprend  que  Rons.ird,  au  printemps  de  1559, 
s'était  retiré  à  N'endoine,  de  ch.igrin  et  de  dcpit.  Il  en  revint  sans  doute 
en  juin  pour  les  fêtes  des  ntariages  princiers  (v.  ci-aprcsles  Inscnptù-ns). 
Mais,  bien  qu'il  eut  alors  le  titre  d'  «  aumônier  du  Roi  et  de  Madame 
de  Savoie  »,  il  ne  suivit  pas  celle-ci  dans  son  duché  ft  laissa  échapper 
une  fois  de  plus  l'occasion  d'aller  en  Italie.  D'ailleurs,  sa  protectrice  ne 
quitta  la  cour  de  France  qu'au  mois  de  novembre  1559,  pour  rejoindre 
son  mari  .i  Nice,  où  elle  denieu-^a  jusqu'à  la  fin  de  l'année  suivante 
(cf.   Winifre^t   Stephens.  o/>.  cit.,  chap.  XII  et  XIII). 

2.  Fille  d'un  roi  de  Scyros,  qui  avait  promis  sa  main  à  celui  de  ses 
nombreux  prétendants  assez  agile  pour  la  vaincre  à  la  course.  Grâce  au 
stratagème  des  pommes  d'or,  suggéré  par  Vénus  à  Hippoméne,  celui-ci 
fut  vainqueur.  Cf.  Ovide.  Met..  X.  567  et  suiv. 

5.  C.-à-d.  :  sous  ses  pieds  (sens  du  latin  planta). 
4.  Comme  ceux  de  la  foret  de  Dodone  en  Epire.  qui   proféraient  les 
oracles  de  Jupiter. 


A    MADAME   MARGUERITE  189 

264  Luy  dédieront  une  feste  ordonnée, 

Feront  des  veus,  &  donneront  le  pris 
A  qui  sera  de  chanter  mieux  appris  •  : 
Si  qu'à  jamais  comme  une  colonibelle 

268  Par  les  pasteurs  volera  toute  belle 

De  bouche  en  bouche,  &  par  raille  beaux  vers 
Son  nom  croistra  dedans  les  arbres  verds, 
Qui  garderont  dans  l'escorce  entamée 

272  A  tout  jamais  sa  vive  renommée, 

Qui  deviendra  plus  vieille  quelque  jour 
Que  ces  rochers  qui  sont  tout  à  lentour. 
Tant  qu'on  voirra  sur  les  Alpes  chenues 

276  Ou  s'appuyer  ou  dégoûter  les  nues, 

Tant  qu'en  hyver  on  voirra  les  torrans 
Avec  grand  bruit  encontre  val  courans, 
Tant  que  les  cerfs  aimeront  les  bocages, 

280  L'air  les  oiseaux,  les  poissons  les  rivages, 

Tant  que  mon  cueur  mon  corps  animera, 
Tant  que  ma  main  ma  musette  aimera, 
Tousjours  par  tout,  sans  repos  &  sans  cesse, 

284  Je  chanteray  cette  belle  Déesse, 

La  Marguerite,  honneur  de  notre  temps, 
Dont  la  vertu  fleurit  comme  un  printemps  *. 

264.  67-7J  Luy  dédiront  |  'jS-Sj  dedi'ront 

27J.  jS-SjPoMx  devenir  plus  vieille 

274.  67-75  eslevez  à  l'entour  |  J8-S4  plantez  tout  à  Tentour  |  Sj  nos 
rempars  d'alentour 

27--278.  Sy  Tant  qu'en  hyver  les  torrens  ravageux  Totnb'ront  des 
monts  à  gros  bouillons  neigeux 

281.  84-Sy  Tant  que  mon  sang 


1.  Imité  de  Virgile,  Bue.  v,  65-75  (apothéose  de  Daphnis). 

2.  Forme  de  serment  fréquente  chez  les  poètes  latins.  Ronsard  s'est 
souvenu  ici  de  Virgile,  Bue.  v,  76  et  suiv.  :  Dum  juga  montis  aper,  flu- 
vios  dum  piscis  amabit...  Il  a  aussi  employé  la  forme  de  serment  inverse, 
par  exemple  au  tome  IV  de  la  présente  édition,  p.  29  (voir  la  note  5). 


190  CHANT   PASTORAL 

Et  toi  chanson  si  rudement  sonnée, 

288  Demeure  ici  où  je  t'ai  façonnée 

Dedans  ce  bois,  au  pied  de  ce  rocher  : 
11  ne  te  fault  de  la  Court  approcher, 
A  tous  les  coups  tu  rougirois  de  honte, 

292  Et  de  ta  voix  on  feroit  peu  de  compte  : 

Demeure  ici  hostesse  de  ces  bois, 
Tu  n'has  que  faire  à  la  Court  des  grands  Rois  : 
Où  Du  Bellay  qui  tout  l'honneur  mérite 

296  Si  haultemcnt  chante  la  Marguerite  '  : 

Demeure  ici  parmi  ces  arbrisseaux 
Où  )e  te  chante  au  bruit  de  ces  ruisseaux, 
Et  où  Progné  avccques  Philomelle 

300  \'ont  desgoisant  leur  antique  querelle  *. 

290-291.  6-j-Sj  II  ne  fault  plus  de  la  Court  approcher,  Où  sans  appuy 
tu  rougirois  de  honte 

29}-3i6.  7<S-<S'7  suppriment  ces  vingt-quatre  \trs 


1.  Allusion  à  Y Epitfyalame  sur  le  mariage  de  Iresillustre  Pritue  Pbili- 
herl  Emtinuel  (sic),  Duc  de  Saivye,  et  Iresillustre  Princesse  Marguerite  de 
France,  Sixur  unique  du  Roy  et  Duchesse  de  Berry,  que  Du  Bellay  compo- 
sait alors  et  qu'il  publia  après  la  mort  de  Henri  II.  On  tiouvera  cet  Epi- 
thalame  dans  Tcdition  Chamard,  au  tome  V,  p.  201  et  suiv.,  ainsi  que 
l'avis  au  lecteur  et  l'ordonnance  de  ce  chant,  •  qui  estoit  prest  à  estre 
récite  au  festin  nuptial  par  les  enfans  de  Jehan  de  Morel  gentilhomme 
Anibrunois  »  (Isaac,  Ciniille,  Lucrèce  et  Diane),  festin  qui  n'eut  pas 
lieu  .i  cause  de  l'agonie  du  roi.  —  Sous  l'cloge  que  Ronsard  fait  ici  de  Du 
Bellay,  on  sent  un  certain  dépit  de  voir  que  son  émule  lui  a  été  préféré 
pour  cet  honneur;  aussi  a-t-il  supprimé  en  1378  les  vers  29)  à  316. 

2.  Périphrase,  déjà  vue  souvent,  pour  désigner  l'hirondelle  et  le  ros- 
signol. Klle  vient  d'Ovide,  Met.,  VI,  424  et  suiv.  ;  on  la  trouve  aussi 
dans  Sannazar,  Arcadia,  cgi.  i  et  xi. 

Au  reste,  ce  passage  depuis  le  vers  287  est  encore  imité  de  VArcadia, 
de  l'épilogue  où  Sannazar,  s'adressant  à  son  chalumeau,  le  supplie  de 
rester  parmi  les  bois  :  «  A  raison  dequoy.  je  te  prie,  &  tant  que  je  puis 
t'admoneste,  que,  content  de  ta  rusticité,  tu  veuilles  demeurer  entre  ces 
solitudes  :  car  il  ne  t'appartient  pas  d'aller  cherciier  les  sumpteux  palais 
des  princes,  ni  les  superbes  places  des  citez,  pour  humer  les  applaudis- 
sements, faveurs  simulées  ou  gloires  venteuses...  Ton  débile  son  ne  se 
pourrait  gueres  bien  entendre  parmy  celuv  des  buccines  espoventables 
ou  des  royales  trompettes  »  (trad.  de  J.  Martin,  ("  112). 


A   MADAME   MARGUERITE  I9I 

Ou,  si  Moiel,  des  Muses  nourrisson  ', 
Veult  advoûer  que  lu  sois  sa  chanson, 
Suy-le  par  tout,  &  prend  la  hardiesse 

304  De  te  monstrer  à  si  haute  Princesse. 

Ce  seul  Morel,  qui  d'un  gentil  esprit 
Premier  de  tous  de  ma  muse  s'esprit, 
Et  mon  renom  sema  par  ces  bocages 

308  Maugré  l'envie,  &  les  ardantes  rages 

Des  mesdisans,  qui  plus  m'ont  advancé. 
Tant  plus  ils  ont  mon  renom  offencé  : 
Ce  seul  Morel  qui  de  vertu  s'enflàme, 

}i2  Qui  d'une  belle,  heureuse,  &  gentille  ame. 

Des  son  enfance  a  tousjours  eu  souci 
Des  bons  esprits,  &  de  leurs  vers  aussi  : 
Les  chérissant  plus  fort  qu'une  pucelle 

316  N'aime  au  printemps  quelque  rose  nouvelle. 

Or  sus  paissez,  paissez  povres  brebis, 
Allez  par  l'herbe,  emplissez  vous  le  pis, 
Broutez  un  peu  ceste  douce  verdure 

}2o  Pour  emporter  aux  aigneaux  nourriture, 

Qui  en  bellant  dans  le  toict  ont  désir 
De  vous  sucer  le  lait  tout  à  loisir. 
Et  quoy  troupeau  !  tu  es  insatiable, 

319.   7*  Broutez  assez  |  S4  Broutez,  broutez  |  (îj  Broutez,  rongez 


I.  Jean  Morel  d'Embrun,  protecteur  des  poètes  de  la  Pléiade,  notam- 
ment de  Ronsard  et  de  Du  Bellay.  Cf.  H.  Chamard,  Joachim  du  Bellay, 
p.  390  et  suiv.,  et,  dans  la  présente  édition,  les  tomes  III,  p.  157, 
note  I  ;  VII,  p.  225  et  suiv.  ;  VIII,  p.  140  et  la  note,  161  et  la  note  2. 
—  Depuis  son  retour  de  Rome,  Du  Bellay  était  intimement  lié  avec 
Jean  Morel,  qu'il  appelait  son  «  frère  »,  son  «  Pylade  ».  Toutefois,  la 
maison  qu'il  habitait  alors  n'appartenait  pas,  comme  on  l'a  dit,  à  Morel. 
Voir  à  ce  sujet  l'étude  d'Amédée  Outrey  Sur  la  maison  halitée  par  J.  du 
Bellay  au  cloître  Notre-Dame  (Bulletin  de  la  Société  de  l'Histoire  de  Paris, 
tome  LXI,  1934). 


192  CHANT    PASTORAL 

524  La  nuit  arrive,  il  faut  gaigncr  l'estable  : 

Voici  les  loups  qui  ont  accoustumé 
De  te  manger  quand  le  jour  est  fermé, 
Ils  font  le  guet,  &  de  rien  ils  n'ont  craincte 

Î28  Car  la  bonté  par  les  champs  est  esteincte  '. 

A  tant  le  jour  peu  à  peu  s'enbrunit, 
Et  le  pasteur  comme  le  jour  finit 
Son  chant  rural  :  détendit  sa  musette, 

352  Et  dans  sa  main  empoigna  la  houlette, 

Chassant  devant  son  iroupelet  menu, 
Harpaut  son  chien,  &  son  bélier  cornu. 


526.  "/S-S"]  De  brigander  quand... 

}27.  67-.?7  &  plus  de  rien  n'ont  crainte 

531.  S-j  des-cnfla  sa  musette 

352.  éj-Sy  Dedans  sa  main  empoigna  sa  houlette 

333.  67-^7  le  troupelet 


I.  Souvenir  de  Virgile,  i^wr.  x,  lin,  et  de  Sannazar,  Anadia,  egl.  11, 
début. 

Outre  l'Epithalame  de  Du  Bellay  mentionné  ci-dessus,  on  rapprochera 
utilement  de  cette  pièce  de  Ronsard  les  Epithalanies  composés  à  l'occa- 
sion du  même  mariage  par  JoJellc  (éd.  Marty-I.aveaux,  tome  11.  p.  m), 
p.ir  M.-(L  de  Buttet  (éd.  des  Œuvres  poétiques  par  le  bibliophile  Jacoh. 
tome  I,  p.  13s).  entin  I.1  Pastorale  de  Jacques  Grevin  (éd.  L.  Pinvert. 
dans  la  Coll.  Selecta  des  Classiques  Garnier,  p.  219). 


INSCRIPTIONS  i^^ 


XXIIII  INSCRIPTIONS 

en  faveur  de  quelques  grands  Seigneurs,  lesquelles 
devoyent  servir  en  la  Comédie  qu'on  esperoit  représenter 
en  la  maison  de  Guise,  par  le  commandement  de  Mon- 
seigneur le  Reverendissime  Cardinal  de  Lorraine'. 


POUR  LES    ROIS   TRESCHRESTIEN 
&  Catholique^. 

Grand  Jupiter  !  habite  si  tu  veux 

Tout  seul  l'Olympe,  &  garde  ton  tonnerre  : 

Ces  deux  grands  Rois,  les  plus  grands  de  la  terre, 

Despartiront  tout  ce  monde  pour  eux. 

ÉDmoNS.  -  A'A7///  hncr.piions...,  k  la  suite    du  Dfsrours..,  et  du 
CJ<7«/;.a5/or«/..      plaquette  de  1559.  -  a:'m-«(Poëmes,  ,'  livre)  1560- 
(Mascarades)  1567  a  1578.  -Supprimées  en  1584  et  1587.  -Réimpri 
mees  dans  le  Recueil  des  Pièces  retranchées  en  1609  e,  éd.'suiv.,  d  Ws  le 
texte  de  1567.  ap.tsic 

FrTn'l^l^i  ^/''J^  ^«/'/" '■'««/   lout  le  litre  \  7^  Quadrins  pour  les  Roys  de 
irancecS:  d  Lspaigne,  &  autres  Seigneurs. 

1-4.  Titre  jS  Pour  les  Rois  de  France  cSc  d'Espagne 


I.  Comme  le  prouvent  les  quatre  premières  de  ces  Inscriptions  et  la 
dernière  cette  «  comédie  «devait  être  représentée  pour  le  mariage  de 
Philippe  II  d  Autriche  et  d'Elisabeth  de  France.  Elles  furent  composées 
dans  la  2"  quinzaine  de  juin.  Voir  ci-dessus  l'Introduction 

Sur  le  vaste  «  hôtel  de  Guise  ..,  v.  don  M.  Felibien,  Histoire  de  la  xille 
ae  farts,  tome  II,  p.   1050. 

2.  Le  roi  de  France  Henri  II  (très  chrestien)  et  le  roi  d'Espagne  Phi- 
lippe JI  (catholique).  " 

Ronsard,  IX. 


194  INSCRIPTIONS   EN    FAVEUR 

POUR  LE  ROY  TRESCHRESTIEN 

Henri  II. 

Sur  sa  devise  '. 

Pour  un  Croissant^  il  te  fault  un  Soleil  : 
Plus  ta  vertu  n'ha  bcsoing  d'accroissance, 
Q.ui  toute  ronde  &  pleine  de  puissance 
Te  fait  reluire  en  terre  sans  pareil. 

POUR   LE    ROY   CATHOLIQ.UE. 
Sur  sa  devise  5. 

Espoir  &  creinte  est  la  seule  misère 

Qui  nous  tourmente  :  &  qui  en  ce  bas  lieu, 

Ainsy  que  toy,  ne  creint  plus  ny  espère, 

Se  doit  nommer  non  pas  homme  mais  Dieu. 

POUR   LUYMESMES4. 

O  l'héritier  des  vertus  de  Jason  : 


)-8.  Titre  71S  Pour  le  Roy  de  France  (sans  plus) 
9-12.  Titre  7<S  Pour  le  Roy  d'Espagne  sur  sa  devise 


1.  Henri  II  avait  pour  emblème  un  croissant  avec  cette  devise  :  Donec 
toluin  impleat  orhein.  Cf.  Godefroy,  Cérémonial françois,  t.  I,  p.  Î07  ;  déjà 
vu  dans  la  présente  édition,  aux  tomes  I,  p.  20  et  173  (note);  VII, 
p.  60  (note). 

2.  C.-à-d.  :  à  laplaced'un  croissant. Cf.ci-dessusIeC/'<J«//w^/or(i/,  vers  2. 
}.  Nous   avons  v.iinemcnt  consulté   le    Cérémonial  français    de    Th. 

Godefroy,  le  Trésor  de  numismatique  de  Le  Normant,  le  Dictionnaire  des 
devises  de  Chassant  et  Tausin,  pour  trouver  une  devise  qui  réponde  à  ce 
quatrain.  Rien  non  plus  dans  l'histoire  de  Philippe  II  par  Watson.  ni 
dans  celle  d'ElisabctJi  de  Valois  par  Du  Prat.  Il  s  agit  sans  doute  d'une 
devise  occ.isionnelle,  telle  que  :  .V^  stvs,  nec  inelus,  Philippe  II  ayant 
atteint  le  comble  de  la  fortune  et  la  paix  lui  ayant  enlevé  toute  crainte. 
Cf.  la  note  que  j'ai  publiée  dans  le  Bulletin  hispanique,  1957,  n*  i. 

4.  C.-à-d.  :  pour  le  même  roi  Philippe  H.  D'ailleurs  il  n'était  pas  pré- 
sent à  son  mariage  ;  il  épousa  la  fille  ainée  du  roi  de  France  par  procu- 
ration, se  faisant  représenter  par  le  duc  d'.'Mbe. 


DE    GRANDS    SEIGNEURS  I95 

O  de  Junon  race  recommandée  : 
Tu  as  au  coul  la  Colchide  toison, 
16  Mais  en  ton  lict  tu  n'has  point  de  Medée  '. 

POUR  LA  ROYNE  DE  FRANCE, 

MAINTENANT     RoYNE    MERE     DU     RoY  *. 

Plus  que  Rhea  5  nostre  Royne  est  féconde 
De  beaux  enfans,  lesquels  en  divers  lieux 
Ayant  régi  la  plus  grand'part  du  monde 
20  Iront  au  ciel  pour  estre  nouveaux  dieux  *. 

ROYNE   CATHOLiaUE  5. 

Comme  un  beau  Hz,  est  en  fleur  la  jeunesse 
D'Elizabet  :  &  si  en  corps  mortel 
Vouloit  ça  bas  descendre  une  déesse, 
24  Pour  estre  belle,  elle  en  prendroit  un  tel. 


15.  6o-yS  Tu  as  au  col 

15-16.  2^  supprime  ce  quatrain 

17-20.  Titre  y 8  Pour  la  Royne  mère  du  Hoy 

21-24.  Titre  7.?  Royne  d'Espaigne 

21.    75  se  monstre  la  jeunesse 


1.  Ainsi  que  tous  les  princes  de  la  maison  d'Autriche,  Philippe  II 
portait  le  collier  de  l'ordre  de  iJ  Toison  d'or,  institué  par  son  ascendant 
le  duc  de  Bourgogne  Philippe  le  Bon.  Ce  détail  a  suggéré  au  poète  le 
nom  de  Jason,  qui,  avec  la  protection  de  Héra,  la  Junon  des  Grecs, 
conquit  la  Toison  d'or  en  Colchide,  et  le  nom  de  la  magicienne  Médée, 
synonyme  ici  de  femme  criminelle,  ayant  tué  les  enfants  qu'elle  eut  de 
Jason. 

2.  Catherine  de  Médicis,  femme  de  Henri  II  et  mère  du  roi  régnant 
François  II.  La  seconde  ligne  de  ce  titre  fut  ajoutée  sur  le  m"  de  Ron- 
sard après  la  mort  tragique  de  Henri  II. 

5.  Déesse  de  la  mythologie  grec:iue,  dont  le  culte  se  confondit  avec 
celui  de  la  déesse  phrygienne  Cybèle. 

4.  Cf.  l'ode  de  1555  A  la  Roine  (tome  VII,  p.  34  à  58). 

5.  Elisabeth  de  France,  fille  aînée  d'Henri  II  et  de  Catherine  de  Médi- 
cis, devenue  «  royne  catholique  »  par  son  mariage  avec  le  roi  d'Espagne 
Philippe  II  ;  elle  avait  alors  14  ans  et  2  mois  ;  lui,  52  ans. 


196  INSCRIPTIONS    EN    FAVEUR 

ROY-DAUFHIN 

MAINTENANT    RoY    TrESCHRESTIEN  '. 

On  ne  voit  point  qu'un  fort  lion  ne  face 
Ses  lionneaux  hardis  &  furieux  : 
Ce  jeune  Roy  sorti  de  bonne  race 
2^  Aura  le  cueur  pareil  à  ses  aveux. 

A   LUYMESMES  ^ 

Tel  fut  Achille  après  que  l'Itaquois 
Luy  eut  osté  l'habit  de  damoiselle, 
Pour  le  mener  dans  le  camp  des  Grcgois 
î2  Tuer  Hector  de  sa  lance  nouvelle  J. 

ROYNE-DAUPHINE, 

MAINTENANT    ROYNE  *. 

Ainsi  qu'on  voit  demi-blanche  &  vermeille 
Naistre  l'Aurore,  &  ^'enus  sur  la  nuict  5, 
Ainsi  sur  toute  en  beauté  nompareille 
-,(1  Des  Escossois  la  Princesse  reluit. 


2)-28.  Titre  ë'-^S  Pour  le  Roy  Iranvois  second  de  ce  nom.  alors 
nomme  Roy-d.uiphin 

29-52.  6j-jt'<  iupfirimmt  et  qnatriiiii 

55-56.   'litre  7/-7.V  Four  la  Kovnc  J'iscosse    alors  Rovne  de  France 

■,4.   7cî  Wesper  sur  la  nuit 


1.  Le  dauphin  François,  roi  d'Fcosse  depuis  avril  15^8  par  son 
mariage  avec  .Marie  Stuart,  et  devenu  •  Roy  treschrestien  •  (c.-i-d.  roi 
de  France)  après  la  mon  tragique  de  son  père  Henri  II.  La  seconde 
ligne  de  cr  titre  lut  ajoutée  sur  le  m"  de  Ronsard  apiès  cette  mort. 

2.  C.-à-d.  :  au  même  personnage. 

j.   Voir  ci-desbus  17/unii^  du  Cariiinal  de  Lorraine,  p.  41  et  note  4. 

4.  Marie  Stii.itt,  reine  d  Ivcosse  et  narice  au  dauphin  François,  deTC- 
nuc  reine  de  France  après  la  mort  de  Henri  II.  La  seconde  ligne  de  ce 
titre  fut  ajoutée  sur  le  m"  de  Ronsard  après  celte  mort. 

5.  La  planète  Vénus  i  l'approche  de  la  nuit. 


DE    GRANDS    SEIGNEURS 

POUR  ELLE  MESME  ■. 

Moins  belle  fut  ceste  Venus  divine 
Quand  à  Cythere  en  sa  conche  aborda, 
Lors  que  le  flot  qui  neuf  mois  la  garda 
4°  La  feit  sortir  de  l'escume  marine  K 

DUC   DE    SAVOYE  5. 

Alcide  acquit  louange  non  petite 
D'avoir  gaigné  les  riches  pommes  d'or  4  : 
Ayant  acquis  la  belle  Marguerite, 
44  Tu  has  tout  seul  du  monde  le  thesor. 

DUCHESSE    DE  SAVOYE  5. 

Ceste  venu  des  yeux  de  la  Gorgoime 
Est  dans  les  tiens,  unique  sœur  du  Rov, 
Qui  en  rocher  endurcis  la  personne 
4«  Qui  vicieuse  apparoist  devant  toy  ^. 

POUR  ELLE  MESME  7. 

La  Marguerite  est  la  Pallas  nouvelle 
Qui  hors  du  chef  de  son  père  sortit, 

}8.  yS  sa  conque 

44-  7'-7}  le  thresor  |  jS  le  trésor 

47.  7<y  Endurcissant  en  un  roc  la  personne 


197 


I.  C.-à-d.  :  pour  la  même  personne. 

2  Souvenir  d'Hésiode,  Théogonie.  Peut-être  Ronsard  s'est-il  inspiré 
ICI  d  une  copie  du  tableau  de  Botticelli,  la  Naissance  de  Vénus 

5.  linimanuel-Philibert.  V.  ci-dessus  le  Discours  au  duc  de  Savove 

4L  un  des  exploits  d  Hercule  fut  de  cueillir  les  pommes  d'or  du  jar- 
din des  Hesperides  malgré  le  dragon  qui  les  gardait. 

5.  Marguerite  de  France,  sœur  de  Henri  II,  devenue  duchesse  de 
Savoie  par  son  mariage  avec  Emmanuel-Philibert.  V.  ci-dessus  le  Cbanl 
pastoral,  p.   174. 

6.  Les  yeux  de  la  Gorgone  Méduse  avaient  le  pouvoir  de  pétrifier  les 
gens.  ^ 

7.  C.-à-d.  :  pour  la  même  personne. 


198  INSCRIPTIONS    EN    FAVEUR 

Le  corselet  dont  elle  se  vesiit, 
S»  Est  la  vertu  qui  la  rend  immortelle  '. 

POUR  ELLE  MESME. 

La  grand'Minerve  &  la  Pallas  de  France  * 
Loing  des  mortels  ont  chassé  le  discord, 
A  l'Olivier  l'une  donne  naissance, 
56  L'autre  le  fait  revivre  après  sa  mort  '. 

DUC   DE   LORRAINE  4. 

Achille  estoit  ainsi  que  tov  formé  : 
Dedans  tes  yeux  est  Venus  &  Bellonne  : 
Tu  semblés  Mars  quand  tu  es  tout  armé, 
60  Et  desarmé,  une  belle  Amazonne  5. 

DUCHESSE    DE  LORRAINE  «. 

Ainsi  qu'on  voit  dedans  la  poussiniere  / 
Sur  tous  un  astre  apparoistre  plus  beau. 
Ainsi  paroist  sur  toutes  la  lumière 
64  De  ton  esprit  qui  luit  comme  un  flambeau. 

55-56.    jS  su[>prime  ce  quatrain 

6265.  6j  Sur  tout...  sur  toute  |  yi-J)  Sur  tout...  sur  toutes 

61-64.   7<y  supprime  ce  quatrain 


1.  Rons.ird  avait  développe  cette  comparaison  dans  une  ode  pinda- 
rique  de  i  )>o  A  Madame  Marguerite  ^tonie  I,  p.  74  et  suiv.). 

2.  C.-à-d.  :  La  Minerve  des  Grecs  (Pallas  Athénè)  et  la  Pallas  des 
Français,  Marguerite  de  France. 

5.  La  Pallas  antique  créa  l'olivier  dans  sa  lutte  avec  Poséidon  (Nep- 
tune) pour  la  protection  d'Athènes;  la  Pallas  de  Fraace  nnima  la  paix 
qui  était  morte. 

4.  Ch.irles,  duc  de  Lorraine,  v.  ci-dessus  le  Cbant  pastoral  sur  Us 
iwpci-i...,  pp    90  et  suiv. 

<;.  Allusion  à  la  table  d'Achille  chez  le  roi  Lycomède.  Cf.  ci-dessus 
VHxinne  du  Cardinal  de  Lorraine,  note  du  vers  21J. 

6.  Claude  de  France,  deuxième  fille  de  Henri  II,  mariée  au  duc  de 
Lorraine  Charles  ;  v.  ci-dessus  le  Clsint  pastoral  sur  les  nopces... 

7.  Nom  vulgaire  de  la  constellation  des  I  léiades. 


DE    GRANDS   SEIGNEURS  199 

DUCHESSE  DOUAIRIERE  '. 

La  belle  paix  abandonna  les  cieux 
Pour  accorder  l'Europe  qui  t'honore, 
Et  se  venant  loger  dedans  tes  yeux 
68  Elle  pensoit  dans  le  ciel  estre  encore. 

DUCHESSE   DE   GUISE  ^ 

Venus  la  saincte  en  ses  grâces  habite  ', 
Tous  les  amours  logent  dans  ses  regurs, 
Pource  à  bon  droict  telle  dame  mérite 
72  D'avoir  esté  femme  de  notre  Mars  +. 

POUR    MADAME    DE    GUISE 
Douairière  5. 

Pareil  plaisir  la  mère  Phrygienne  ^ 
Reçoit  voyant  ses  fils  auprès  de  soy, 
Que  tu  reçois,  ô  mère  Guisienne, 
76  \'oyant  tes  fils  tout  alentour  du  Roy. 

65-68.  Titre  7<S  Duchesse  douairière  de  Lorr.iine 
70.  60-71?  en  5*s  regards 
76.  6^--]S  tout  à  l'entour 


1.  La  mère  du  duc  de  Lorraine,  Christine  de  Danemark,  était  fille  de 
Christiern  II,  roi  de  Uanenvark,  et  d'Elisabeth  d'Autriche,  sœur  de 
Charles-Quint.  Elle  avait  présidé  les  conférences  de  Cercamp  et  du 
Cateau,  préliminaires  de  la  paix,  avec  l'aide  de  l'évêque  d'Arras,  Antoine 
Perrenot,  plus  connu  sous  le  nom  de  cardinal  Granvelle. 

2.  Anne  d'Esté,  comtesse  de  Gisors,  fille  du  duc  de  Ferrare  Hercule  II 
d'Esté,  et  de  Renée  de  France. 

3.  Il  s'agit  de  la  Vénus-Uranie  qui  présidait  aux  unions  légitimes. 

4.  Elle  avait  épousé  le  16  décembre  1548  à  Saint-Germain  en  Lave  le 
capitaine  François  de  Guise,  le  futur  vainqueur  de  Metz  et  de  Calais. 

5.  Antoinette  de  Bourbon-Vendôme,  femme  de  Claude  de  Lorraine 
et  mère  des  Guises.  Cf.  Forneron,  op.  cit.,  tome  I. 

6.  Hécube,  femme  de  Priam,  roi  de  Troie,  mère  de  dix-neuf  fils,  dont 
Hector  (cf.  Homère.  //.,  XXIV,  496),  à  moins  que  Ronsard  n'ait  songé 
ici,  comme  ailleurs  (tome  VII,  p.  54),  à  Cybèle, 

Mère  des  Dieus  ancienne, 
Berecyntne  Phrygienne. 


200  INSCRIPTIONS    KX    FAVEUR 

POUR  LA  ROYNE  D'ESCOSSE 

DOUAIRIKKE   '. 

Je  suis  en  doute,  ô  guerrière  Camille  *, 
Duquel  des  deux  plus  d'honneur  tu  auras, 
Ou  pour  avoir  une  si  belle  fille, 
80  Ou  pour  avoir  les  frères  que  tu  as  '. 

POUR    MONSEIGNEUR 
LE  Cardinal  de  Lorraine  &  Dec  de  Guise  son  frère. 

Allez  lauriers  environner  les  testes 
Des  deux  Lorrains,  à  l'un  pour  son  savoir 
Comme  à  Mercure,  à  l'autre  pour  avoir 
84  Ainsi  que  Mars  tant  gaigné  de  conqucstes  *. 

POUR  EUX  MESMES. 

L'un  des  jumeaux  au  ciel  bien  souvent  erre, 
L'autre  aux  enfers  d'une  nue  est  vestu  5  : 
Mais  des  Lorrains  la  jumelle  vertu 
88  Tousjours  illustre  apparoist  sur  la  terre, 

82.   PR  160g  et  suif,  par  erreur  De  deux  Lorrains 


1.  Marie  de  Lorraine,  seconde  femme  du  roi  d'Ecosse  Jacques  V  et 
mcre  de  Marie  Stuart.  Régente  d" Ecosse  après  la  mort  de  son  mari; 
morte  elle-mcnie  en   1560. 

2.  Reine  des  Volsques,  une  des  héroïnes  de  XEniult,  VII,  8oj  et 
suiv. 

5.  Ils  étaient  cinq,  dont  l'aîné  le  capitaine  François  de  Guise,  et 
Charles  cardinal  de  Lorraine,  dont  il  est  question  dans  les  deux  inscrip- 
tions   suivantes.  Cf.  le  tome  VIII,  p.  49,  note   2. 

4.  Les  noms  de  ces  deux  frères  sont  très  souvent  associés.  V.  ci-des- 
sus VEx'Xirlaliou  au  camp,  vers  16,  V Hymne  du  Cani.  de  Lorraine,  vers  775 
et  suiv.  et  la  note. 

5.  Castor  et  PoUux.  Cf.  le  tome  VIII,  p.  395,  note  i. 


DE    GRANDS    SEIGNEURS  201 

POUR    LA    PAIX. 

Des  morions  l'abeille  soit  compaigne  : 
Pendent  rouillez  les  coutelas  guerriers  : 
Dans  les  harnois  tousjours  file  l'araigne, 
92  Et  les  lauriers  deviennent  oliviers. 

POUR  LES  NOPCES. 

Vien  Hymence,  &d'un  estroict  lien 
Comme  un  Ihierre  estroictement  assemble 
Le  sang  d'Autriche  au  sang  \'alesien  ', 
96  Pour  à  jamais  vivre  en  repos  ensemble. 


96.  60  par  erreur  Pour  jnmais  vivre  (éd.  stiiv.  corr .)  \  jS  Pour  vivre 
en  paix  heureusement  ensemble 


1.  Philippe  II,  de  la  maison  d'Autriche,  à  Elisabeth  de  France,  de  la 
maison  de  Valois. 

Rapprocher  ces  Inscriptions  de  celles  que  Du  Bellaj'  composa  à  la 
même  époque,  mais  pour  un  tournoi  qui  avait  eu  lieu  au  mois  de  juin 
(éd.  Chamard,  tome  VI,  pp.  ^5  et  suiv.).  Non  seulement  les  idées,  mais 
les  expressions  sont  les  mêmes  ;  voir  notamment  les  inscriptions  rela- 
tives au  Roy  treschrestien  (n"  i),  à  la  Royne  treschrestienne  (n"  i),  au 
Roy  catholique  (n"  i),  à  Mess.  card.  de  Lorraine  et  duc  de  Guise  (n"  i). 


EXTRAICT   DU   PRIVILEGE 

Par  vertu  des  lettres  patentes  du  Roy  données  à  Villierscos- 
terets  le  XXIII  jour  de  Febvrier  M.D.LVIII  '.  signées  Par  le 
Roy,  Maistre  Jaques  du  Faur  maistre  des  requestes  ordinaire  de 
l'hostel  présent,  Fizes,  &seellées  du  grand  seel  dudict  Seigneur, 
sur  double  queue,  contenants  le  Privilège  perpétuel  donné  & 
octroyé  à  niaistre  Pierre  de  Ronsard  Conseiller  &  Aumosnier 
ordinaire  dudict  Sieur,  &  de  Madame  de  Savove,  de  choisir  & 
eslire  tel  imprimeur  que  bon  luv  semblera  pour  imprimer,  faire 
imprimer  &  mettre  en  vente  toutes  &  chascune  ses  euvres, 
imprimées  ou  à  imprimer,  tant  conjoinctement  que  separeement, 
sans  ce  que  aucuns  autres,  de  quelque  estât  ou  qualité  qu'ils 
soyent,  puissent  icelles  imprimer  ou  mettre  en  vente  sans  le  sceu, 
vouloir  &  consentement  dudict  de  Ronsard,  sur  peine  à  tous 
contrevenants  de  confiscation  desdicts  livres,  d'amende  arbitraire, 
&  de  tous  despens,  dommages  &  interests  : 

Est  permis  à  Robert  Estienne  marchant  libraire  &  imprimeur 
demourant  à  Paris,  d'imprimer  &  mettre  en  vente  ce  présent 
livre  intitulé.  Discours  à  Treshiiult  &  trespuissatit  Prhue  Monsei- 
gtieiir  le  Duc  de  Savove,  Cl>ant  pastoral  à  Madame  Marguerite, 
Duchsse  de  Saime,  Plus,  XXIIII  Inscriptions,  &  c.  Et  défenses  à 
tous  autres  de  iceluy  imprimer  sur  les  peines  cy  dessus  conte- 
nues. En  outre  a  ledict  sieur  voulu  que  en  insérant  au  com- 
mencement ou  à  la  fin  dudict  livre  un  brief  exiraict  &  som- 
maire au  vray  du  contenu  esdictes  lettres  patentes,  qu'elles 
soyent  tenues  pour  suffisamment  signifiées  &  venues  à  la  notice 
&  CMgnoissance  de  tous  libraires  &  imprimeurs,  &  que  cela  soit 
de  tel  etTect  &  vertu,  que  si  elles  avoyent  particulièrement  & 
expressément  esté  signifiées,  sans  qu'ils  en  puissent  prétendre 
aucune  cause  d'ignorance  :  comme  plus  à  plein  est  contenu 
esdictes  lettres  patentes. 

I.  Lire  I5S9,  d'après  le  nouveau  style. 


TABLE    ALPHABETIQUE 

DES    INCIPIT    DU    TOME    IX 


N.-B.  —  Les  mots  en  italique  sont  des  variantes  des 
■  iucipit  primitifs. 

Pages 

Achille  estoit  ainsi  que  toy  formé 198 

Ainsi  qu'on  voit  dedans  la  poussiniere 198 

Ainsi  qu'on  voir  demi-blanche  &  vermeille 196 

Alcide  acquit  louange  non  petite 197 

Allez  lauriers  environner  les  testes 200 

Bien  que  les  traits  d'Amour  qui  blessent  la  jeunesse 124 

Geste  vertu  des  yeux  de  la  Gorgonne 197 

Gomme  un  beau  liz,  est  en  fleur  {se  monstre)  la  jeunesse. . .  195 

Des  nierions  l'abeille  soit  compaigne 201 

Espoir  &  creinte  est  la  seule  misère 194 

Grand  Jupiter!  habite  si  tu  veux 193 

J'aurois  esté  conceu  des  flotz  de  la  marine 29 

Je  viefaschois  de  tant  suivre  les  Rois. 174 

Je  m' ennuyais  de  la  pompe  des  Rois 174 

Je  ne  seroys  digne  d'avoir  esté 131 

J'estois  fasché  de  tant  suivre  les  Rois 174 

Je  suis  en  doute,  ô  guerrière  Camille 200 

La  belle  paix  abandonna  les  cieux 199 


^^4  TABLE    ALPHABÉTIQUE 

La  grand'Minervc  &  la  Pallas  de  France  ...  iqg 

La  Marguerite  est  la  Pallas  nouvelle [ , 

L'heure  que  vous  avez  si  longtemps  attendue. '^,^ 

L'un  des  jumeaux  au  ciel  bien  souvent  erre.  .  ".  '    '.'.'."  200 

Moins  belle  fut  cest.-  Venus  divine  ^ 

190 

Non,  ne  combatez  pas,  vivez  en  amitié. . 


O  l'héritier  des  vertus  de  Jason 

On  ne  doit  appcller  pendant  (la>uiis)  qu'il  'vit'  ky.    ".".'"  ^7 

On  ne  voit  point  qu'un  fort  lion  ne  face *  ,gj 

Pareil  plaisir  la  mère  Phrygienne 

Plus  que  Rhea  nostre  Royne  est  féconde \^- 

Pour  un  Croissant  il  te  fault  un  Soleil .............  ,9! 

Quand  j'achevay  de  te  chanter  ton  hymne ,^5 

Sire,  quiconque  soit  qui  fera  vostre  histoire. ,05 

Tel  fut  Achille  après  que  lltaquois. ,^ 

Un  pasteur  Angevin  &  l'autre  Vandomois 

■ /  ) 

Venus  la  saincte  en  ses  grâces  habite ,00 

Vien  Hymcnée,  &  d'un  estroit  lien 

Vous  Empereurs,  vous  Princes  &  vous  Rovs. ^°^ 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pages 

Introduction v 

Exhortation  au  camp  du  Roy 3 

Exhortation  pour  la  Paix 15 

L'hymne  de  Charles  cardinal  de  Lorraine 29 

Chant  pastoral  sur  les  nopces  du  duc  de  Lorraine 75 

La  Paix,  au  Roy , . . .  .  103 

La  bienvenue  de  Mgr  le  Connestable 117 

Envoy  des  chevaliers  aux  dames 124 

Chant  de  liesse,  au  Roy 131 

Suyte  de  l'hvmne  du  cardinal  de  Lorraine 145 

Discours  à  Mgr  le  duc  de  Savoye 157 

Chant  pastoral  à  Madame  Marguerite 174 

XXIIII  Inscriptions 195 

Table  alphabétique  des  incipit 203 


Achevé  d'imprimer 

par  Protat  frères,  à  Mâcon, 

Je  28  janvier  J^^y. 


I 


PQ  Ronsard,  Pierre  de 

1674  Oeuvres  coraDlètes 

A2 

t. 9 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


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